Finkielkraut, un égotiste élitiste

Dans son dernier livre, "A la première personne", Finkielkraut se révèle d'un égotisme et d'un élitisme rares. Défendant ardemment sa judaïté, il le fait sans se soucier de l'enjeu politique que constitue un Etat israélien qui se déclare juif. Et il dénonce, comme d'habitude, la dégradation de la culture scolaire et celle qui nous entoure, avec une violence largement injustifiée.

                                                 Finkielkraut, un égotiste élitiste 

Le dernier livre d’A. Finkielkraut, A la première personne, porte bien son titre car l’ouvrage, bien écrit au demeurant, tourne clairement autour de sa (petite) personne. Sa lecture ne nous apporte rien de neuf sur lui, quand on a lu ses livres et ses articles, ce qui est mon cas, mais elle nous met crûment en face de deux de ses obsessions où son ego est en jeu et qui sont souvent difficilement supportables.

Première obsession : son rapport à sa judaïté et, plus largement, à la judaïté. Il a bien entendu parfaitement le droit de la revendiquer – comme il réclame le droit de croire en général, sans se poser la question de la valeur intrinsèque des religions et des croyances irrationnelles ou déraisonnables qu’elles peuvent véhiculer et sans se soucier de s’apercevoir que la religion juive est une religion marquée par un souci extrême et excessif du culte (comme l’islam d’ailleurs), ce qu’on appelle une orthopraxie. Mais ce qui est regrettable, c’est que, tout en condamnant à juste titre l’antisémitisme et en se plaignant, justement là aussi, d’en être en un sens une victime sur la place publique, il ne porte pas un regard sain sur l’enjeu politique qui est lié aujourd’hui à la « question juive » (titre d’un chapitre). Car deux choses font problème qu’il ne paraît pas soupçonner ou sur lesquelles il ironise. D’une part l’idée d’un « Etat juif », y compris en Israël chez les démocrates : un Etat peut-il se réclamer d’une identité ethnique ou religieuse ? Cela n’a pas de sens pour le philosophe que je suis. Pourquoi pas, sinon, des Etats noirs ou, ce qui est malheureusement le cas, des Etats musulmans ? On pourrait étendre la liste. De même revendiquer la notion de « peuple » juif (p. 45) est tout aussi absurde : il y a une « communauté » juive, constituée de ceux qui pratiquent la religion juive, un point c’est tout. De même qu’il y a une communauté de croyants catholiques et même des communautés catholiques qu’on ne saurait transformer en Etats catholiques sans verser dans ce totalitarisme qu’il ne cesse de condamner par ailleurs. Et ce propos que je tiens est partagé par bien des intellectuels progressistes qu’on ne saurait soupçonner de la moindre judéophobie : ils sont simplement des laïques. ! D’autre part, la gravité de la question palestienne lui échappe largement, ce qui relève d’une légèreté morale qui n’est guère estimable. Car la nouvelle forme d’impérialisme (on peut dire cela ainsi) que pratique, violences à l’appui, l’Etat israélien à l’égard  de fractions de la population palestienne est injustifiable, comme est injustifiable le soutien officiel que lui accorde de plus en plus le gouvernement israélien actuel, tenté par l’extrémisme fascisant, hélas. Tout se passait pour lui comme si la violence était à sens unique (palestinienne),  exclusivement condamnable et de nature antisémite… alors que celle de l’Etat israélien serait légitime au nom de la défense inconditionnelle de l’identité juive. Par contre, s’il s’agit de critiquer toute forme de résurgence d’un antisémitisme arabe, on lui donnera raison.

