Paris, debout, soulève-toi!

Salut Paname, je reviens de chez toi, et ce n’était pas beau à voir, tu m’as fait honte. Depuis vingt-cinq ans que je t’aie quittée, j’aurais préféré te dire que j’étais repassée avec plaisir à la maison, te remercier pour ce week-end, mais j’ai passé quarante-huit heures à avoir honte de toi, Paname.

Vendredi, en fin d’après-midi alors que nous roulions sur le périph’, l’appel à venir soutenir les Gilets noirs au Panthéon était lancé. Quand tu viens faire la fête avec tes potes Gilets jaunes, c’est impossible de ne pas répondre, et c’est comme ça qu’avec ma copine, on est arrivées sur les lieux, juste après l’évacuation de l’intérieur du mausolée. Le quartier était calme, vu qu’il avait été entièrement bouclé, et on a retrouvé les Gilets noirs parqués, côté rue Clotilde. On est restées un moment à regarder ce triste spectacle, les badauds filmaient les Gilets noirs encerclés par les CRS.

J’ai passé une bonne partie de mon enfance dans ce quartier, Paname, et je n’aurais jamais cru voir cela cinquante ans plus tard. Quand tout le quartier était dépavé, quand les étudiants et les ouvriers parlaient déjà de l’honneur des travailleurs et d’un monde meilleur, c’était quelques années après le massacre de Charonne, et tu n’aurais pas laissé faire, j’en suis certaine. Aujourd'hui, tu ravales tes bâtiments, et ceux de la place du Panthéon n’en sont pas à leur premier échafaudage ; tu crois te faire belle avec tes couloirs de bus et de vélos pour les jeux à venir ; tu te crois écolo avec tes voies sur berge sans circulation. Tes places populaires ne sont plus que de vastes chantiers avant d’être transformées en galeries marchandes de marques fabriquées par des enfants à l’autre bout du monde.

Autour des Gilets noirs, tu n’étais pas là (ou si peu), Paname, et c’est à ce moment que la honte à commencé à m’envahir. Il y avait une centaine de personnes, dont pas mal de passants, mais toi tu n’y étais pas pour soutenir les 700 courageux qui ont investi le Panthéon ce jour-là. Tu as tellement d’autres choses à faire, la ville est si grande, les causes trop nombreuses… Tu préfères supporter le traitement qu’on inflige aux migrants, la pauvreté, la transformation de la ville en musée commercial, le montant des loyers, la disparition de ton âme, et laisser les réfugiés se faire matraquer, arrêter et expulser. Tu as laissé à disposition le centre de rétention de Vincennes pour les parquer, comme tu n’as jamais cessé de le faire depuis 1962 avec les Algériens. Tu t’en fous. Honte à toi, Paname.

Et le Palais de la femme, tu t’en fous aussi ? C’est là que j’avais décidé d’aller samedi, de midi à 14 heures, au rassemblement du comité soutien aux femmes en lutte du Palais. Encore un chantier de réhabilitation pour la vitrine, alors qu’à l’intérieur, les rats, les cafards et les punaises envahissent les chambres louées autour de 500 euros par mois pour 10 m2. Je te reparlerai plus précisément de cet endroit géré par l’Armée du Salut depuis 1926, mais en attendant, regarde autour de toi ces femmes qui y vivent parfois quinze ans sous le contrôle d’un travailleur social non soumis au secret professionnel avec la direction de l’établissement. Ce lieu est une de tes dernières merveilles du XIe arrondissement, et si tu avais un peu de bon sens, Paname, tu te battrais pour que ces femmes en souffrance soient traitées avec la dignité qui t’incombe.

À 14 heures, la manifestation, partie de Stalingrad au pas de course, arrivait déjà au Père-Lachaise, et on a rejoint le cortège à la Nation. Des gens du sud, de l’ouest, de l’est, du nord, du centre, et toi, toujours absente, méprisante, peureuse, moqueuse. Ce n’est pas en déployant quelques centaines de Parisiens que tu vas changer le monde, ma vieille ! Sur le boulevard Diderot, les CRS finissaient leurs sandwichs avant de lâcher quelques lacrymos pour leur dessert, et le cortège a pu repartir après une petite heure de pause sur la place.

On a déambulé boulevard Diderot, rue de Lyon, avenue Ledru Rollin, jusqu'au numéro 85, où, avec ma copine, on s’est réfugiées dans un magasin d’électroménager après un gazage en règle. Le gaz passait partout et envahissait la boutique, alors la vendeuse nous a fait sortir par la cour. C’est toujours aussi agréable tes petites cours intérieures, pavées et verdoyantes, même si beaucoup n’ont plus ces fontaines que tu t’es évertuée à supprimer. Une fois le poison dissipé, on a pu sortir par le faubourg Saint-Antoine où ton monde vaquait à ses achats du samedi, comme si de rien n’était.

Au loin, au carrefour Faidherbe, on voyait du jaune, plein de jaune. Tout le monde s’était dispersé après la nasse et comme disait un CRS quelques minutes avant : « Chef, chef, y’en a aussi par là, ils arrivent de partout ! » Ils approchaient, reculaient, reprenaient la marche, pendant que de la Bastille arrivaient les DAR (détachement d’action rapide). Les cars de CRS bloquaient déjà tout le faubourg quand devant nous, un gars s’est fait jeter violemment à terre par deux ou trois Robocop. T’étais pas là pour le voir, Paname, mais à ce moment-là, les femmes se sont arrêtées. Elles ont gueulé, elles ont filmé et invectivé ces agents du désordre public. L’homme saignait, mais sans gravité, on lui a donné de l’eau, appelé les pompiers, et griffonné deux noms d’avocats sur un bout de papier en lui recommandant de ne rien déclarer. Une fois embarqué dans la voiture du jeune chef à lunettes noires, nous lui avons chanté On est là en tapant dans nos mains et il chantait aussi derrière la vitre. C’était bien, c’était fort, dommage que tu n’aies pas été là pour voir cela.

