Vers une autre organisation émancipatrice du peuple?

Dans un livre important, "Eux" et "nous"?, J. Bidet nous offre une conception du capitalisme actuel qui s'appuie sur ses travaux antérieurs montrant que la division sociale s’articule à la propriété, mais aussi à l'organisation de l'économie. D'où l'idée de trois classes ou pôles: les capitalistes, les compétents et les exploités. Comment organiser alors le peuple pour qu'il s'émancipe?

                                        Vers une autre organisation émancipatrice du peuple ? 

Jacques Bidet a publié, fin 2018, un ouvrage important, qui tranche par la qualité et la profondeur conceptuelles de ses analyses sur bien d’autres ouvrages abordant à peu près le même sujet et pourtant mis en avant par les médias dominants, « Eux » et « nous » ?. Sa préoccupation fondamentale est de penser, comme son sous-titre l’indique, « une alternative au populisme de gauche » qui fait quelques ravages ces temps-ci et dont on peut considérer que le mouvement des « gilets jaunes » en aura été ensuite une forme d’illustration imprévue. Disons, d’une autre manière, qu’il s’agit pour lui et tel que je le comprends, d’envisager une nouvelle organisation sociale réellement émancipatrice à partir d’une analyse rigoureuse et nouvelle de notre société contemporaine, avec toutes ses insuffisances humaines.

Sa réflexion ne date pas d’aujourd’hui et son livre reprend des réflexions qu’il a longtemps développées dans de nombreux écrits et ce, à partir d’un Marx revisité par lui qu’il entend à la  fois reprendre, préciser et surtout dépasser sur certains points. Au centre de son travail, que je ne peux présenter ici dans tous ses détails, il y a l’idée que le capitalisme, spécialement celui, néo-libéral, qui déferle sur nous ces temps-ci, se caractérise par une « métastructure », et pas seulement par la structure sociale liée à l’exploitation économique que Marx a analysée. Elle implique que l’on se base sur ces deux facteurs de classe que sont la propriété capitaliste et l’organisation de la production et que l’on admette aussi que le libéralisme se caractérise discursivement (comme il dit), mais aussi réellement (en un sens) par une « déclaration » de liberté et d’égalité qui est activée par le contrat de travail au moyen duquel un ouvrier est embauché et accepte de l’être. Sauf que cette déclaration (qui ne se réduit donc pas à une simple idéologie) est aussitôt renversée dans la pratique capitaliste : ladite liberté masque la contrainte qui pèse sur l’ouvrier, condamné à vendre sa force de travail pour vivre, et ladite égalité s’annule en inégalité profonde dès lors qu’on a compris que l’ouvrier est exploité, c’est-à-dire que son salaire est le prix de sa force de travail, à savoir le prix des produits dont il a besoin pour la reproduire au quotidien, et ne représente qu’une faible partie de la valeur qu’il crée, le reste constituant une plus-value que s’approprie le capitaliste et qui sera la source du profit.

On voit déjà et sans pouvoir préciser techniquement davantage, que Bidet à la fois se rattache à Marx, le précise, mais lui ajoute aussi des facteurs « métastructurels » inédits qui vont bouleverser la conception que l’on doit se faire, selon lui, de l’organisation de la société en classes. Car sur cette base, il va rompre en partie avec ce qu’il appelle le « marxisme commun » dans sa conception dualiste de la classe des exploiteurs et de celle des exploités, quelle que soit l’extension que l’on doive donner à cette dernière vu l’apparition de nouvelles couches sociales depuis l’époque du capitalisme du 19ème siècle, liée au développement des techniques productives. Il remplace ce schéma dual par un autre qui est à trois pôles, sans  éliminer vraiment le premier. Je m’explique. La classe capitaliste (au sens large) se dédouble elle-même en deux classes ou deux pôles (il semble préférer ce terme) selon le schéma métastructurel indiqué précédemment : il y a la classe capitaliste au sens strict, fondée sur la propriété du capital, mais aussi celle des « compétents » (c’est son terme) déterminée, elle, par le facteur de l’organisation : ce sont tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, organisent le fonctionnement de la production capitaliste et en sont récompensés par des salaires décents, au minimum, contrairement aux ouvriers. Or s’ils ont bien leur unité fonctionnelle propre, ils dépendent des capitalistes et sont associés à eux ; ils se sentent symboliquement de leur côté… tout en pouvant leur être hostiles quand leur fonction est menacée ! Mais on est bien en présence d’un même ensemble « métastructurel », sauf qu’il peut aussi se décomposer selon les circonstances historiques et s’orienter alors vers la « troisième classe », qui est en face (si l’on peut dire), la classe fondamentale, celle des victimes du capitalisme lui-même et qui est majoritaire.

