Le séparatisme expliqué à ma fille

À la question : elle fait quoi ta mère ?, ma fille a répondu : elle se bat contre Macron ! Ça m’a bien fait rire, mais il m’a semblé utile de lui apporter quelques précisions en ces temps troublés de séparatismes aigus.

Si j’ai envie de te parler de séparatisme, c’est qu’on en cause beaucoup en ce moment, en détournant le sujet pour l’attribuer aux trucs de la religion. Tu sais bien qu’avec mon athéisme viscéral, je me fous totalement de leurs bagarres, ce qui me révolte, c’est la ségrégation sociale, le séparatisme de classes et les injustices qui vont avec. Et c’est justement ce que Macron entretient en finançant ce système avec les impôts de ses victimes, c’est-à-dire nous.

Par exemple, il donne plein d’argent aux patrons pour que ceux-ci paient les travailleurs le moins possible. En fait, il réduit leurs cotisations sociales pour les plus bas salaires et du coup, y’a moins d’argent pour la sécu, l’hôpital, les gens qui perdent leur emploi… Au fur et à mesure qu’il fait baisser la charge pour les patrons, il réclame le rendement à tout prix et fait augmenter le stress qui pèse sur les employés, qui ont besoin de se faire soigner ou d’un peu d’aides, que l’on appelle prestations sociales. Quand les déjà riches qui touchent en plus le fric gratuitement sont allés en faire ailleurs, là où la protection des salariés n’existe pas, là où des enfants travaillent pour quelques dollars par jour, le président méprise le pauvre d’ici, qui l’est devenu un peu plus à cause des lois qu’il fait voter.

Contrairement à ce que tu entends souvent, les charges sociales sont en fait des cotisations à un régime social solidaire qui permet de couvrir une partie des frais de maladie, d’accident, ou d’assurer un revenu de remplacement quand on est au chômage, malade, handicapé ou trop vieux. Si on te parle de charges, c’est pour bien te faire comprendre que c’est toi qui pèses sur les déficits. Pour un peu, les hôpitaux sous-équipés ou les salaires honteux des soignants, ça serait de ta faute. Non content de vider les caisses de l’État (c.-à-d. l’impôt, c.-à-d. nous) pour financer les plus riches, le président accuse les autres de tous les maux, surtout les pauvres.

Flemmards, réfractaires, incompétents, analphabètes… Macron ne cesse de rabaisser ceux qui forcément ne sont pas la hauteur de son immense intelligence, et son habileté à manipuler le monde entier est impressionnante. Notre pays est le meilleur (ce qu’il répète à tout va) et c’est grâce à lui si nous sommes encore nourris et vivants alors que la pandémie aurait pu ravager le pays. Mais en vérité, le vrai fléau, c’est lui et tous ses amis qui lèchent les casseroles qu’il se trimballe. Tous se délectent de leur pouvoir de mentir, de se bâfrer et de partir en villégiature, tandis que les gueux s’entassent dans des appartements trop petits, vont à la soupe populaire, ou se suicident.

À l’école aussi le séparatisme est roi, tu en sais quelque chose avec ta scolarité mouvementée. Il y a des écoles rurales où les apprentissages se font avec les moyens du bord, qui sont généralement assez réduits comparés à ceux des villes. Dans ton collège public de la bourgeoisie rennaise ou dans ton lycée professionnel formant les larbins de la restauration, tu as pu constater ce qui sépare les gueux des élites. Rappelle-toi le clan du public contre celui du privé pour mieux percevoir ce qui éloigne le président d’un autre monde que le sien, lui qui a passé tout son secondaire dans un établissement privé catholique de province. Le président a longtemps été tiraillé entre le public et le privé, la gauche et la droite, mais faisant fi de ces batailles d’arrière-garde, il a fini par choisir son camp, celui des vampires.

Cela fait bien longtemps que nous sommes gouvernés par des vampires plus occupés à remplir leurs caisses de privilèges et d’argent frais que de penser à financer des logements, des structures de quartier pour accueillir des jeunes qui s’ennuieraient moins, vu qu’il n’y a pas de travail pour eux qui sont catalogués racaille par les patrons financés pour licencier, etc. Et c’est là que le séparatisme est le plus efficace, tout s’enchaîne pour déclencher la haine des uns envers les autres, avec le concours très efficace des autres amis du président, propriétaires de la quasi-intégralité des médias du pays.

Bandes armées dans les banlieues, les Français sont terrifiés. Gilets jaunes sur les Champs, les Français sont outrés. Des voitures cramées, les Français se scandalisent. Des terroristes musulmans, les Français ont peur. Des profiteurs de la solidarité nationale, les Français sont jaloux. Des mafias dans les cités, les Français veulent la sécurité. Les flics débarquent, les dealers les attaquent. Les pompiers arrivent, ils se font massacrer. On installe des caméras, on surveille, on dénonce, les flics reviennent, ils arrêtent, ou tuent, c’est selon. Alors à la fin, tout le monde se déteste et c’est bien comme ça, pour entretenir tous les séparatismes.

Du coup, ça me fait penser aux femmes voilées, cachées ou ostentatoires, selon le mâle que l’on est, et indirectement à la grande cause nationale du quinquennat, à savoir l’égalité entre les femmes et les hommes. Quand, par ses paroles ou ses actions, on prône l’inégalité des conditions de vie, quand on assure l’impunité aux uns en crevant les yeux des autres, quand on n’entend pas la parole de celles qui dénoncent les violences physiques, psychiques ou sociales, quand on nomme à son gouvernement des hommes soupçonnés d’agressions sexuelles, quand on refuse de démettre de ses fonctions un maire condamné pour viols en réunion, quand on fait justifier cette décision par l’avocat, devenu ministre, du violeur, quand on laisse violenter, insulter, arrêter et condamner des jeunes filles qui affichent leurs colères sur les murs des villes… Quand tout cela, on ne peut pas prétendre défendre l’égalité du haut de sa stature d’homme de pouvoir, blanc et riche.

Alors tu vois, c’est un peu tout ça le séparatisme, et la religion n’est qu’un instrument au service des pouvoirs, elle-même étant considérée par certains comme le pouvoir suprême. En 1905, après bien des débats et un inventaire douloureux des droits, devoirs et biens revenant aux parties, la loi de séparation des Églises et de l’État avait établi un pacte de non-agression. Mais les guerres d’obédiences n’ont jamais cessé, car sans tous ces séparatismes pensés, organisés, imposés, financés, les pouvoirs seraient perdus.

 

Louis-Philippe caricaturé en Gargantua © Daumier, 1831 Louis-Philippe caricaturé en Gargantua © Daumier, 1831

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