Un nouveau paradoxe de Macron: religion du marché et spiritualité

Macron aurait une dimension spirituelle et serait préoccupé par la transcendance. Cela se manifeste, en particulier, par une complaisance publique à l'égard des religions. Mais surtout, cela contredit son libéralisme économique forcené, qui prend la forme d'une religion du marché. Celle-ci ramène sa spiritualité à un souci d'un "arôme spirituel" faisant oublier son projet économique.

      Un nouveau paradoxe de Macron : religion du marché et spiritualité

La presse, dans un régime démocratique et même si elle n’est pas franchement de gauche, a ceci de bon : elle peut nous révéler des aspects critiques du capitalisme ou de ses représentants auxquels on n’aurait pas été attentifs sans elle. C’est ainsi que je viens d’apprendre, par Le Monde, que Macron avait une dimension « spirituelle » que j’ignorais et qui n’était pas vraiment présente dans son livre programmatique Révolution ! Je développe un peu. Il serait habité par une dimension de « transcendance religieuse » et celle-ci se traduit par une conception de la politique qui est « mystique » ; et il est capable affirmer au surplus, dans ce cadre, qu’il « ne sépare pas Dieu du reste » (interview dans un JDD de février 2017), le reste étant la politique économique qu’il refuse de juger sur un plan moral, comme Comte-Sponville déclarant le capitalisme « amoral » dans un de ses livres. D’où une dimension « messianique », à teneur religieuse, de son engagement selon l’historien des religions, P. Portier, que je n’ai pas non plus remarquée vraiment dans  son programme, sauf à la situer dans un appel fervent à la liberté des chances individuelles de réussite qu’il entend réaliser… et que tout, dans son programme néo-libéral rend impossible. Drôle de messianisme… qui se déploie alors sur le plan d’une stricte immanence : celui qui nous annonce un bonheur collectif à travers le triomphe de la libre entreprise ! Sauf qu’il y a un sens profane de ce terme, qui consiste à nous faire croire en des lendemains qui chantent et qui ne viendront pas !

Son inspiration spirituelle se traduit cependant et concrètement par de multiples signes de faveur à l’égard des religions, qui outrepassent la notion de laïcité sur laquelle repose notre République. L’idée qu’elles peuvent se manifester dans l’espace public et jouer un rôle social positif dans la Cité l’amène professer une « laïcité de reconnaissance » (P. Portier toujours), toute proche d’un laïcité communautariste, avec tous les dangers dont elle est porteuse et qui ne correspond pas à la Loi de 1905 qui préconise la neutralité dans ce domaine. Par ailleurs, il y a sa présence officielle à de nombreuses manifestations religieuses ou encore cet appel récent aux protestants dont il affirme qu’il « attend beaucoup d’eux ». En quoi est-ce son rôle de s’exprimer ainsi ? Il contrevient, par conviction, peut-être, ou souci tactique, sûrement, à son rôle de président d’une République qu’il est censé incarner fidèlement, sauf à se mettre hors la loi.

Or le paradoxe et même, il faut le dire, la contradiction scandaleuse, est que c’est le même homme qui professe et pratique une religion du marché libéral, proprement inhumaine et de plus en plus injuste par les temps qui courent. Je ne développe pas ce point tant il est évident : il met en œuvre une « contre-révolution libérale » d’une ampleur inouïe, qui porte atteinte à l’humain en tant que tel. Celle-ci prend la forme explicite, dans les valeurs dont il se réclame, d’une valorisation absolue de l’économie marchande dont on ne voit pas le moindre rapport avec les valeurs qui pourraient être liées à la référence à une transcendance religieuse : manifestement, il a oublié P. Ricœur et son personnalisme chrétien qui le situait à gauche. Certes, l’histoire des Eglises dans leurs rapports avec la politique est terriblement compliquée et massivement en conflit avec l’idée d’émancipation humaine, on ne saurait revenir sur ce point. Mais elle a pu comporter des moments progressistes, comme  à l’époque de la théologie de la libération, moments progressistes dont notre président pourrait avoir conscience et dont il pourrait, après tout, s’inspirer.

Or ce n’est pas du tout ce à quoi Macron fait allusion ou ce sur quoi il se base dans ses positons  publiques. Il n’a en vue, soyons clair, que la religion comme « arôme spirituel » d’une société injuste, qu’il ne critique jamais dans ses fondements, « arôme spirituel » qui permet de l’embellir de et la faire accepter puisque son injustice a été occultée. La spiritualité a ainsi remplacé la morale en politique. Celle-ci fonde une critique normative du projet néo-libéral qui est celui de Macron, et plus largement du capitalisme comme tel ; celle-là le justifie en étant indifférente à son égard sur ce plan moral, voire en l’exaltant en lui-même. Bref, on peut dire que la religion du marché a remplacé la religion tout court et elle ne fait appel à cette  dernière que pour camoufler la précédente ou nous en distraire.

                                                                                               Yvon Quiniou

 

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