Mais t'as pas peur ?

Voyager seule quand on est une femme, c'est une expérience libératrice. Une expérience qui amène aussi son lot de questionnements sur ce que ces trois mots impliquent dans l'imaginaire collectif et leur impact dans la "vraie" vie. Femme. Seule. Voyage.

Cette question vous est familière ? Elle l'est pour moi aussi.

Elle doit l'être sans doute pour mon amie A. qui a parcouru seule l'Afrique de l'Est de Nairobi jusqu'au Cap pendant des mois, très certainement pour ma sœur F., grande voyageuse et adepte du couch-surfing ainsi que pour ma cousine C. qui vadrouille du côté de l'Asie en solo depuis bientôt deux ans. Elle l'est en tout cas pour Pascaline dont je viens de regarder la vidéo* et dans laquelle elle témoigne de sa vie nomade en camion aménagé. Étant moi-même à la recherche d'un petit fourgon à retaper pour continuer à rouler ma bosse sur les routes d'Europe, j'ai été interpellée par cette question qu'elle rapporte et qu'on lui pose souvent : "Mais t'as pas peur ? Il t'est jamais rien arrivé ?".

Pascaline vit avec son chat et son chien Ulysse, compagnon fidèle qui "ne fera jamais de mal à personne" mais qui a cette qualité toute canine d'aboyer, de prévenir donc à l'approche d'un intrus et de le dissuader éventuellement. Pascaline partage que cela a un "côté rassurant". Comme je la comprends ! J'ai moi-même pensé adopter un chien pour m'accompagner dans mes prochains voyages : d'abord et surtout parce que j'aime les animaux, que je rêve depuis longtemps d'avoir un compagnon canin et que j'attendais d'avoir mieux à lui offrir qu'une vie en appartement ; mais aussi, je dois bien l'admettre, parce que j'ai besoin d'être rassurée par la présence d'un être de confiance capable de me protéger des éventuelles intrusions ou agressions tout au long de mon chemin...

Relire cette dernière phrase me serre la gorge de dégoût et de colère. Elle est sincère pourtant, même si je n'en suis pas fière. J'aimerais ne pas avoir besoin d'un chien assez grand et féroce pour me sentir en sécurité dans mes voyages (surtout la nuit), j'aimerais ne pas me sentir particulièrement vulnérable parce que je suis une femme, seule, sur les routes. J'aimerais que ces trois caractéristiques ne suffisent pas à faire de moi une cible, ou une inconsciente, ou une marginale. J'aimerais que ces trois caractéristiques ne soient pas sous-entendues par beaucoup comme une invitation à venir m'emmerder, me draguer ou me menacer. Je parle d'expérience, j'y reviendrai. J'aimerais que l'on arrête de me demander comme à Pascaline si je n'ai pas peur, comme si la peur était un attribut totalement normal à avoir sur soi lorsque l'on est femme et que l'on voyage seule, comme un couteau dans son sac à main.

Alors oui, j'ai peur : j'ai peur comme à chaque fois que je rentre à pied tard dans la nuit ou très tôt le matin et que je dois traverser des rues désertes ou mal éclairées pour rentrer chez moi. J'ai peur quand je campe avec deux amies à côté d'une rivière magnifique et que deux gars mal fagotés sont juste passés plus tôt dans l'après-midi pour nous demander si nous n'étions que toutes les trois à dormir ici. J'ai peur quand je fais du couch-surfing et que notre hôte semble mettre mon amie mal à l'aise mais qu'il est déjà trop tard pour aller dormir ailleurs. J'ai peur quand j'entends à travers des sanglots mal ravalés comment une autre amie vient de se faire tripoter les seins en plein jour en pleine rue parce qu'elle ne portait pas de soutif sous sa robe d'été.

J'ai peur et j'ai la rage, mais surtout j'ai besoin de vivre malgré tout : alors je prends le risque, chaque jour, de me faire agresser, tripoter, insulter, suivre, violer ou tuer. Je prends ce risque chaque fois que je sors dans la rue, trop tôt, trop tard ou juste au mauvais moment ; chaque fois que je me promène seule ou pas assez bien accompagnée ; chaque fois que l'on considère que ma façon d'être femme (trop, pas assez, pas comme il faudrait) justifie ce que l'on me fera subir. Ce sont malheureusement des risques inhérents à ma condition de femme d'ici et d'aujourd'hui : je le déplore et je vis malgré tout**.

J'aimerais que mes relations avec le sexe opposé ne soient pas déterminées par la protection qu'il m'offre ou par la peur qu'il m'inspire. J'aimerais ne plus avoir à entendre lorsque je voyage seule n'importe où dans le monde des questions comme : "Et ton mari, il te laisse faire ?" J'aimerais que partout où je passe il aille de soi que je m'appartiens à moi-même et que je n'ai besoin de l'autorisation de personne pour vadrouiller librement. J'aimerais que le fait de vivre et de me mouvoir seule ne porte pas à s'interroger sur les réelles motivations de mes choix (sous-entendu : "Elle doit sûrement chercher quelque chose..." qui mène très dangereusement au fameux : "Elle l'a bien cherché").

Je prends le risque de vivre car je ne veux pas mourir, car je refuse de me laisser immobiliser par la peur qui me gagne parfois. J'aimerais que l'on ne me condamne pas d'avance, j'aimerais que ce choix ne joue pas en ma défaveur. J'aimerais pour moi, pour mes amies et mes sœurs, que l'on reconnaisse avant tout notre goût pour la vie et notre volonté dans l'existence. Que l'on nous encourage à oser vivre malgré tout, à continuer de fouler de nos pas un monde qui est aussi le nôtre, à s'y sentir légitimes et sereines.

De nos pas parfois vifs et déterminés, craintifs ou hésitants, nous entretenons le sentier de toutes celles dont le désir est de parcourir librement ce monde.

* Voir la vidéo d'entretien avec Pascaline

**Sur ce sujet je recommande la lecture de King Kong Théorie de Virginie Despentes (Grasset, 2006)

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