Ethique de la conviction ou non-éthique de l'irresponsabilité?

Une journaliste connue a pu voir dans le programme initial de Macron de l'"or" qui se serait transformé ensuite en "plomb". Le premier jugement est ahurissant pour qui a lu "Révolution". Il y énonce un projet politique libéral désastreux, mettant en priorité l'efficacité économique et prétendant que la justice sociale s'ensuivra automatiquement. C'est-là une imposture.

                         Ethique de la conviction ou (non)éthique de l’irresponsabilité ?

 

 Le propos qui va suivre a été provoqué  par le titre d’un article d’une journaliste du Monde, Françoise Fressoz, dont j’apprécie d’habitude les qualités, voire des aspects de son positionnement  idéologique : la politique effective de Macron, depuis son élection, aurait transformé  progressivement de « l’or en plomb » (édition du 25 décembre). Laissons de côté le « plomb » final, lucidement et enfin reconnu, pour ne retenir que l’« or » initial, farouchement proclamé. Cette appréciation, développée ensuite, est proprement ahurissante pour qui a lu attentivement son livre-programme Révolution, ce qui ne paraît pas être son cas, ou alors soit elle se trompe, soit elle  en dévoie délibérément le message. Elle croit y voir une « dimension émancipatrice » (je la cite) fondée sur l’appel à l’initiative individuelle, à l’instauration de « droits sociaux » pérennes tout au long de la vie des individus, avec comme fondement, la volonté d’alimenter activement le « libre choix » de l’individu (je cite à nouveau) dans tout une série de domaines, dont la retraite, bien évidemment. Or tout cela relève d’une mystification sociale-libérale, et même néo-libérale, dont elle a l’honnêteté de signaler qu’elle était à l’œuvre dans le PS sous la présidence de Hollande, mais sans la condamner un seul instant, sinon même la comprendre sur le fond.

C’est l’occasion de se révolter contre une terrible et dramatique dégradation de la politique aujourd’hui, en particulier à gauche (PCF exclu selon moi), caractérisée, pour reprendre, en les modifiant, des termes connus de Max Weber (dans Le savant et le politique), par le passage d’une éthique de la conviction à celle de l’irresponsabilité, si l’expression convient. Je m’explique. Pendant longtemps, depuis l’époque de Marx, anticipée par la politique issue de l’époque des Lumières, avec Rousseau, les Encyclopédistes ou Kant, en particulier – mais peut-être que j’idéalise les choses dans les faits – la conception de la politique reposait sur une philosophie d’ensemble concernant l’homme en société et les fins qu’il doit y poursuivre à l’initiative de la politique, précisément. Il suffit, pour faire simple, de se reporter au Contrat social de Rousseau, que les révolutionnaires de 1789 ont repris concrètement et effectivement à leur compte, habités qu’ils étaient par ses idéaux,       ou encore au Projet de paix perpétuelle de Kant qui aura inspiré la SDN et ses responsables, puis, indirectement et plus tard, l’ONU.  A quoi l’on ajoutera tout ce qui s’est passé depuis le 19ème siècle dans le sillage de Marx avec le mouvement socialiste ou communiste (peu importe ici la distinction) dans son foisonnement multiple et dont la social-démocratie a fait partie. Pensons en France à un théoricien et dirigeant socialiste comme Jaurès, à Léon Blum aussi, aux acquis sociaux dus à des choix politiques raisonnés et conscients comme ceux du Front populaire, au programme du CNR dont les communistes au pouvoir en 1946 furent largement les responsables et qui a été à l’origine d’un modèle social plutôt remarquable et que la droite, liée au CNPF, ne cesse de vouloir liquider, à ceux de Mai 68 et, enfin, au projet qui animait l’Union de la gauche dans les années 1970, même si sa réalisation fut interrompue par Mitterrand en raison de son choix de l’Europe. Or tous ces événements et mouvements politiques reposaient bien et fondamentalement, je le répète, sur des choix conscients et raisonnés et, plus exactement encore, sur des convictions à la fois théoriques s’agissant de la possibilité de les mettre en œuvre, fondées sur une intelligence importante de l’histoire, et pratiques, fondées elles sur des valeurs morales universelles comme la justice sociale, l’égalité ou la réduction des inégalités, l’épanouissement des libertés concrètes, le soulagement de la peine des hommes au travail et hors du travail, l’ambition de développer leur personnalité par l’accès à la culture et l’école, le souci, au final, de leur bonheur pour autant que celui-ci dépend des conditions sociales de leur vie. De ce point de vue, l’opposition d’une « éthique de la conviction » et d’une « éthique de la responsabilité » professée donc par Max Weber, déjà cité, et la préférence donnée par lui à la seconde pour, disons, éviter l’utopie et ses risques en politique (il n’était pas marxiste, faut-il le rappeler et il était même anti-marxiste)) me paraît totalement injustifiée : elle consiste à s’incliner devant un réel inique ou injuste en ennoblissant cette soumission au réel par l’idée qu’il y a là une « éthique de la responsabilité » qui doit l’affronter, tenir compte des obstacles qu’il oppose à l’idéal. « Ethique » et « responsabilité », deux termes élogieux  pour couvrir ou masquer la démission ou l’absence de convictions et de valeurs politiques profondes (quoique Weber s’en soit défendu, étant plus nuancé que ce que j’en dis) et qui rejettent ceux qui en ont dans le camp des « irresponsables », à savoir des irréalistes!

