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Billet de blog 3 novembre 2020

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Mes parents : une domination normale

L'histoire de mes parents, je la résumais volontiers comme ça : c’était deux personnalités qui n’auraient pas dû se rencontrer. Je n’avais pas compris qu’il s'agissait juste de la domination des hommes sur les femmes.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mes parents auraient dû se rendre compte que quelque chose n’allait pas, et auraient dû changer avant que ça ne dégénère complètement. Mon père était victime d’un acte infâme et n’a jamais vraiment réussi à se reconstruire. Il se sentait mal depuis très longtemps. Il ne pouvait vivre qu'en faisant éclabousser sur ses proches sa colère. Ma mère subissait tout et mentait à tout le monde, surtout à elle-même. L'apparence était l'essentiel.

J’avais vaguement connaissance de l’existence de la sociologie, des rôles sociaux qui nous sont attribués, des modèles qui peuvent nous forger. J’avais conscience de me comporter différemment lorsque je sentais qu’on attendait de moi que je sois une femme douce et inoffensive. Je m’en voulais quand, entourée d’ingénieurs sûrs d’eux, je devenais cette fille douce, gentille, un peu tête en l’air. Je savais que je voulais parfois trop m’adapter. Je comprenais l’enjeu de tenter de se définir soi-même, et de se réinventer. Je tentais de m’éloigner des rôles sociaux. Je savais ce qu’était la domination des hommes sur les femmes. 

Je pensais être quelqu’un de plutôt réfléchi, et même si je savais que je ne pourrais pas échapper complètement à mon genre, à ma race (au sens sociologique), classe sociale, histoire et éducation, je pensais au moins avoir une vision claire de ce qu’étaient les rôles prédéfinis des hommes et des femmes.

Mais je n’avais pas compris à quel point la domination s’insère insidieusement dans ce qu’il y a de plus intime en nous : notre manière d’aimer. J’avais vécu pendant 23 ans sans comprendre une chose : l’histoire de mon enfance, forgée par celle de mes parents s’inscrivait dans l’Histoire. L’histoire de ma famille était la digne héritière de la grande histoire avec un grand H. Tout était lié. Les femmes gommées de l’histoire, des femmes brulées accusées d’être sorcières, et toutes ces femmes qui auraient pu avoir un talent mais qui n’ont pas pu le développer. Tout ça, c'était aussi lié à ma petite histoire personnelle.  

L’histoire de mes parents pouvait résumer à elle seule les rapports entre les hommes et les femmes. Ce n'était pas une histoire individuelle. Je ne pouvais plus faire semblant de penser ça. Les comportements que je trouvais illogiques, les remarques déplacées, les paroles violentes, les après-midis angoissés, les vacances gâchées : tout cela ne s’expliquait pas seulement par une relation qui s’envenime, mais par des relations femmes/hommes systématisées. 

J’ai compris qu’il m’est impossible de penser mon histoire personnelle en la détachant de l’histoire de la domination des hommes sur les femmes. L’histoire de mes parents s’est façonnée de ces réalités. J’ai alors réalisé la chose suivante : l’histoire de mes parents, que je trouvais au pire ridicule au mieux dramatique, n’était en réalité qu’une banale histoire de sexisme. Mes parents n’étaient pas des simples individus, ils étaient devenus ces piètres représentations du plus banal cliché.  

Je pense que c’est tous ces débats et révélations publiques sur les rapports entre les femmes et les hommes qui m’ont fait voir les choses clairement tout d’un coup. Avant cela, j’avais du mal à croire et à comprendre que notre héritage social et culturel puisse forger autant d’histoires. Et puis il y a quelques jours cela m’est apparu comme une évidence : le côté désagréable de l’histoire de mes parents, ce n’était pas l’histoire d’une personne qui se comporte mal avec une autre personne. Il s’agit d’un homme, blanc, qui a le pouvoir financier sur une femme: il gagne au moins 3000 euros/mois en tant qu’indépendant, elle est commerciale payée à la commission et puis sans emploi. Il s’agit d’un homme qui a un capital culturel plutôt conséquent : il lit tous les jours son journal, il peut te citer Bourdieu (sans vraiment en comprendre le sens). Elle est peu sûre d’elle, a arrêté l’école tôt. Dans les repas entre amis, c’est surtout pour elle que les amis viennent, mais c’est lui qui monopolise la parole et qui dit “chut on se calme” quand le ton que prend la conversation ne lui convient pas. Pendant des années, elle ne se sent pas vraiment soumise car elle a l’impression de faire ce qu’elle veut : elle a une belle maison pleine de charme comme elle en rêvait, elle peut frimer auprès de ses copines, et elle a l’impression de lui désobéir en achetant du mcdonalds devant la télévision à ses filles. La semaine, elle fait un peu ce qu’elle veut car il n’est pas là. Il suffit juste d’endurer le week-end. Elle a tort car elle ment à son mari, à elle-même, à ses enfants, à tout le monde; Il va lui falloir des années après le divorce pour regarder ce qui lui arrive sans se mentir. 

Maintenant je comprends bien que la  différence de statut entre l’homme et la femme, la différence de capital culturel et économique n’est pas un détail dans la relation. Si cette inégalité dans les statuts était peut-être un détail aux débuts de leur relation, cela a fini par prendre toute la place, et c’est pourquoi ils ont fini par être des clichés ambulants. Mon père est devenu l’homme dominant sans aucune écoute envers les autres. Ma mère s'est transformée en femme soumise et lâche.Ma mère reste dans son rôle de femme faible. Après les éclats de colère de mon père, elle crie sur ses deux filles et verse des litres de larmes. 

Lui l’homme qui lâche des remarques que j’ai compris plus tard comme étant sexistes comme : “elle est castratrice” quand une femme dit un peu trop ce qu’elle pense, ou bien, des “oh les pétasses” alors qu’il parlait de jeunes filles de quatorze ans -mes copines et moi en l’occurence -. C’est en réussissant à qualifier ces remarques de mon père de “sexistes” que tout s’est éclairé concernant la relation de mes parents. J'ai enfin compris que la relation de mes parents s’inscrivait dans un tout, plus fort et puissant qu’eux.

C’est aussi grâce à l’analyse d’une situation particulière qu’il peut être plus facile de comprendre des phénomènes globaux. Si la situation a pu arriver à ce qu’elle est devenue, c’est parce que ma mère s’est mentie à elle-même, qu’elle a accepté de porter la vie famailale sur ses épaules, sacrifiant son respect. J’ai peur d’avoir le même destin. J'espère que je ne tomberai pas dans ce piège. 

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