BHL et Le Monde diplomatique

Bernard-Henri Lévy s'est cru autorisé d'injurier "Le Monde diplomatique" à cause d'un dossier critique que celui-ci lui avait consacré. Ses propos sont proprement indignes, sinon mensongers quand on connaît la qualité et l'honnêteté de ce journal. Mais ils mettent bien à sa place ce personnage public: celle d'un piètre intellectuel et d'un politique de droite, à la Macron.

                          BHL et le Monde diplomatique 

Décidément on n’en finira pas de se sentir obligé de prendre position contre BHL, tant il multiplie les occasions de nous scandaliser par ses interventions publiques. Cette fois-ci, c’est son hostilité au Monde diplomatique qu’il vient de manifester dans la presse (Le Point et sa revue La règle du jeu) qui me paraît à nouveau scandaleuse, à la fois sur le fond et dans la forme.

Point de départ : un dossier de ce journal, complet et pertinent, sur son passé intellectuel, politique et journalistique qui ne lui a pas plu. Il est vrai qu’il évoque bien des « tâches » sombres de son parcours dont j’ai été le témoin agacé puisqu’il fait partie de ma génération, et que je résume à ma manière. Dans sa jeunesse, c’est lui qui a été l’inspirateur ou le centre du mouvement des « Nouveaux philosophes » dans les années 1970, qui n’avait d’autre but que de vouloir casser l’influence de la pensée marxiste alors que l’union du PS et du PC permettait d’envisager enfin l’arrivée de la gauche au pouvoir, ce qui eut lieu. Ce mouvement, rétrograde à mes yeux, s’inspirait d’une pensée qui dénonçait la Raison (spécialement marxiste) et le totalitarisme dont elle serait porteuse, et ce avec l’appui de gens comme Foucault, Glucksmann et d’autres – Foucault dénonçant carrément  le  « pouvoir sanglant » de la rationalité. Il s’enracinait dans une vision individualiste des Droits de l’homme, guère soucieuse de ses droits sociaux, qui sera suivie ensuite d’une franche adhésion à la démocratie libérale et à son fondement économique capitaliste. D’ailleurs, bien des adeptes de ce mouvement d’idées ont carrément viré à droite, depuis, sinon même dans la tentation religieuse,

Mais c’est le parcours politique qui va suivre qui est le plus important et le plus difficilement acceptable. Bouffi d’orgueil et voulant jouer le rôle de phare pour les affaires internationales, il n’aura eu de cesse de vouloir conseiller des chefs d’Etat, de droite comme de gauche, spécialement au temps de Chirac et de Sarkozy, en les poussant dans des positions ou des interventions tout à fait scandaleuses comme en Yougoslavie, puis plus tard, en les entraînant à faire la guerre en Irak et en Libye. Tout cela, soi-disant au nom d’une exigence démocratique à sens unique, car elle ne s’est jamais manifestée face aux régimes musulmans, clairement totalitaires, ou face à son « ami » le roi du Maroc, dont on connaît la politique répressive à l’égard de ses opposants. Il a d’ailleurs eu longtemps une magnifique villa dans ce pays, sans que cela lui pose le moindre problème de conscience. On ne l’a pas non plus vu critiquer la politique des Etats-Unis, que ce soit dans son opposition aux régimes progressistes en Amérique latine ou dans son soutien aux dictatures pétrolières au Moyen Orient, et il s’est  comporté comme un rare démagogue irresponsable dans son appui au régime afghan. Enfin, ce qui frappe dans l’ensemble de cette démarche politique qui a bénéficié de la complaisance assourdissante des médias, c’est l’incapacité où il est et a toujours été de prendre le moindre recul critique à l’égard du capitalisme, comme si Marx n’avait rien écrit à ce sujet et comme si des réalités comme l’exploitation du travail, l’oppression et l’aliénation des hommes sous ce régime n’existaient pas. De même, pas un mot sur l’impérialisme capitaliste à l’échelle  de  la planète qui brise la souveraineté démocratique des nations, ni sur l’augmentation actuelle de la pauvreté et des inégalités dans le monde occidental, etc. Sans doute que sa fortune personnelle et les milieux qu’il fréquente l’entraînent à oublier le malheur des autres, à savoir de l’immense majorité… tant il est vrai que, comme le disait Marx (eh oui !) c’est « l’être social qui détermine la conscience ».