Deuxième obsession : la question de la culture, à propos de laquelle son élitisme, connu de longue date, fait rage. Nous assisterions à une dégradation complète du rapport à la grande culture, induite par une dégradation complète de son enseignement à l’Ecole – dont l’abandon de l’enseignement du latin, qu’il a adoré étant jeune, serait un signe spectaculaire. La tentative de démocratiser l’enseignement se traduirait donc par une baisse de qualité de son contenu et donc par une dégradation générale du niveau et des exigences culturelles de la société elle-même. Cette critique est connue et je dirai quant à moi, pour avoir enseigné dans le secondaire (entre autres) qu’elle n’est pas tout a fait fausse et que le pédagogisme peut, ici et mal compris, faire des ravages. Et je suis comme lui attaché à la culture de haut niveau et à l’ambition d’y faire parvenir les classes populaires, sans céder à la démagogie : c’est ce que Vitez appelait « l’élitisme républicain » ou « l’élitisme pour tous » dont les municipalités communistes de la banlieue parisienne, ont été un remarquable exemple dans leur politique culturelle, dont il ne semble guère se souvenir (mais Finkielkraut est un anticommuniste notoire)! Mais ce qui est neuf dans ce livre ce sont les références qu’il utilise à contresens pour défendre sa cause et la violence inédite, disons celle d’un énervé qui perd son sang-froid, pour justifier son propos. Il prétend ainsi s’appuyer sur les travaux de Bourdieu pour l’accuser de dénoncer le caractère de classe , donc « bourgeois » de la culture enseignée (p. 72-73), alors que celui-ci n’a cessé de valoriser la culture sous ses plus hautes et belles formes (il a même consacré une étude de qualité à L’éducation sentimentale de Flaubert) et que son souci premier était non de la critiquer, mais de dénoncer, études empiriques à l’appui, les « handicaps socio-culturels » qui faisaient obstacle à son assimilation, en l’état actuel de la pédagogie, par les enfants de milieu populaire ! Finkielkraut dévaloriserait-il cette ambition démocratique et clairement universaliste ? Voudrait-il hypocritement, car sans le dire ou en paraissant dire le contraire, se réserver cette culture pour soi et ses amis de l’Académie française qui ne sont guère politiquement des hommes de progrès ? Mais au-delà de ce point crucial, il y a la violence injurieuse rare avec laquelle il décrit la culture dans laquelle notre société baigne selon lui – je dis bien la violence injurieuse et méprisante car, là aussi, il a des remarques justes qu’on pourrait accepter s’il employait un autre vocabulaire. C’est ainsi que le « culturel » a remplacé la « culture », que nous vivons dans une « mare où tout le monde barbote » et où «  rien n’est supérieur à rien », tout étant scandaleusement égalisé. Je cite à nouveau : « Nulle hiérarchie ne tient debout, nulle transcendance n’est admise, l’équivalence généralisée lave l’affront de la grandeur.» Au point qu’il ose s’appuyer sur Nietzsche pour « exercer notre vengeance sur tous ceux qui ne sont pas à notre mesure et les couvrir de nos outrages » (citation du Zarathoustra)[1]. Que Nietzsche soit un élitiste assez insupportable dans une part de son œuvre, cela est vrai. Mais le reprendre tel quel sans recul critique, cela est aussi insupportable et frise le racisme culturel. D’ailleurs ne prétend-il ironiquement  pas que les défenseurs de la culture comme lui sont des « aristocrates » qui doivent aller « à la lanterne » ? Du coup, il en résulterait que « au fanatisme islamique, la France et l’Europe répondent par le nihilisme égalitaire »[2]. Rien que cela !

Je m’arrête là tant tout cela est désolant et ahurissant, même si telle ou telle remarque, au passage, peut être admise, je le répète. J’insisterai donc peu sur sa lecture de Heidegger, qu’il fit sur le tard et qu’il  expose à la fin du livre : il n’est pas philosophe (contrairement à ce que disent les médias) et sa présentation de Heidegger est banale, tirant sa philosophie vers une apologie de l’enracinement dans « l’Être » dont on a connu vers quelle dérives politiques elle a conduit son auteur, à savoir vers le nazisme, et un nazisme avoué et assumé, en même temps que sous-tendu par l’antisémitisme. Ce qui est curieux, là aussi, c’est que Finkielkraut le sait et en parle, mais néglige cette dérive alors que tout ce qui précède – son attachement viscéral au judaïsme – aurait dû l’entraîner à en faire un critique radicale, celle-là même que peu d’universitaires osent faire. Plus : elle aurait dû l’entraîner à tenter de comprendre en quoi l’œuvre du philosophe allemande portait en elle, potentiellement, cette dérive. Mais il n’en était pas capable, ou alors il aurait fallu qu’il lise l’ouvrage lumineux que son « ennemi » Bourdieu lui a consacré[3].

J’ajoute seulement, pour être complet, que ce livre est aussi une longue plainte, une sorte de gémissement, accompagné aussi d’applaudissements joyeux à son propre égard (voir sa rencontre avec Foucault) où l’auteur exprime sa rancoeur à l’égard de ceux qui ne pensent pas comme lui et ne l’admirent pas. Egotisme élitiste, vous dis-je !

                                                           Yvon Quiniou

 

 

 

[1] Toutes ces citations sont tirées des pages. 73-74.

[2] P. 76.

[3] Voir L’ontologie politique de Martin Heidegger.

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