Or c’est bien ce qui se passe avec Macron et son programme soi-disant en « or ». Car, pour qui a lu avec attention son programme (ce que peu  parmi ceux qui le soutiennent ont fait, je le constate autour de moi), il est clair que c’est (ou c’était déjà) une « éthique », si l’on y tient, en tout cas un projet complet de régression sociale que rares sont ceux qui acceptent de le reconnaître. Plus précisément et rapidement (j’en ai déjà parlé sur ce blog) : priorité est donnée explicitement à l’efficacité économique, à la  croissance et à la production  maximale des richesses, la justice dans leur répartition devant suivre automatiquement, comme si c’était possible et comme si cela s’était déjà vu : aucune conséquence dans l’ordre des valeurs que j’ai indiquées plus haut (justice sociale, c’est-à-dire égalité ou diminution des inégalités, réduction de la pauvreté et de la peine au travail, etc.) n’a pu et ne peut être une conséquence automatique de ce que Macron propose en priorité, avec la métaphore du ruissellement qui l’a éclairé depuis : la richesse qui augmente globalement et profite d’abord à ceux  d’« en haut » puisque cette augmentation est son objectif, devrait s’étendre naturellement à ceux d’« en bas ».  Or c’est le contraire qui se produit toujours, si on laisse cette ambition « technique » se déployer toute seule : l’augmentation de la richesse globale ne profite « automatiquement » qu’à ceux qui sont déjà riches et même très riches, elle les enrichit encore plus par définition, et quand elle profite au peuple et à ce d’« en bas », donc à la majorité (= justice sociale), c’est toujours sur la base de mesures politiques soit délibérées quand la gauche est au pouvoir et cela sur la base de ses convictions morales, précisément, soit concédées par la droite au pouvoir en raison des luttes sociales et contre ses valeurs, cyniques ou immorales – ce qui vient de se passer récemment. Et le procès en non-responsabilité, c’est-à-dire ici en irréalisme (économique tout particulièrement) ne s’est jamais vérifié… les augmentations de salaires ayant plutôt dopé la croissance du fait de l’augmentation de la demande et apaisé le climat social !

Ce qui aggrave la position de Macron telle qu’elle s’exprimait dans son programme, c’est qu’elle s’appuyait sur une philosophie clairement libérale inspirée, sans le dire, de Hayek, le théoricien contemporain le plus connu et le plus cynique du libéralisme (qui a par exemple influencé autrefois la politique de Thatcher) et que son « maître » supposé, Ricœur, aurait clairement récusée (c’était un chrétien de gauche) : la société repose sur l’individu, un individu libre avec ses talents propres et naturels, non soumis aux contraintes sociales  dans ce qu’il est et peut faire, et déclaré donc responsable de son sort : il suffit de l’aider un tant soit peu dans ses « initiatives ». Ignorant ou occultant le déterminisme de la classe sociale d’origine que Marx a magistralement éclairé et que de nombreux sociologues, dont Bourdieu, ont pleinement confirmé dans différents domaines, cette approche lui permet d’irresponsabilser la société de classes dans laquelle nous vivons et pour laquelle il milite, vis-à-vis de tout ce qui la rend, au contraire, moralement condamnable et l’égard de quoi il manifeste une indifférence superbe (beaucoup de ses proches l’ont avoué), elle aussi condamnable. Du coup, il s’innocente lui-même de ce qui est la conséquence, voulue et automatique alors, de ses choix de fond, qui sont à l’inverse de ce que préconise une politique fondée sur une « éthique (progressiste) de la conviction ». Et ce qu’il a fait depuis son élection nous montre le désastre social et humain qui s’en est suivi, avec des atteintes à tout ce qu’il y avait encore de bien dans notre modèle social – je ne développe pas.

