Critiquer les religions, respecter la foi

Le débat sur les religions en général et l'islam en particulier, est pourri par la confusion que l'on fait entre religion et foi. Autant la première a été et doit être critiquée dans ses pratiques objectives qui portent atteinte à l'humain, autant la foi (subjective) doit être respectée. ce qui n’exclut pas qu'on examine critiquement l'objet de toute foi, à la lumière de la raison humaine.

                                      Critiquer les religions, respecter la foi

 

L’actuelle querelle à l’égard de ceux qui critiquent les religions, ravivée par la remontée d’un catholicisme intégriste et celle de l’intégrisme musulman, mérite que l’on clarifie les concepts pour éviter les injures infondées visant les irréligieux, d’une violence rare ces temps-ci sur Médiapart. Il faut bien voir d’abord qu’une religion, toute religion, implique à la fois : la croyance ou la foi en une transcendance, une communauté de croyants rassemblés par la même foi, organisée généralement en Eglise (c’est moins le cas pour l’islam), et un ensemble de pratiques qui donnent lieu à un culte visible, manifeste.

Or ce qui est en jeu dans la critique des religions, c’est avant tout les deux derniers points. On peut parfaitement, selon moi, et on doit même, dans une démocratie laïque, exercer un jugement critique, inspiré par la seule raison, théorique et pratique, que nous avons tous en principe, sur la dimension des pratiques, donc du culte. Sans vouloir faire un cours complet de philosophie sur cette question, je rappellerai seulement que dès Spinoza (Traité théologico-  politique), suivi de Hume (Histoire naturelle de la religion), de Kant (La religion dans les limites de la simple raison) et même Rousseau (fin du Contrat social) cette dimension a été critiquée. Pour ne donner que deux exemples : Spinoza y voit purement et simplement de la superstition et il ne valide que la foi qui se traduit dans la charité à l’égard des autres humains ; Kant, lui, soumet ses dogmes pratiques à une critique impitoyable et refuse de voir dans le culte (prière, assistance à la messe, etc.) un quelconque signe de valeur morale ou de vertu  au regard de Dieu, comme cela était enseigné à son époque (et à d’autres).

S’agissant des Eglises et de leurs prélats ou prêtres, la critique est tout aussi féroce et justifiée : ce sont des hommes de pouvoir ambitieux et prétentieux, et servant le pouvoir politique en place nous dit Hume dans une longue note, assez extraordinaire de courage, de ses Ecrits politiques (peu connue) et Rousseau reprochera aux chrétiens de « préférer Dieu aux hommes » (op. cité). Enfin, et si l’on sort de l’approche philosophique des 17ème et  18ème siècles, le 19ème siècle verra Feuerbach dénoncer, sur une base explicative de type scientifique, l’aliénation de l’homme dans la religion chrétienne qui le détourne de son bonheur terrestre (L’essence du christianisme) et Marx en prolongera l’analyse critique sur le terrain de l’histoire, socio-économique autant que politique, en montrant qu’elle est le reflet ou, comme il dit, le « soupir » de la créature « opprimée », l’expression de sa « détresse réelle » qui l’empêche de lutter contre elle. Expression d’une aliénation, elle est donc aussi aliénante (Critique de la philosophie du droit de Hegel, Introduction). Nietzsche dénoncera en elle une forme d’attentat contre la vie et son épanouissement et même Freud s’y mettra, dans L’avenir d’une illusion, pour la comprendre comme une illusion, justement, plus ou moins maladive dont il faut que l’homme se débarrasse s’il veut accéder à l’autonomie (fin de l’ouvrage). Enfin, le 20ème siècle connaîtra un courant de pensée rationaliste et matérialiste, largement irréligieux, au point que le grand philosophe Bertrand Russell pourra dire, dans Pourquoi je ne suis pas chrétien, que « la religion est un facteur de mal » pour l’humanité (je le cite). Est-ce de la haine des croyants, de l’intolérance ou, au contraire, une preuve d’intelligence, de lucidité et de courage (cela lui valut bien des déboires universitaires) au profit du bien de l’humanité ?

Alors on n’aurait pas le droit et, comme je l’ai dit, de ne pas critiquer toute cela, au nom, tout simplement, de l’humain ? A quoi j’ajoute toutes les complicité historiques qu’elles ont entretenues avec les pires régimes dictatoriaux de l’histoire : ceux, au 20ème siècle, de Hitler, de Mussolini, de Franco, de Salazar, de Pinochet, et j’en passe s’agissant du passé plus lointain des monarchies « de droit divin » ou des pays du Moyen-Orient ou du Maghreb. On aura alors compris, je l’espère, sinon c’est à désespérer, que la critique actuelle de l’islam n’est qu’un cas particulier de cette critique générale, sauf qu’il s’impose vu l’actualité et surtout les dogmes et les pratiques qui le caractérisent ; pour l’avoir étudié scrupuleusement et sans aucun a priori (ni phobie particulière ), je dois avouer, hélas, que c’est la religion la plus réactionnaire que je connaisse, dans ses dogmes, ses croyances et ses pratiques (je ne développe pas : j’en ai déjà suffisamment parlé) et, sur le plan politique et vu ses dogmes précisément (car c’est une religion directement politique, quoi qu’on dise ![1]), elle soutient les pires régimes actuels de la planète, en termes de cruauté et d’absence de liberté comme de démocratie (comme le fut le cas du catholicisme  au Moyen-Age et à sa sortie). Simplement, il se trouve que c’est à lui que nous avons désormais affaire surtout.

