L'inquiétante question du transhumanisme

Le transhumanisme est un mouvement de pensée venu des Etats-Unis dont Olivier Rey nous offre une analyse critique saisissante dans un livre récent. Il nous montre comment la technique poussée à l'extrême tendrait à transformer l'homme en l'"augmentant" et non seulement à améliorer sa vie. C'est à une catastrophe anthropologique que cela pourrait nous mener.

                                          L’inquiétante question du transhumanisme 

Voici un livre d’Olivier Rey sur le transhumanisme, Leurre et malheur du transhumanisme, paru en 2018, qui mérite d’être lu tant la question elle-même est déroutante et alarmante, mais tant aussi sa réflexion est de qualité et emporte mon adhésion, jusqu’à un certain point en tout cas. L’auteur est un scientifique de formation (Polytechnique), mathématicien de qualité, romancier aussi et reconverti dans la philosophie au CNRS, ce qui n’est pas fréquent.

Il prend donc à bras le corps cette préoccupation qui nous vient des Etats-Unis (avec des industries et des enjeux financiers par derrière, qu’il ne cache pas), à partir d’une définition simple mais rigoureuse : le tanshumanisme est issu des progrès formidables de la technique, liés aux progrès des sciences à la fois physiques et biologiques, et qui marquent une avancée étonnante de notre rapport non seulement à la nature extérieure mais à notre propre nature biologique, dans toutes ses dimensions (corporelles et cérébrales), dont la médecine a été la préfiguration. Sauf que cette avancée, dont on doit se féliciter pour une part incontestable, n’a plus le sens positif qu’elle avait jusqu’à présent : il s’agissait seulement d’améliorer la vie quotidienne de l’homme ou de le réparer en cas de maladies, de handicaps ou d’accidents corporels, ce qui ne modifiait en rien sa nature d’homme. Aujourd’hui, avec le transhumanisme il s’agit d’aller bien au-delà. Comme son nom l’indique, avec le préfixe « trans », il s’agit de transformer l’homme en profondeur, de transcender ses limites naturelles pour créer un nouvel homme, une nouvelle espèce de celui-ci en quelque sorte, ce qu’on appellera alors un homme augmenté – transformation démesurée qui, sans avoir si elle est scientifiquement réellement possible, risque d’aboutir à une véritable régression, inversant la courbe des effets positifs du progrès scientifico-technique, ainsi qu’on va brièvement le voir.

Mais comment d’abord ? En faisant donc appel aux technosciences et aux nanosciences dont les progrès récents et spectaculaires nous permettent d’envisager de modifier considérablement nos capacités physiques mais surtout intellectuelles : non seulement par l’injections de drogues (comme le font déjà les sportifs qui se dopent et le paient ensuite de leur santé), mais par des appareillages sophistiqués que l’on greffe sur le corps comme les lunettes artificielles qui démultiplient la vue et ne se contentent pas de l’améliorer quand elle est faible : le changement de degré par rapports aux lunettes (pour ne prendre que cet exemple) se transforme alors en changement de nature. A quoi on ajoutera des interventions directes sur le cerveau par des implants comme les puces ou encore des modifications du code génétique aux effets comparables, destinés à intensifier nos aptitudes naturelles, au point, à nouveau, de les changer. On pourrait multiplier les exemples en signalant, entre autres, le recours par exemple à une alimentation végétale ou animale aux conséquences fortes mais « antinaturelles ». Mais il y a pire, un pire qui peut prendre deux formes.

D’abord celle qui, inspirée par les modifications génétiques, va intervenir sur la procréation et permettre aux humains, de décider du sexe de leur enfant, plus, de le déterminer à l’avance dans les qualités qu’on lui souhaite avoir comme la couleur de ses yeux, de sa peau, etc. Alors, on ne procrée pas un être vivant issu d’une relation amoureuse : on le fabrique comme un objet ! Ensuite, et pour revenir à l’individu lui-même, celui-ci pourra (peut déjà) changer son identité sexuelle par des opérations chirurgicales, souvent dangereuses à terme. Dans tous ces cas, l’individu se crée lui-même ou comme dirait Sartre, qui n’avait pas pensé à cette illustration de sa formule : l’homme n’est pas un être naturel doté d’une essence, « il n’est rien d’autre que ce qu’il se fait ». Il peut même ou pourrait même, dernier exemple parmi tant d’autres, envisager de se recréer à terme par la congélation d’un de ses embryons… pour réapparaître dans un futur dont l’être vivant qu’il est aujourd’hui sera absent. Une immortalité post-mortem en quelque sorte. Perspective qui peut alors s’appliquer à un homme totalement artificiel, qu’on appelle le Cyborg, sorte de robot technique, mélange de biologie et de technologie, concurrençant l’homme par ses attributs supérieurs, voire le dominant et l’éliminant car capable de se reproduire lui-même indéfiniment. L’immortalité, donc et à nouveau, non à portée de la main mais de la machine !