Dans ce contexte de fond, Le Monde diplomatique rappelle avec courage les injures qu’il vient de lancer contre ce journal de grande qualité et progressiste, lesquelles sont proprement  indignes. J’en rappelle quelques unes, qu’il a formulées dans Le Point (où il écrit chaque semaine) et dans La règle du jeu, sa revue, et d’autres que certains de ses amis ont exprimées à sa place : une proximité politique avec Ramadan  dont je n’ai pas vu la trace dans ce journal, des soupçons d’antisémitisme là où il y a seulement une vigilance critique, parfaitement fondée, à l’égard d’Israël dans son rapport à la cause palestinienne, une « dérive rouge-brune » qui serait liée à son appartenance à la gauche radicale française. Je m’excuse à ce propos de parler de moi : j’appartiens à cette gauche et je ne me sens en rien politiquement « rouge-brun », n’ayant cessé de me battre pour la démocratie et pour sa traduction sociale et économique, qui définit pour moi le socialisme. Rien dans le journal qu’il traite ainsi ne valide ce propos injurieux, qui pourrait faire croire à un « fascisme rouge » de sa rédaction !

Il est vrai que dans certains domaines, comme l’Europe (voir le dossier de ce mois sur la précarité en Allemagne) ou ce qu’il se passe en Amérique latine, il prend des positions qui ne vont pas dans le sens du conformisme idéologique ambiant, lequel s’apparente à une véritable démission de la pensée. Mais en aucun cas ce ne sont des positions formulées d’une manière aveugle ou étroitement partisane, ce qui manifesterait un conformisme opposé. C’est ainsi que, à propos du Venezuela, d’une part Le Monde diplomatique a longtemps soutenu à juste titre Chavez pour ses importantes et généreuses réformes démocratiques et sociales ; et, d’autre part, son analyse la plus récente consacrée à la situation actuelle de ce pays, dans le numéro de ce mois, est d’une rare honnêteté critique, ne masquant en rien les contradictions  du régime actuel. J’ajoute que le mépris qu’il manifeste dans la foulée pour F. Lordon (qui y écrit) et son supposé populisme est de la même eau et mériterait qu’on lui retourne son mépris. Enfin, last but not least, son ami Philippe Val a été capable d’accuser ce journal d’être (je cite) « le chien de garde des plus grands pétroliers du monde » : propos totalement hallucinant et qui renvoie à nouveau à la question du Venezuela, mais aussi à celles de la Russie de Poutine et de l’Iran ! Quand on pense que le « tiers-mondisme » (pour aller vite) est au contraire l’une des grandes qualités de cet organe de presse atypique ; et l’on se demande alors à quel degré de haine irrationnelle de la gauche il faut être parvenu pour dire une chose pareille !

Je conclus. Derrière tout cela, il y a, résumée spectaculairement dans la personne publique de BHL, une immense défaite de la pensée (critique). Agitateur de talent, si l’on veut, mais piètre intellectuel, politique constamment soucieux de son image, dont l’emphase « démocratique » cache mal un libéralisme de droite à la Macron… et qui a tendance à manger à tous les râteliers successifs que lui offre la conjoncture. Bref, et comme l’a dit admirablement P. Bourdieu – qui était un grand penseur, lui, et un homme engagé clairement à gauche au nom d’une morale de l’Universel : BHL est « un intellectuel négatif » et, osons le dire avec lui,  l’« antithèse absolue de tout ce qui définit l’intellectuel ».

                                                                                   Yvon Quiniou

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