Place de la Bastille, les flics s’amusaient à nous faire passer par le métro pour traverser la rue, ce que nous avons fait. À l’angle Roquette / Saint-Antoine se trouve une autre maison de mon enfance, et je ne peux pas supporter que tu continues à déglinguer le quartier. Tu nous prépares quoi autour de la colonne ? Un truc du genre de ce que tu as fait place de la Nation ? Une statue au milieu de quelques mètres carrés de pelouse entourés d’allées piétonnes sans intérêt ? On verra bien puisque tu as l’air d’apprécier ces aménagements du territoire. La disparition des petits commerces au profit de la fringue ou des restos, tel celui de la place qui a refusé une table à des gilets jaunes, ceux qui vous emmerdent tous les samedis pour un monde meilleur, pour pas crever sans que tu le saches.

On a récupéré ma voiture, garée pas très loin, et deux camarades bretons, dont une venait de faire 15 km avec une canne, et on est allés bouffer du homard boulevard St-Germain. Ça n’a pas servi à rien, mais on ne le savait pas encore, et c’était très rigolo. On a crié Libérez les homards, de Rugy : démission, On veut du Pommard et du homard… Enfin, je te laisse imaginer ! J’en ai encore la voix cassée. Au bal organisé place des Fêtes, il y avait encore des Gilets jaunes et quelques habitants du quartier, mais là encore, je me demande ce que tu vas faire de cette place en pleins travaux. Arrête de t’autodétruire.

Dimanche matin, à 9 heures, je suis passée au Moulin Rouge. C’était la manif sauvage, pour ceux qui avaient évité ou n’avaient pu rentrer sur les Champs. Des Bretons, des Normands, des Bourguignons, des Bordelais, des Basques, des Corses, des Lyonnais, des Lillois, des Nantais… Mais toi, Paname, t’étais où ? Tu crois que la Révolution est bouclée ? Tu penses que les gueux de la campagne vont arrêter de venir te faire chier le week-end ? Tu ne descends plus dans la rue que pour le foot ou le climat ? C’est sûr, tu es sale, tu pues, tu te dégrades tellement que tu crois le climat responsable, ça ne peut pas être de ta faute. Alors tu t’en fous encore, du moment que tu peux consommer dans ces anciens bars de quartier métamorphosés en salons branchés avec terrasses chauffées en hiver.

En début d’après-midi, nous avons remonté les Champs en voiture, juste avant qu’ils ne soient bloqués et nous sommes arrivées à pied par la rue Balzac. Un homme chic s’agitait au téléphone et criait : « Ne viens pas, on est attaqués par les Gilets jaunes, c’est terrible, ne viens surtout pas à Paris ! » On a rigolé et on est allées rejoindre les camarades. C’est amusant un rassemblement de Gilets jaunes sans gilet, ça met une belle pagaille dans les rangs de la police, mais tu t’en fous, tu laisses les touristes et leurs enfants se faire gazer, car tu n’es pas là pour le voir. Le canal Saint Martin est tellement plus agréable le dimanche après-midi, à tes heures piétonnes, et tu te fous des migrants qui campent ou qui meurent au bout des quais.

Le matin, durant le défilé, les Gilets avaient bien réussi leur coup avec les huées et les sifflets, malgré de nombreuses arrestations. À 15 heures, les services de la voirie n’avaient toujours pas retiré les barrières de fer censées contenir le public de la parade, et rien n’a pu empêcher les Gilets de les déverser au milieu de la chaussée.  C’était le moment d’attaquer le Fouquet’s qui fêtait sa réouverture, mais je ne sais pas pourquoi, ça a traîné et c’est là qu’il y a encore eu pas mal d’arrestations, en plus des enfants en pleurs et des blessés. Les arrêtés ont rejoint ceux du matin rue de l’Évangile, dans le XVIIIe, là où d’anciens entrepôts de la SNCF servent à parquer, contrôler et trier les récalcitrants. Non mais Oh ! Paname, tu te crois où ? Tu te crois quand ? Cela ne t’a donc pas suffit tous ces laisser-faire, toutes ces délations d’un temps que nous croyions révolu. Et la SNCF qui permet l’utilisation de son site pour les exactions d’un gouvernement incompétent. Pince-moi, Paname ! Dis-moi que je rêve, dis-moi que tu vas te relever, dis-moi que tu n’es pas celle-là.

Rappelle-toi ma belle, quand nous étions des centaines de milliers à battre le pavé à la moindre occasion. Quand l’épicier nous faisait crédit. Quand les passages n’étaient pas bouclés par des digicodes. Quand il y avait de l’eau potable aux fontaines. Quand les loyers étaient abordables. Quand tu n’avais pas encore vendu ton âme pour une luxueuse galerie, de plus en plus dévastatrice, face à la misère de tes quartiers abandonnés.

Ne me fais plus honte, Paname. Souviens-toi et soulève-toi, une nouvelle fois.

Paris, place des Fêtes, le 13 juillet 2019 © Zazaz Paris, place des Fêtes, le 13 juillet 2019 © Zazaz

 

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