Non, le marxisme ne conduit pas au goulag! Réponse à J. Peterson

Le penseur canadien J. Peterson vient de publier un livre ahurissant, qui vient de paraître en France. Il y prône les valeurs de la hiérarchie et de la famille traditionnelle et, surtout, dénonce le féminisme enseigné dans les universités aux USA. Il le fait au nom d'un argument absurde, quoique répandu: celui-ci serait issu du marxisme qui, dit-il, conduit au goulag!

                                                  Non, le marxisme ne conduit pas au goulag !                                                                                                                                                                                               Réponse à J. Peterson 

Qui connaît en France Jordan Peterson, auteur pourtant d’un best-seller mondial traduit récemment dans notre pays ?  Le journal Le Monde a  publié un article sur  lui (le 26 janvier), intéressant par ce qu’il dévoile de ce penseur canadien et d’une partie de l’univers  idéologique américain (Trump doit s’en féliciter), sans que ce journal s’en émeuve d’ailleurs outre mesure, en tout cas d’une manière explicite. En dehors d’un propos critique sur les « transgenres » et l’orthographe des articles pronominaux qui pourrait les désigner comme tels, qu’on peut ou non partager malgré ses excès ridicules et dangereux, sa pensée constitue une somme de préjugés ou d’idées fausses sur ou plutôt contre le féminisme. Il y a, en particulier, une comparaison de la relation naturelle de l’homme et de la femme avec ce qu’il se passe dans le règne animal, qui est ahurissante : la première devrait s’inspirer de la seconde et instaurer la domination de l’homme sur la femme, comme le mâle domine la femelle. Mais il y aussi une apologie d’un ordre humain hiérarchique, familial et patriarcal, qui n’est pas seulement incongru mais inadmissible. Plus largement, l’ensemble s’enracine dans un refus virulent du féminisme et de la culture de gauche, progressiste et égalitaire, dite « radicale », que je trouve scandaleux et qui culmine clairement dans la référence finale et synthétique au marxisme que l’article rappelle : selon Peterson « le féminisme est inspiré du marxisme » et, comme par hasard, celui-ci « conduit au goulag ». C’est ce propos, très répandu, que je voudrais démythifier, car il intervient au moment même où celui-ci retrouve un lustre incontestable pour éclairer intellectuellement et aider à transformer politiquement, dans un sens positif, de nombreux aspects négatifs de notre vie sociale et individuelle inhérents au capitalisme.

L’erreur qu’il commet, difficilement pardonnable vu son niveau culturel, tient à une idée, hélas répandue, qui consiste à confondre le marxisme de Marx avec ce que mon ami J. Bidet appelle le « marxisme commun » et que j’appellerai plutôt le « marxisme-léninisme » qui a prévalu dans les partis communistes tout au long du 20ème siècle, à partir de la révolution bolchevique. Celui-ci a consisté à oublier un message essentiel de Marx, à la fois théorique et politique, l’un menant à l’autre, que Peterson ne semble pas connaître. L’auteur du Manifeste communiste a toujours défendu la thèse qu’une révolution menant au communisme ne pouvait se produire qu’à partir des conditions objectives fournies par le capitalisme développé, comme il l’affirme clairement dans la Préface à la Critique de l’économie politique de 1859 : des forces productives matérielles importantes, de nature industrielle, que ce système a lui-même engendrées ; un ensemble, largement majoritaire, de travailleurs salariés liés directement ou indirectement à la grande industrie, ce qui augmente considérablement le nombre de ceux qui ont intérêt à une pareille révolution : même un professeur d’école, disait-il, est un « prolétaire » (au sens structurel qu’il donnait à ce terme) puisqu’il contribue à la formation de la force de travail de ceux qui produisent directement les richesses et en sont spoliés (voir Le Capital) ; enfin et sur cette large base sociale faite d’exploités (à des degrés divers et sous des formes diverses), un mouvement politique autonome qui ne se contentait pas de poursuivre normalement les intérêts de cette majorité mais en émanait directement et en faisait ses acteurs, ce qui, jusqu’à preuve du contraire, définit la démocratie. A quoi on ajoutera, à l’adresse du théoricien du « développement personnel » qu’il est et que j’ai découvert, qu’au-delà de la défense des intérêts matériels des hommes, le « marxisme de Marx » s’est toujours préoccupé fondamentalement de l’aliénation de ces mêmes hommes, à savoir du fait que le capitalisme les contraint à ne pas développer leur potentialités de vie individuelle, y compris les plus hautes et hors de la seule production, à l’opposé donc de l’économisme dont on l’accuse. Ce qui veut dire qu’il entendait favoriser au maximum leur développement personnel, précisément, ce à quoi le système économique que défend Peterson s’oppose directement, sauf à considérer une élite minoritaire de l’argent et de la culture qui peut, elle, accéder à une vie épanouie ! On complétera cet aperçu de la pensée authentique de Marx par sa prévision d’une extinction de l’Etat, même si elle était nuancée chez lui. Franchement : où est le « goulag » dans tout cela ? Utopie, peut-être. Tyrannie meurtrière, non.

