Transformation de la gare du Nord : à quoi joue la Mairie de Paris ?

Le projet de rénovation de la gare du Nord continue de susciter la polémique. Après l'avoir avalisé, certains élus parisiens estiment dorénavant qu'il doit être abandonné et entièrement repensé, sans considération pour l'appel d'offres ni pour les finances des contribuables parisiens.

De l'art de changer d'avis : après l'avoir soutenu, la ville de Paris, par la voix d'Alexandra Cordebard (maire du 10e arrondissement) et Jean-Louis Missika (adjoint d'Anne Hidalgo, en charge de l'urbanisme), annonce dans une tribune au Monde qu'elle se désolidarise du projet de transformation de la Gare du Nord. En cause, la place trop importante accordée au volet commercial du projet de rénovation de l'édifice, volet dont les surfaces doivent être, selon les deux édiles, « substantiellement diminuées ». Un revirement pour le moins inattendu – bien que certainement non-dénué de considérations politiques, à quelques mois des élections municipales –, dont il faut sans doute chercher l'origine dans les critiques formulées dans une précédente tribune. Publiée le 3 septembre par un collectif d'architectes et d'urbanistes au sein du même quotidien, ses auteurs s'insurgeaient, déjà et à grands cris, contre un projet jugé « inacceptable ».

Une surface commerciale moindre que dans d'autres gares

Dans leur texte, Jean-Louis Missika et Alexandra Cordebard estiment notamment qu'il « faut d'abord réfléchir à la question des transports, de l'intermodalité (ou) aux espaces mis à la disposition des voyageurs, et construire le reste autour de cela ». Etrange argument, la volonté d'augmenter les espaces d'accueil et de circulation des voyageurs se trouvant, précisément, au cœur du projet imaginé par les architectes Denis Valode et Jean Pistre, et mis en œuvre par SNCF Gares & Connexions et la foncière du groupe Auchan, Ceetrus. Il s'agit bien, d'abord et avant tout, de « doubler les espaces d’accueil et de circulation des voyageurs, qui passeront de 30 000 à 60 000 m2, doubler le nombre d’escaliers mécaniques (et d')améliorer les temps de parcours pour la plupart des usagers », explique, toujours au Monde, Benoît Brunot, le directeur du développement et des projets de Gares & Connexions.

De fait, comme s'en émeuvent les deux élus parisiens, la surface des espaces commerciaux de la future Gare du Nord va bien être multipliée : par plus de trois, en l'occurrence, ceux-ci passant de 5 000 m2 actuellement à 18 000 m2 d'ici à la fin des travaux. Mais cette augmentation, incontestable, de la surface commerciale de la gare, portera la superficie des commerces à un niveau moindre que celle dont disposent des aménagements comme ceux, en cours, de la gare d'Austerlitz (26 000 m2) ou, livrés, du Forum des Halles (75 000) ; dernier projet à propos duquel un certain Jean-Louis Missika, pas à une contradiction près, estimait en 2016 qu’il permet au quartier d’entrer « dans le XXIe siècle » et qu'il signait le « renouveau du quartier ». De même, la surface commerciale de la gare du Nord, rapportée au nombre de voyageurs (200 millions par an), restera bien inférieure à celle d'autres gares parisiennes, comme celles de Montparnasse ou de Saint-Lazare.

Comment, dès lors, expliquer le changement de pied de la Ville de Paris ? Anne Hidalgo s’est pourtant illustrée, par le passé, par une certaine complaisance à l'égard des sociétés en charge du réaménagement ou de la gestion des espaces publics parisiens, comme en témoigne le « bilan assassin » établi par la Cour des compte régionale à propos du Forum des Halles. Selon les magistrats financiers, le promoteur Unibail, propriétaire du site, aurait bénéficié de nombreux avantages octroyés par l'Hôtel de Ville, parmi lesquels un coût d'accès au mètre carré de seulement 1 420 euros. Un véritable cadeau, pour « l'un des parcs de commerce les plus fréquentés de France », relevait alors la Chambre régionale des comptes.

Un appel du pied à l'omniprésent Xavier Niel ?

Jean-Louis Missika et Alexandra Cordebard ne s'arrêtent pas en si bon chemin. Considérant que le projet « porté par la SNCF doit être revu », les élus demandent également au Préfet d'Ile-de-France de réunir une « table ronde » afin « d'étudier la piste d'un financement public de la rénovation » de la gare du Nord. Rien de plus simple, pour M. Missika, selon qui le coût du chantier « pourrait être divisé par quatre ». Autant de déclarations surprenantes, pour ne pas dire à l'emporte-pièce, qui appellent plusieurs remarques : premièrement, si financement public il y a, celui-ci reposera nécessairement sur les Parisiens, qui verront inéluctablement augmenter leurs impôts locaux – alors qu'ils n'auraient rien à débourser dans le cadre du projet actuel.

Projet actuel dont il convient de rappeler, deuxièmement, qu'il a naturellement fait l'objet d'un appel d'offres, remporté en bonne et due forme par Ceetrus – ce dont s'est, dans un premier temps, félicitée Anne Hidalgo dans une série de tweets élogieux, appelant de ses vœux ce changement de visage qui rendra la Gare du Nord « plus belle, plus verte, plus sûre et mieux insérée dans le quartier ». Des ambitions, toujours selon la maire de Paris, que le projet de Ceetrus a tout pour tenir grâce à la « nouvelle architecture (et aux) nouveaux espaces et services » qu’il propose.

Quid, dans ces conditions, de l'Etat de droit ? Comment des élus peuvent-ils publiquement appeler à ne pas respecter une décision officielle et solliciter, qui plus est et en dehors de tout cadre légal, d'autres architectes et financiers afin de réaliser de nouvelles études prospectives – ce que laisse sous-entendre l’annonce de la division par quatre du coût du chantier, fruit d’un calcul qu’on image autorisé ?

A quels mystérieux « mécènes » pensent Jean-Louis Missika et Alexandra Cordebard ? S’agirait-il, notamment, de l'omniprésent Xavier Niel, à propos duquel Jean-Louis Missika ne tarit pas de louanges et qui s'est déjà positionné sur le projet de transformation de la gare Montparnasse ? Un Missika qui ne trouve rien à redire aux 19 000 mètres carrés de commerces qui seront développés dans le cadre de ce projet et, à propos du centre Gaieté voisin qui ouvrira en 2020, nanti de 30 000 mètres carrés de commerces supplémentaires, déclarait même, sûr de lui : « La jauge n’est pas trop élevée ».

Candidat LREM à la Mairie de Paris, Benjamin Griveaux estime que « ce reniement se fait au détriment des Parisiens » et « témoigne d'un mépris inédit de la démocratie ». Difficile de lui donner tort.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.