Le PCF: un déclin inexorable?

                                                             Le PCF : un déclin inexorable ?

Le collaborateur de Médiapart, Fabien Escalona, à l’heure du congrès du PCF, soutien la thèse d’un déclin inexorable du PCF. Sans vouloir faire une longue dissertation à ce sujet, je voudrais lui opposer une conviction inverse, sachant que j’ai toujours été communiste (avec ou sans carte) et que je l’ai exprimé, à ma manière qui est philosophique, dans mes livres ou mes conférences. Plusieurs points sont à mettre en avant.

D’abord, remarque toute simple, il est curieux de voir un journaliste qui n’est manifestement pas marxiste (malgré ses qualités) parler d’un processus « inexorable » ou inévitable. Dieu sait si l’on a pu reprocher au marxisme officiel (et à Marx lui-même) de soutenir que l’effondrement du capitalisme était inexorable et la venue du communisme historiquement inévitable. Il est donc surprenant, pour le moins, de retrouver cette thèse d’une nécessité historico-politique appliquée à l’avenir du PCF. C’est oublier que si l’histoire rend nécessairement possibles certaines choses, elle ne les rend pas fatales, et c’est le cas ici : cette même histoire nous a démontré que le mouvement ouvrier et ses représentants institutionnels ont connu des hauts et des bas et que l’idée donc d’un rebondissement du mouvement communiste et, ici, du PCF n’est pas en soi absurde : 10/100 des voix au début des années 1930, 26 /100 des voix en 1946 ! Combien dans notre futur ?

Deuxième point : la situation réelle du PCF en tant que parti, malgré toutes les notations justes  que l’article mentionne (affaiblissement du nombre d’adhérents, perte de l’influence électorale, etc.), est littéralement sous-estimée. En termes d’élus de toutes sortes – élus municipaux, conseillers généraux et régionaux, sénateurs, parlementaires, membres du parlement européen –, le PCF compte encore et constitue un parti réellement existant (si je puis dire). Même le score calamiteux de M.- G. Buffet à la présidentielle de 2007 s’expliquait par le vote utile en faveur de S. Royal et le PCF a retrouvé une influence correcte  (7°/°) aux élections qui ont suivi. Par contre, ce qu’il faut dire parce que  la chose est proprement scandaleuse, c’est que l’affaiblissement du PCF, en dehors d’autres facteurs objectifs incontestables, est aussi dû au poids de l’idéologie dominante et des appareils médiatiques au service du capitalisme, version « droite » ou version « gauche socialiste », qui ne cessent de l’étouffer, de l’ignorer, de le rendre invisible : combien d’émissions de radio, de télévision, de journaux qui ne parlent pas de lui, délibérément ou non (à savoir par  un réel scepticisme à son égard)… sauf lorsqu’il est en difficulté ! Il y a là un déni de démocratie « formelle » (comme on dit) et un mépris pour ses électeurs qui me sont insupportables. Je crains que l’affirmation d’Escanola ne relève, même si c’est à son insu, de ce qu’on appelle un énoncé performatif, à savoir qui tend à produire ou contribuer à produire ce qu’il semble seulement décrire comme un fait ! Plus largement, l’idée que « le communisme est mort » relève du même type d’affirmation et je l’ai souvent démontré ici même.

