La dérive pro-religieuse d'un certain marxisme français

Une dérive pro-religieuse affecte une partie du marxisme français. Beaucoup des intellectuels qui se réclament de Marx oublient sa critique de la religion, qu'il a formulée très tôt et qui l'a toujours accompagné. D'où leur cécité, sinon leur complaisance à l'égard du retour politique du religieux le plus réactionnaire, y compris celui de l'islam. C'est-là une trahison de leur mission.

                                      La dérive pro-religieuse d’un certain marxisme français 

J’assiste depuis quelque temps à une dérive proreligieuse chez de nombreux intellectuels français qui se réclament apparemment de Marx. Il se trouve que je me réclame moi aussi de  celui-ci, que j’écris sur lui ou à partir de lui et que je fréquente ou ai fréquenté nombre de ces intellectuels dont j’ai lu les textes et les déclarations publiques avec attention. Je suis donc bien placé pour en parler et dénoncer la complaisance à l’égard des religions en général et de l’islam en particulier dont ils font preuve, avec à la fois beaucoup de légèreté, d’irresponsabilité et d’infidélité à l’égard de l’auteur du Capital et de nombre de penseurs importants qui ont assumé son héritage intellectuel, idéologique et politique (dont Gramsci). Mais je le ferai sans citer personne ni aucune organisation ou revue pour ne pas blesser quiconque ou paraître vouloir régler des comptes. La gauche est en si mauvais état que ce serait, en plus, contre-productif. Par contre il d’agit bien pour moi de mettre tous ces gens-là en face de leurs contradictions.

Mon point de départ, c’est une déclaration de jeunesse de Marx (dans l’Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel) : « La critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique ». Cette affirmation est essentielle et elle l’accompagnera toute sa vie, Marx n’ayant jamais abandonné l’idée qu’il faut critiquer la religion pour la raison suivante : elle produit des illusions qui nous masquent le réel et ses injustices, voire les occulte en les justifiant par un projet divin et, tout autant, en offrant aux hommes une compensation imaginaire à leur malheur terrestre dans l’espoir d’une vie supra-terrestre, elle les détourne par conséquent du combat indispensable contre leur malheur ici-bas. Issue de celui-ci, elle le conforte et contribue à son maintien. Et la suite de son développement, en continuité avec ce point de départ, aboutira à l’exigence clairement assumée et lucide qu’il est impératif « de renverser tous les rapports sociaux qui font de l’homme un être humilié, asservi, abandonné, méprisable ». Qui dit mieux ? Jamais, je dis bien jamais, il ne reniera cela et, dans le Manifeste, par exemple, ou d’autres textes, il envisagera clairement la disparition de la religion comme historiquement possible et humainement souhaitable. Je m’en tiens là sur le plan théorique et politique, mais je pourrais me référer (comme je l’ai fait dans un livre) aux grands  philosophes des Lumières, puis aux penseurs du 19ème siècle à partir de Feuerbach, Freud inclus, qui montreront que, issue d’une vie mutilée, la religion contribue activement à cette mutilation.

Or si le phénomène religieux, avec ses trois monothéismes, a pu paraître reculer au 20ème siècle et faire croire à un « désenchantement » progressif du monde (M. Gauchet) et à l’affaiblissement des effets nocifs des religions, nous assistons depuis peu, du fait de l’envahissement de nos sociétés par le libéralisme économique et le malheur social qu’il génère, à un renouveau divers de la pratique religieuse et, surtout, à un retour public du religieux sur la scène politique, à travers les Eglises qui les représentent et les gouvernements qui s’en font les interlocuteurs. C’est ainsi qu’en France un Macron a pu dire aux protestants qu’il « attend beaucoup deux » (sic), qu’il a demandé aux religions de réanimer la vie de la nation pour lui donner du sens (que son libéralisme détruit par ailleurs) et, enfin, qu’il a carrément célébré l’Eglise catholique en lui demandant de « réinvestir la scène politique » et de réparer un lien avec l’Etat que la laïcité aurait abîmé ! Et je pourrais citer ce qui se passe en Hongrie et en Pologne, qui est encore plus grave. Pour notre pays, il suffit de constater que des activistes chrétiens, de droite et souvent d’extême-droite, ont pu occuper la rue pour s’en prendre au mariage pour tous, vouloir revenir sur le droit à l’IVG et s’en prendre publiquement à l’homosexualité, dans la droite ligne de la doctrine  officielle des trois grandes religions dans ce domaine. Or, face à tout cela, je n’ai guère vu d’intellectuels de mon camp jusque-là s’en émouvoir : je n’ai pas souvenir d’un seul d’entre eux s’inquiéter de cette situation ou la condamner dans un texte public. Au contraire : j’ai suscité, pour ma part, la colère du directeur (dont je tairai le nom) d’une revue incontestablement progressiste à laquelle je collaborais (à sa demande !) quand, lui annonçant la parution de mon livre « Critique de la religion », il me dit violemment : « On ne critique pas les religions ! » ; et j’ai même lu dans la même revue un article où celles-ci apparaissaient comme porteuses d’un «  potentiel universel d’émancipation » ! De même, si l’on peut dire et étant donné que la question de la laïcité réoccupe normalement le devant de la scène vu les menaces qui pèsent sur elle, j’ai appris qu’un collègue philosophe, se préoccupant de Marx et co-directeur d’une revue marxiste,  avait écrit un  article dénonçant une « laïcité hyper-répressive » et préconisant un retour franc au libéralisme politique et à son respect acritique des religions ! Cela est proprement ahurissant, témoignant d’un recul grave de la pensée critique… et donc, parce que critique, émancipatrice.