Dans tout cela je n’ai pas parlé de la foi, mais j’y viens. La foi est une réalité intérieure et subjective, quelle que soit l’explication réductrice qu’on peut en donner sur le plan humain en tant que « besoin de croire », et son existence doit être absolument respectée (et non seulement tolérée) en tant que telle puisque aucune manifestation extérieure et ostensible venant d’elle ne  peut gêner, là aussi a priori, les relations intersubjectives ou encore le vivre-ensemble. De plus, n’étant ni démontrable ni réfutable (comme l’athéisme d’ailleurs), elle est intellectuellement légitime – autant que l’athéisme ou l’agnosticisme – et doit être, de ce point de vue, non seulement tolérée, mais respectée dans son droit à l’existence et à l’expression. Ce principe doit être admis. Sauf que les choses se compliquent quand on veut approfondir cette notion de foi et, du coup, cela affecte la relation que l’on doit avoir publiquement avec elle. Car la foi n’est pas simplement la foi silencieuse ou indicible, réduite comme chez un ami à moi, universitaire, à « un point lumineux dans sa conscience » – ce qui ne poserait aucun problème. Elle est la foi en quelque chose et croire c’est croire que : la croyance a un objet et cet objet, donc la croyance qui y adhère, tombe sous le coup du libre examen critique rationnel, comme toute chose et spécialement tout jugement (la foi en est un), disait Kant, dont la leçon est indépassable : « Ose penser par toi-même » ! Or ici, et sauf à tomber dans l’irrationalisme et son apologie indigne, cet objet de la croyance, fût-elle confuse, est largement sujet à caution, indépendamment de la certitude subjective qui l’accompagne. D’abord, à chaque fois, il se heurte à ce que la raison peut en penser intellectuellement ; je ne répèterai pas ici toutes les contradictions qu’il peut comporter, comme celui d’un Dieu cause du monde et qui est lui-même sans cause ou encore l’argument dirimant de Marcel Conche refusant la thèse d’un Dieu bon et tout-puissant, incompatible avec la souffrance des enfants, qui n’ont rien fait pour la mériter : s’il est bon il aurait dû l’éviter, ce qui prouve qu’il n’est pas tout-puissant ; et s’il est tout-puissant, cela prouve qu’il n’est pas bon. Mais l’on pourrait multiplier les arguments montrant que croire en Dieu, c’est croire en quelque chose d’incompréhensible pour tout esprit sensé. D’où le droit à une critique rationnelle normale de l’objet même des  croyances religieuses. A quoi s’ajoute le fait irrécusable que les différentes religions ajoutent à cette croyance de base commune, des différences dans le contenu des autres croyances ou dogmes qui l’accompagnent. Du catholicisme au protestantisme, de la religion juive à la religion musulmane, sans compter les différences internes qui les séparent, que d’oppositions doctrinales et pratiques ! D’où les conflits et les guerres, même,  qu’elles ont eues entre elles. Et il ne faudrait pas en parler et le dénoncer ? Le faire serait de l’intolérance ? Non c’est tout simplement du bons sens et l’appel à un dépassement de leur univers spirituel mortifère (au sens strict de l’adjectif) au profit d’un vivre-ensemble pacifié hors de l’adhésion à l’irrationnel et au déraisonnable, même s’il ne s’agit pas d’en interdire l’existence dès lors qu’elle ne fait de mal à personne et respecte les lois morales, autant que politiques, du vivre-ensemble.

On aura compris, pour finir, que l’accusation d’intolérance ou de haine à l’égard des croyants et, spécialement des musulmans, dans leurs croyances et leurs pratiques, n’a rigoureusement aucun sens recevable. On a parfaitement le droit, dès lors que l’on respecte les personnes et leur droit à croire, de critiquer et les pratiques et la foi quand elle nourrit, du fait de son contenu, des pratiques  irrecevables humainement et  qui entraînent, à leur niveau, la guerre des hommes entre eux, alimentant leur malheur « terrestre ».

                                                   Yvon Quiniou

NB, à destination de ceux qui me trouveraient « dogmatique » ou « intempestif » : Pour plus de détails, voir ma Critique de la religion » à la Ville brûle. Je ne peux tout justifier dans un billet, mais soyez sûr que je connais parfaitement mon sujet et ceux qui sont de conviction inverse, doivent l’être « en connaissance de cause ». L’Université de Nantes m’a d’ailleurs demandé d’en parler dans un cours de deux heures pour les étudiants de Master II, dans le cadre d’un séminaire sur « Le religieux ». Les étudiants ont manifestement appris plein de choses et m’ont remercié… ce qui montre que l’Université ne fait pas d’habitude son travail d’information philosophique et critique dans ce domaine !

 

[1] L’islam ne fait pas l’objet d’une exploitation politique comme on le croit facilement. Il est directement politique à travers la Charia exposée dans le Coran, qui organise impérativement  le vivre-ensemble !

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