Justement, c’est l’occasion de souligner ce qui se passe ailleurs et dans la sphère intellectuelle. Ailleurs, nous avons de nombreux indices du renouveau de l’influence des idées marxistes et de partis qui s’en réclament. C’est le cas au Portugal, en Espagne et même en Belgique où un parti populaire d’inspiration explicitement communiste vient de surgir sur la scène politique avec 20/100 des voix aux récentes élections communales ! Sans compter le besoin étonnant d’analyses marxistes de la réalité socio-économique aux Etats-Unis, chez les jeunes militants du Parti démocrate et, surtout, les progrès saisissants de l’influence du Labour en Angleterre grâce à l’orientation marxisante de son leader, J. Corbyn, qui vont sans doute l’amener au pouvoir… ensemble de données que même le journal Le Monde, qui n’aime pas spécialement le marxisme, a du reconnaître.  Certes, le PCF n’est pas directement concerné par ces avancées, mais il y a bien un contexte idéologique nouveau dans de nombreux pays, qui pourrait affecter son influence à terme et la faire remonter en relégitimant l’idée communiste elle-même, par-delà les trahisons qui l’ont pervertie dans l’expérience soviétique, dont l’image bouche littéralement un avenir de transformation possible du capitalisme, alors même que la situation nationale et internationale en exprime le besoin. Car là est le paradoxe, que F. Escalona aurait pu souligner, s’il a cette information. Un sondage complet du journal L’Humanité sur le communisme a montré que 60/100 des français étaient hostiles au capitalisme et à ses injustices (le mouvement des « gilets jaunes » le montre à sa manière) alors que, par une étrange opposition, l’idée communiste ne recevait l’accord que de 20/100 de la population, étant donc largement décrédibilisée pour les deux raisons que j’ai indiquées plus haut (l’échec soviétique et l’hostilité ou le silence des médias).

C’est bien pourquoi, et ce sera mon dernier point, il faut parler de ce qui se passe dans la sphère intellectuelle à laquelle je participe avec mes moyens… quitte à en avoir payé le prix sur le plan institutionnel. Nous assistons à un renouveau incontestable de la pensée marxiste à l’Université (maîtrises, thèses) et dans de nombreux ouvrages ou revues. Pour une raison toute simple : l’expansion d’un capitalisme mondial qui exploite des populations de plus en plus importantes (quitte à leur bénéficier parfois grâce aux délocalisations), augmente la pauvreté en Occident, accroît les inégalités à un niveau jamais atteint jusqu’ici et qui, par sa course aveugle à de plus en plus de profit, à la fois impose un modèle de vie consumériste, pour ceux qui y ont accès, d’une rare médiocrité anthropologique (voir le dernier livre de  Jean et Lucien Sève, Capitalexit ou catastrophe) et, surtout, est en train de détruire la planète et de menacer à terme la vie de l’espèce humaine. Or, et c’est là le plus important, une conscience critique nouvelle se fait jour dans de nombreux domaines : philosophie, économie, sociologie, études politiques, et elle donne naissance à une culture abondante visant à nouveau cet idéal d’émancipation universelle qui s’appelle toujours le communisme, qui est humainement ou moralement exigible et dont rien ne nous a démontré qu’il était irréalisable. Le drame – je reviens sur ce point important – est que tout cela est pour l’instant ignoré par la culture dominante et les intellectuels qui la servent, tournant ainsi le dos à leur responsabilité d’intellectuels qui est d’être au service de l’Universel et  initiant une nouvelle « trahison des clercs » pour parler comme Benda – mais des clercs officiels intéressés par leur ego ou leur succès médiatique et non par le sort du peuple et ce qu’il faut en dire vraiment..

Mais, et ce sera ma conclusion, cette situation, elle, n’est pas inexorable ou inévitable. Les indices que j’ai donnés montrent que les choses bougent dans le domaine intellectuel, réhabilitant l’idée communiste en elle-même et se nourrissant, hélas, du malheur capitaliste actuel. Dans ce contexte, rien n’exclut que le PCF puisse retrouver l’audience qu’il mérite, à condition que, à la fois, il ne dilue pas son identité, voire l’étende à des domaines qu’il n’investissait pas assez, et qu’il s’allie en suite à d’autres forces de gauche – ce qui semble être le cas, mais rend sceptique Escalona. C’est ainsi qu’il pourra renverser le cours actuel des choses car, comme le disait à peu près et curieusement un théoricien pourtant parfaitement réactionnaire, quoique intelligent, le libéral Hayek, « n’est fatal que ce qu’on déclare fatal ». Bref, l’histoire peut nous réserver des surprises heureuses, surtout si l’on prend conscience que c’est en adhérant à un idéal que l’on fait reculer les limites du possible et que l’on vainc ce que l’on croit être inexorable.

                                                                  Yvon Quiniou 

NB : Ce n’était pas mon propos, mais je pourrais citer dans le détail un nombre impressionnant d’ouvrages de grande qualité, parus depuis déjà quelque temps et qui sont porteurs de l’aspiration qui est la mienne.

 

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