Enfin, et j’y insiste à nouveau quitte à me faire incendier, il y a le cas spécifique de l’islam à l’égard duquel l’ensemble de la gauche, pour l’essentiel (ce n’est pas le cas de Marianne ou de l’Union rationaliste), est d’une complaisance que je ne comprends pas et, même, qui m’indigne. Il y a d’abord l’islamisme politique, avec sa barbarie propre, que les intellectuels dont je parle ne soutiennent pas vraiment, mais dont ils s’efforcent, y compris quand ils le relient à l’islam tout court, de l’expliquer sur une base socio-économique et donc de l’innocenter en partie : celui-ci serait le produit déjà ancien de l’oppression du monde arabe par l’impérialisme occidental, avec ses dominations coloniales successives. Ceci n’est pas faux, bien évidemment, et la solution du problème ne pourra se faire qu’en amont, dans la révolution de ces conditions socio-économiques. Reste que l’islamisme se réclame aussi d’une idéologie, en l’occurrence d’une doctrine religieuse que le Coran lui fournit et à qui il offre une justification. Or cette doctrine est injustifiable pour l’essentiel sur le plan moral et ce, à de multiples points de vue (voir mon livre Pour une approche critique de l’islam, H§O). Nier ce point c’est être aveugle sur le fond (l’islam est un fascisme religieux, dogmatique, intolérant, prêchant la haine, sinon le meurtre des infidèles, soumettant la femme, etc.) et, tout autant, occulter le fait que ses idées jouent, comme toute idéologie, un rôle actif dans les comportement des musulmans, spécialement chez ses extrémistes. Occulter cet aspect des choses, comme le fait ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme, c’est verser dans un déterminisme exclusif de l’économique et du social que jamais – je dis bien à nouveau : jamais – Marx n’a professé et qui, à la fois, est faux et revient à excuser ce qu’on explique par les conditions objectives qui pèsent sur les consciences : pourtant, être dominé, opprimé, etc., ne justifie pas que l’on adhère à des croyances (et des comportements) qui sont totalement déraisonnables, inhumaines, voire mortifères. Or là aussi, je n’entends guère de critiques : silence sur toute la ligne dans le milieu que j’analyse et qui me juge même « de droite » quand je développe cette position (ce fut le reproche qu’un ami m’adressa). Or c’est l’inverse qui est vrai et là, oui, de droite ou réactionnaire : quand on affirme que les femmes musulmanes ont le droit de s’aliéner en portant le voile (ce voile qui les opprime !), comme j’ai vu certaines féministes le soutenir dans divers journaux. Je ne sais pas si elles sont progressistes, en tout cas elles sont tout simplement « racialistes » ou culturalistes ou relativistes, ramenant la barbarie humaine à une différence culturelle ! Et j’ai même lu un long propos dans Le Monde d’un philosophe, marxiste autrefois, se déclarant post-marxiste aujourd’hui, pensant dans cette optique différentialiste et affirmant, dans une longue interview du même Monde, que « l’universalisme » était totalitaire ! Il oublie simplement, disant cela, que ce qui est totalitaire c’est seulement l’universalisme d’une différence, à savoir la volonté impérialiste de l’imposer à tous, ce qui n’a rien à voir avec l’universalisme des Lumières et celui du marxisme, qui le prolonge concrètement ! On ne s’étonnera pas qu’il ait pu tenir sur le port du voile dans les activités péri-scolaires des propos inadmissibles, comparant son interdiction à la violence faite aux femmes musulmanes contraintes de porter ce même voile.

Je conclus par un incident qui a remué l’opinion et  j’y reviens tant il est révélateur de ce qui précède : le port ostensible du voile, en l’occurrence du hijab, plus voyant que le simple voile, dans une émission de télévision, par l’élue de l’UNEF de Paris IV, alors qu’elle y intervenait à titre de présidente officielle de la section qui l’avait  nommée et qu’elle représentait. J’ai déjà dit, dans un précédent billet, que cela, même si c’était légal, n’était pas légitime d’une manière générale dans le cadre d’élections démocratiques, quel que fût leur niveau et surtout au sein d’une UNEF laïque par principe. Or cette  position de l’élue étudiante n’a guère été condamnée par la gauche médiatique officielle ( LibérationLe Monde, Le Nouvel Observateur), alors qu’elle contrevient, selon moi, au principe que des élections « civiles », s’adressant à des citoyens républicains, en quelque sorte, doivent échapper à l’affirmation, ostensible ou ouverte, d’une identité religieuse, surtout, je le répète, au sein d’un syndicat qui se prétend officiellement laïque. Or on vient de voir le journal Charlie Hebdo, qui a critiqué légitimement, à sa manière, cette situation, être attaqué par un groupuscule d’extrême-gauche, qui avait lui-même présenté une candidate voilée lors d’un élection passée, dans des termes inadmissibles qui sont ceux d’une prétendue « islamophobie », expression inexacte, mensongère, qui revient à disqualifier ceux qui, à juste titre, critiquent l’islam en tant que tel… comme on a le droit de critiquer le judaïsme, religion d’un « peuple élu », sans pouvoir être qualifié d’antisémite !

Non décidément, ce qui se passe dans une part importante de l’univers intellectuel marxiste, est désolant, sinon même catastrophique : l’oubli de fondamentaux, s’agissant des religions, venant non seulement de la pensée de Marx, mais de toute une tradition critique progressiste antérieure, fondée sur le rationalisme et des apports de penseurs comme, Marx mis à part bien entendu, Feuerbach (dont peu parlent), Nietzsche, quelles que soient les ambiguïtés de son anthropologie, et Freud avec sa théorie de la religion comme névrose collective. Mais nos intellectuels modernes, nommés « post-modernes », ont-ils encore quelque chose à voir avec la raison et l’idéal, théorique et pratique, d’émancipation qui lui est consubstantiel ?

                                                                             Yvon Quiniou

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