Celle-ci est très divisée, soit en « strates » – concept qui indique une hiérarchie sociale –, soit en « fractions » liées à la division du travail et qui s’opposent sur la base d’intérêts ou de tendances  distinctes, allant vers l’intégration à l’univers marchand ou vers les fonctions liées à la compétence, fût-elle modeste, et dont les agents sont moins facilement intégrables au capitalisme néo-libéral. Bidet y insiste justement, mais peut-être trop, ce qui rend difficile aujourd’hui de l’unifier sur la base d’une conscience de classe comme le « marxisme commun » entendait le faire, et l’affaiblissement des partis de gauche traditionnels en augmente la difficulté, de même que le désaveu populaire que subit l’idée communiste du fait de l’expérience soviétique qui l’a dénaturée. On y reviendra à propos de la dernière partie de l’ouvrage. Mais il signale d’ores et déjà les dangers de la situation liée à la mondialisation, à ce qu’il nomme le « Système-monde » dans lequel les nations sont prises, avec une espèce non d’Etat-monde, mais d’étatisation mondiale de la politique capitaliste à travers non seulement la puissance transnationale du Capital, mais des institutions comme le FMI ou l’OCDE, entres autres, qui favorisent et organisent sciemment le développement de cette politique (voire aussi le forum annuel de Davos), sans que rien en face n’existe vraiment pour la contrer. La menace qui pèse alors sur les Etats-nations et leur souveraineté  politique ou culturelle a, au minimum (je n’entre pas dans toutes les complexités de ses analyses), un double effet : délitement de l’unité du peuple qui fait obstacle à la lutte de classe ; mais aussi et en sens inverse, tentation d’un repli nationaliste, quasi ethnique, avec l’accroissement d‘un racisme multiple du fait des migrations et la séduction pour l’extrême-droite type FN en France, mais dont on trouve des équivalents ailleurs, en Hongrie, en Pologne ou en Autriche.

La réflexion de Bidet peut alors se conclure par ce qui était en réalité, ici dans ce livre, sa finalité directement politique : comment concevoir un futur émancipateur ? L’analyse aborde alors directement trois courants auxquels il se confronte pour s’en séparer. Celui de Laclau et  Mouffe, qui refuse le clivage classique capital/travail et, du coup, envisage une réalité sociale où les identités sont fluctuantes, qui les oblige à mettre en avant la notion de  « peuple » et à défendre sa cause au nom d’aspirations diverses, ce qui les fait s’approcher d’une politique de type populiste opposant ceux d’« en bas » contre ceux d’« en haut », dont les contours ne sont pas très clairs quand on la compare à une vision réaliste des rapports de classe. Il y a aussi celui de Dardot et Laval, centré lui sur une problématique envahissante du « commun », qui pourrait nous mettre sur la piste du « communisme », précisément, sauf que si l’hostilité au capitalisme y est bien présente, puisqu’il ne met rien en commun qui soit positif et universel, elle s’accompagne d’une méfiance à l’égard de l’Etat sans lequel, pourtant, on ne saurait instituer une émancipation véritable fondée sur la justice sociale et le dépassement des classes. Bref, il y a là quelque chose de vague et qui s’apparente davantage à une inspiration démocratique tous azimuts, qui flirte avec une forme subtile d’anarchisme. Enfin, il y a l’option du « grand récit » que défend rétrospectivement à sa manière, disons mélancolique, Traverso. Il s’agit du récit révolutionnaire « marxiste » qui a traversé le 20ème siècle et dont il dénonce vivement son oubli général, comme s’il n’avait plus rien à nous dire ou à nous suggérer, relevant alors de l’utopie, défaite et rendue visible comme telle par la chute du système soviétique. Il n’est pas inintéressant de s’y référer  à condition de l’actualiser dans le nouvel état du capitalisme  tel que Bidet l’éclaire.

Celui-ci peut alors conclure en présentant sa propre position, liée à sa conception d’ensemble, « métastructurelle ». Il s’agit de savoir quel pourrait être ce « tiers-parti » incarnant les intérêts du peuple souffrant du capitalisme et capable de se révolter contre lui, et cela malgré sa diversité interne que l’auteur a largement expliquée. Sa fonction sera de constituer une « puissance (…) de l’humanité reconnue comme communauté politique en construction »,  en partant certes de la classe fondamentale, la première concernée vu sa situation d’aliénation, mais en tenant compte de la classe ou du pôle (selon son vocabulaire) des « compétents » sans laquelle elle ne peut gagner et s’émanciper. C’est dire, selon l’auteur, que l’appropriation du capital soumettant le marché à l’organisation, doit se doubler d’une maîtrise populaire du pouvoir de l’organisation : double appropriation  collective donc, si l’on veut. Et s’agissant de la forme politique qu’elle devra prendre,  elle n'aura ni  l’allure d’un parti fétichisé ou d’un mouvement sacralisé, mais celle d’une association, d’une puissance associative, avec sa diversité interne et ses alliances inévitables.