Par contre, ce qui est vrai, incontestablement, c’est que le « marxisme-léninisme » aura été le contraire de ce que pensait et voulait Marx : une révolution initiale faite dans un pays industriellement sous-développé et à majorité agricole, sans tradition démocratique. Et même si Marx n’a pas exclu, à la fin de sa vie, dans un dialogue peu connu avec l’intellectuelle russe Vera Zassoulitch, qui voulait précipiter la révolution dans son pays, qu’une révolution communiste puisse se déclencher en Russie, sur la base de la commune agricole qu’on y trouvait et contrairement à son schéma théorique de fond, il a toujours ajouté (avec Engels) que celle-ci ne pouvait réussir qu’avec l’aide – ses « acquêts » disait-il – d’une révolution en Occident, qui n’eut pas lieu puisqu’elle fut écrasée dans le sang en 1918 en Allemagne, à l’initiative d’un dirigeant social-démocrate au demeurant. Sans cet appui externe, une révolution dans un pays sous-développé, insistait-il, était non seulement vouée à l’échec, mais risquait d’entraîner une véritable « régression de civilisation » (je le cite) et la révolution chinoise (comme d'autres révolutions du même type) n’a pas démenti ce pronostic terriblement lucide. La conséquence, nous la connaissons, hélas : le goulag, effectivement, mais aussi la dictature stalinienne pesant sur la politique ainsi que sur la culture dans son ensemble, science biologique comprise. Tout cela a abîmé l’idée même de « communisme » et celle de « marxisme », qui était censée la fonder, dans la conscience collective, au point de boucher l’horizon d’une alternative crédible et souhaitable au capitalisme, malgré les dégâts humainement ravageurs qu’il produit partout dans le monde par les temps qui courent, qui sont de plus en plus admis (voir le récent forum de Davos !) et dont le mouvement des « gilets jaunes » est le symptôme particulier en France, malgré son  absence de  projet politique clair, voire son immaturité  idéologique qui l’amène à s’en prendre au seul gouvernement et non au système économique qu’il sert.

On aura compris, je l’espère, que le niveau de réflexion de J. Peterson dans ce domaine non seulement est faible et inexcusable intellectuellement, mais qu’il concentre ou symbolise tout ce qu’il y a de réactionnaire – c’est le terme, je m’excuse, qui convient – dans sa réflexion d’ensemble qui est clairement de droite (il l’avoue apparemment), sinon d’extrême droite sur certains points, et qu’on peut résumer ainsi, à une époque où la morale semble avoir déserté la politique : l’indifférence à l’inhumanité de la vie sociale engendrée par le système capitaliste, car c’est bien un système et non une société inorganisée, reposant sur l’initiative spontanée et  non coordonnée des seuls individus. Système que l’idéologie dominante tend à justifier pour aider à sa reproduction et dont de nombreux médias se font le relais. A vouloir dévaloriser le marxisme en général, sans le distinguer foncièrement de celui, rigoureux, démocratique et généreux humainement, de Marx et en oubliant sa vision de l’humanité dans de nombreux domaines, dont celui de l’égalité homme/femme, et son projet d’émancipation individuelle autant que collective ou sociale, on contribue ainsi à renforcer un peu plus cette inhumanité réelle dont ce système est la traduction concrète, même si elle n’est pas toujours voulue comme telle. Qu’il est loin le temps où Rousseau affirmait, dans l’Emile, que la morale et la politique étaient inséparables et qu’il fallait impérativement en avoir conscience!

                Yvon Quiniou, philosophe. Auteur de  Retour à Marx, Buchet-Chastel.

NB: Le livre de Peterson: 12 règles pour une vie. Un antidote au chaos, Michel Lafon.

 

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