Rey montre aussi les effets collatéraux de ces changements sur les rapports intersubjectifs, soit dans la vie quotidienne avec l’artificialisation de ces rapports, soit dans le cadre du travail avec l’enfermement (qu’on prend pour une libération) dans des tâches ultra spécialisées, morcelées ou répétitives… alors qu’on croyait  situer cette réelle forme moderne d’aliénation dans le travail du 19ème siècle (telle que Marx l’a dénoncée, oublie-t-il de le dire) et qu’on croyait l’avoir abolie dans notre « nouveau monde » ! Mais il y aussi l’atteinte à la subjectivité elle-même ou à ce qu’il appelle parfois « la personne », du fait de sa dépendance et même de son addiction à tous ces objets techniques que sont les téléphones portables, les smartphones, les divers écrans qui font de l’être humain un « crétin du digital » (la formule est M. Desurget) réduisant ainsi la part de la vie intérieure.

Reste alors à se demander, après le comment de cette aventure qui peut déboucher sur une catastrophe anthropologique, d’autant plus qu’elle détruit aussi la nature dont l’homme dépend puisqu’il en est une partie, son pourquoi : d’où vient cette démence qui tente l’homme ou, en tout cas, certains hommes ? Deux solutions doivent être envisagées et l’auteur a l’honnêteté de les présenter toutes deux. D’une part on peut y voir une tendance psychologique à la démesure, soit inhérente à l’homme, soit d’origine infantile liée au sentiment de toute puissance que l’enfant en nous tous a eu dans son rapport primitif à sa mère, auquel nous ne pouvons renoncer face à un réel qui le frustre : d’où un désir de toute- puissance que nous assouvirions sous des diverses formes, dont celui d’être des « transhumains », en l’occurrence des « post-humains ». D’autre part, on peut y concevoir un simple effet d’une société marchande, capitaliste en l’occurrence, qui suscite à des fins mercantiles le besoin d’un « toujours plus » destiné à faire vendre ses marchandises et débouchant sur un délire de la consommation à tout prix – les deux pouvant se rejoindre : le capitalisme utiliserait la tendance première en la renforçant à l’extrême sous différentes facettes, dont le transhumanisme, avec sa technologie portée au maximum, exploiterait son envie illimitée de jouir de nouveaux produits ou  de nouveaux exploits techniques.

C’est ici que ce livre peut à la fois séduire et frustrer. Séduire par sa réflexion ultime et  cultivée sur la vie, d’un point de vue scientifique et philosophique, mais qui nous éloigne un peu de notre sujet, quand il s’agit seulement de savoir si une science du vivant, objective et absolument vraie, donc, est  possible, sans dépendre d’un point de vue humain sur celui-ci. Cela demanderait discussion. Mais surtout, c’est la réponse à la menace qui pèse sur nous qui est, pour moi, frustrante. Qu’il faille considérer les prédictions du transhumanisme comme relevant de la science-fiction plus que de la science, on sera d’accord, jusqu’à preuve du contraire. Qu’il faille voir dans le discours de ceux qui disent le contraire une stratégie intellectuelle, en l’occurrence idéologique, destinée à servir les intérêts d’un capitalisme médical et pharmaceutique, en même temps qu’industriel, d’accord une fois de plus – et l’on aurait aimé que l’auteur fasse clairement référence à Marx pour soutenir son propos : incompréhension de son apport ou prudence calculée ? Mais que nous devions retrouver un rapport à la nature plus « sympathique » inspiré par une tradition religieuse qui la sacralisait et dont O. Rey semble nostalgique (voir ses multiples références à des auteurs imprégnés de christianisme comme Péguy, Rémi Brague ou d’autres), me laisse plus réservé. On peut se soucier de la nature et l’admirer ou l’aimer sur une base rigoureusement athée, comme le fait le philosophe Marcel Conche[1]. Surtout si l’on se souvient, par opposition, que c’est le discours chrétien qui, dans la Bible, l’a livrée sans vergogne à l’homme ! Mais qu’il faille absolument revaloriser la nature en tant que telle, la préserver et y voir la base d’une nouvelle sagesse sociale exigeant que nous maîtrisions notre maîtrise technique de la nature, alors oui : c’est le mot de la fin de ce livre, destiné à éviter à l’humanité une fin catastrophique !

                                                                 Yvon Quiniou

                

Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme, Desclée de Brouver

 

[1] Voir de lui, La Nature et nous.

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