Je laisse le lecteur juger de ces conclusions directement politiques, sachant que, de mon côté, l’idée d’association prise en elle-même me plaît, à condition que l’on rappelle que toute association doit être cultivée ou éduquée idéologiquement, sous peine de sombrer dans un  spontanéisme naïf et impuissant. Je voudrais seulement indiquer, pour finir, quatre points théoriques, autant que politiques, qui me font problème.

1 En priorité, il y a la sous-estimation par Bidet du contresens en acte(s) qu’a constitué le marxisme historique du 20ème siècle, incarné dans les régimes issus de la révolution d’Octobre, par rapport au « marxisme de Marx ». L’échec du régime soviétique  (et de ceux qu’il a modelés) tient à ce qu’il a été une expérience volontariste, faite dans des conditions contraires à celle que Marx prévoyait pour qu’une révolution à visée communiste puisse réussir, à savoir  les conditions objectives, économiques, sociales et politiques, du capitalisme développé. Tant qu’on n’aura pas admis ce point fondamental (voir mon Retour à Marx, Buchet-chastel), on fera porter au « marxisme de Marx » des insuffisances ou des responsabilités qui ne sont pas d’abord les siennes. Cela n’enlève rien à l’importance des correctifs que l’auteur apporte depuis des années à la théorie marxienne prise en elle-même quand on l’analyse comme il le fait, quitte à  la discuter, mais au même niveau de profondeur que lui.

2 Dans son analyse du blocage de la perspective révolutionnaire en Occident, donc aussi en France, il me semble que Bidet sous-estime le poids de l’idéologie capitaliste ou (néo)libérale dans la reproduction du système en question. Bien qu’il parle d’« hégémonie  idéologique » du capitalisme et des « appareils idéologiques d’Etat » dont Althusser a montré l’efficience, il me semble qu’il sous-estime celle-ci : elle pèse pourtant sur les consciences à un niveau qu’il ne paraît pas suffisamment mesurer et à travers une multitudes de canaux  comme les médias, l’école ou des formations idéologiques telle que la religion, cet « opium du peuple » qui perdure toujours, pour n’en citer que quelques uns. L’absence d’une conscience de classe anti-capitaliste vient aussi de là, et non seulement de la complexité de notre organisation sociale, fût elle articulée à sa métastructure ainsi qu’il l'a mise en évidence.

3 S’agissant de l’aliénation : il la mentionne souvent, et c’est très bien, car elle est  fréquemment la grande absente des théories du capitalisme, y compris actuelles. Mais il ne l’analyse pas avec l’acuité qu’il faudrait, à savoir sur la base d’une anthropologie naturaliste des « potentialités » (capacités et besoins) inhérentes à tout être humain et équivalentes chez tous (ce qui ne veut pas dire identiques), dont l’actualisation est mutilée, sinon tuée, par le système capitaliste chez les dominés. Voir ici, en complément, les travaux de Tony Andréani et les miens.

4 Enfin et en conclusion, il y a la question de la morale en politique, y compris chez Marx. Bidet n’y est pas insensible et il réaffirme bien que, dans sa perspective, la question que le capitalisme pose est à la fois celle de la « rationalité » de ses fins et celle de leur « raisonnabilité ». Cette dernière notation, essentielle, renvoie bien à la morale, que le capitalisme bafoue. Sauf que, s’il en parle dans sa condamnation de ce système et dans son propre projet revendiqué du communisme, qu’il assume, c’est mezza voce. Or, c’est bien cette instance de la morale qu’il faut réhabiliter en politique, d’une manière à la fois urgente et essentielle, même si Marx, après l’avoir reconnue dans sa jeunesse, l’a ensuite récusée réflexivement, alors qu’elle est omniprésente dans son analyse critique, et non seulement scientifique ou objective, du capitalisme. Et c’est elle qu’il faut réveiller dans la conscience collective, par une lutte d’idées  non seulement intellectuelle mais à dimension morale aussi, si l’on veut contribuer à remobiliser les victimes, directes ou indirectes, de ce capitalisme et de son cynisme effectif.

Tout cela indique l’importance de ce livre et des débats qu’il doit provoquer, si l’on ne renonce pas à penser et si l’on entend échapper à la misère intellectuelle du temps, tout en voulant combattre son malheur social

                                                                          Yvon Quiniou

Jacques Bidet, « Eux » et « nous » ? Une alternative au populisme de gauche, Kimé, 2018.

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