Macron: le tragique à la base de l'optimisme!

Dans un extrait d'une interview parue dans "Le Monde", Macron nous offre une analyse stupéfiante de son rapport au tragique dont le retour marquerait notre époque. Il y voit l'occasion d'un nouvel optimisme politique et romanesque, dont la littérature pourrait nous apporter le souffle. Propos difficilement compréhensible, sinon désolant, qui ne témoigne pas de son intelligence.

                                                Macron : le tragique à la base de l’optimisme ! 

Texte un peu enrichi

Je suis proprement ahuri par ce que je viens de lire venant de Macron, qui consiste en  l’extrait d’une interview donnée à « La Nouvelle Revue française » de mai et publié par « Le Monde » de ce jour. Je sais que ce n’est qu’un extrait et que la suite pourra infléchir mon jugement ; mais elle ne pourra annuler ce que je viens de lire ni ma stupéfaction, car ce qui est dit est dit.

Je mentionne à peine l’idée orgueilleuse et boursouflée qu’il a été « fait par le peuple » (il a été élu par 30/100 du corps électoral, vu l’abstention massive) et même celle, franchement ridicule, qu’il serait « l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque » (sic). S’il fait allusion à la pompe dont il a accompagné son intronisation ou ses prestations publiques à l’étranger, je ne suis pas de ce peuple là. Je rappelle aussi brièvement son goût assumé sans vergogne pour la « verticalité » du pouvoir croisant « l’horizontalité de l’action politique » (re-sic), exprimé en une proposition qui n’est guère claire, à quoi il ajoute scandaleusement qu’une décision étant prise (par lui) il n’a pas à en « expliquer les leviers »  – ce qui ne serait en rien de l’autoritarisme ! Le plus important est ce qui suit.

Il part de l’idée, mi-historique, mi-anthropologique, que nous serions parvenus à l’ère post-moderne de l’insignifiance, prêts à basculer dans le nihilisme ou le non-sens, donc dans le pessimisme et le cynisme (on a l’impression qu’il décrit sa gouvernance politique !). Or tout cela et si on s’arrêtait là, devrait nous attrister au minimum, nous désespérer au maximum, ou, encore , nous inciter à nous révolter contre un libéralisme sans autres valeurs que l’efficacité productive et le profit, qu’il incarne admirablement, si je puis dire, et avec le plus grand cynisme, précisément. Eh bien non ! Ce qui le rend « optimiste » c’est que « l’histoire que nous vivons en Europe redevient tragique » (souligné par moi), méprisant au passage, du haut de sa  grandeur altière, le confort matériel médiocre que nous aurions connu jusque-là et dont les « petits bourgeois » auraient indûment profité. Et il se contente de voir dans ce double propos un simple paradoxe. Non, Macron, le philosophe que je suis et qui sait analyser un texte, ne voit pas là un paradoxe mais une véritable contradiction insupportable et qui est, elle proprement tragique s’agissant du fonctionnement psychologique d’un homme politique au pouvoir. Plus précisément, car il faut être ici très rigoureux, ce qui est tragique c’est qu’un président de la République puisse trouver dans le tragique d’une époque dont il est, à son niveau, en partie responsable par ses choix politiques – celle de la mondialisation libérale avec ses phénomènes « multiples, implacables, radicaux », reconnaît-il –, de quoi fonder un optimisme  politique, sinon civilisationnel, mais aussi subjectif chez lui et qui à l’air de le réjouir à titre personnel. Or c’est l’inverse qu’il lui faudrait penser et dire : ce renouveau du tragique en histoire, que l’on peut admettre, devrait d'abord l'inquiéter, le tourmenter, sinon le désespérer,  puis, surtout, le révolter et l’inciter à se pencher sur ses causes à la lumière de ce que Gramsci appelait, s’inspirant de Romain Rolland, « le pessimisme de l’intelligence ». Celui-ci peut déboucher sur un « optimisme de la volonté »,  âpre et lucide,  qui n’a rien à voir avec l’exaltation sentimentale, voire naïve, qui est manifestement la sienne devant la « nouvelle aventure » qui nous attend et l’attend lui, surtout, dans ses fonctions. Il la vit même comme une aventure romanesque puisque, ose-t-il dire, « dans cette aventure, nous pouvons renouer avec un souffle plus profond, dont la littérature ne saurait être absente ».

Eh bien non, à nouveau. Cette phrase m’est incompréhensible : la littérature n’a pas, dans son essence exacte, cette fonction politique-là. Elle nous évoque le monde, nous le fait aimer ou rêver comme quand il avoue lui-même avoir connu l’odeur des fleurs d’abord grâce aux œuvres de Colette ou de Giono, ou encore elle peut nous le faire comprendre dans ses divers aspects, mais à sa manière. Cependant, elle n’est pas un instrument politique dont le souffle profond pourrait nous aider à révolutionner la société, sauf exceptions comme Brecht ou Zola ! Il y a là une notation que je trouve proprement délirante sur le plan théorique !  Ce sont au  contraire les sciences sociales, dont Macron parle très peu, qui peuvent nous faire saisir le tragique de l’histoire, éclairer ses sources et ouvrir la voie concrète pour l’abolir !

Tout cela, qui est intellectuellement désolant et même déprimant, me permet de démythifier l’intelligence que l’on prête à Macron et qu’il semble effectivement avoir. Car il y a deux définitions de l’intelligence : celle de quelqu'un et celle de quelque chose. La première peut se montrer dans des discours brillants ou des raisonnements habiles, mais qui peuvent être faux dans leur contenu : Macron en dispose incontestablement et c’est pourquoi il séduit, plus et mieux que d’autres. La seconde nous fait comprendre le fond des choses vraiment, fût-ce avec  davantage de modestie et moins d’aplomb. Macron n'a pas cette intelligence et il n’est qu’un rhéteur C’est pourquoi il est un illusionniste qui ne nous fera pas sortir du tragique de notre présent!

                                                                      Yvon Quiniou.

 

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