Cette brève analyse ne concerne pas seulement, hélas, ce qui se passe chez notre président et en France. C’est d’abord la classe politique (acteurs ou observateurs) dans sa grande majorité qui est atteinte par le virus de l’amoralisme (correspondant au recul saisissant des convictions réelles, sauf de droite), lequel se traduit par une vision techniciste ou technocratique de l’action politique, formatée en particulier par l’ENA, et entraîne aussi, comme je le dis souvent, l’immoralisme  tout court, donc une immoralité pratique et réelle désastreuse et désespérante pour le philosophe investi dans la politique que je suis. Tout se passait comme si la politique avait perdu tout ambition humaine universaliste et n’était régie, chez ses agents, que par le moteur de l’ambition ou de l’intérêt personnels. Ce qui explique, en dehors de ma déception profonde, son rejet ou sa dévalorisation par le peuple quand j’en parle par accident autour de moi, dans ma vie quotidienne – « tous pourris » est ce que j’entends régulièrement quand je fais mes courses –  et, du coup, à la fois l’abstention massive et grandissante aux élections et le score, lui aussi grandissant, en faveur de l’extrême-droite de Marine Le Pen, y compris chez les « gilets jaunes » dont il ne faut pas surestimer le degré de conscience et de culture politiques. Sachant que celle-ci, malgré sa démagogie ne fera pas changer le sort des plus démunis !

Mais cette régression de l’essence de la politique se retrouve aussi un peu partout dans le monde d’aujourd’hui, dominé par la financiarisation capitaliste en même temps que par les replis non seulement nationaux, ce qui peut se comprendre, mais nationalistes (comme en Hongrie ou en Pologne), ce qui est inadmissible, ou encore par des violences religieuses que rares sont  les partis progressistes, dans ce même monde, qui ont le courage de les condamner en pointant aussi leur source idéologique spécifique. On en voit une conséquence terrible : la crise écologique, avec la menace qui pèse à long terme, mais à terme tout de même, sur la survie de l’espèce humaine. Mais il y aussi celle, associée à un diagnostic que fait le philosophe marxiste Lucien Sève, scandaleusement ignoré des médias, et que je partage totalement : celui d’une crise anthropologique, donc d’une crise affectant l’être de l’homme lui-même dans  nombre de ses dimensions. Elle se traduit par une médiocrisation marchande de la vie humaine, par une aliénation grandissante des hommes dans leur rapport à l’histoire et à leur vie personnelle, de plus en plus empêchée de se développer au moins convenablement, sinon pleinement, etc. Et que l’on ne vienne pas m’objecter, d’une façon dirimante et dogmatique, qu’il y a une « nature humaine » qui invaliderait ma critique et la perspective positive d’un changement humain qu’elle ouvre : l’homme est un produit de l’histoire qu’il fait et il change avec elle : l’esclavage antique a bien été aboli, bien que des penseurs comme Aristote l’aient jugé indépassable parce que inscrit dans ce qu’il croyait être la « nature humaine » ! On ne saurait donc, non plus, enfermer l’humanité dans ce qu’elle est aujourd’hui, sous l’influence du capitalisme !

C’est bien pourquoi ce dont nous avons impérativement besoin, et l’on en reconnaîtra un jour, de facto, hélas, la nécessité, à défaut d’en reconnaître l’exigence d’ores et déjà, c’est bien d’une révolution, non seulement de type socio-politque et économique, mais affectant notre type de civilisation. C’est là une « éthique de la conviction », à savoir une dimension morale de la politique absolument impérative et que rien ne saurait invalider théoriquement, qui nous éloigne de toute « éthique de la (dé)responsabilité » en politique, laquelle constitue le désastre grandissant de notre temps.

                                                                  Yvon Quiniou

 

 

 

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