La peur, les camps, la guerre

Comme beaucoup, je suis abasourdie, je n’ai pas les mots pour dire mon effroi et ne cesse de penser à cette photo du prof assassiné, que je n’ai pas voulu voir. Alors, j’ai regardé les polémiques déplacées, les commentaires ignobles, les détresses des enseignants et les discours des dirigeants.

Après l’ « interview » du président de mercredi dernier instaurant le couvre-feu sur la moitié du pays, je me posais pas mal de questions. Depuis ma zone libre, le principe de la division exercé par le pouvoir a franchi un cap, me suis-je dit. Nous avions eu l’organisation, ou plutôt le renforcement, de la division entre classes sociales, tranches d’âge, mouvements sociaux, origines ethniques et croyances religieuses, nous allons désormais devoir vivre la division géographique.

Et puis, l’assassinat du prof d’histoire-géographie et d’éducation morale et civique est arrivé comme un pavé dans la mare de la vision des dominants. Qu’ils soient politiques ou religieux, leur vision est unique : la domination. Mais à force de vouloir dominer le monde, les grands penseurs se le prennent dans la gueule. Les terroristes de la religion se font descendre et les terroristes politiques, hautement responsables des divisions sociales, du mépris et de la haine de l’autre, risquent gros même si, comme nous sommes en démocratie, ils devraient échapper aux balles. D’autres paient pour eux.

A-t-on vraiment le droit de comparer ces terrorismes, voire même de nommer ainsi les actions politiques qui, sous couvert de crise sanitaire, engendrent la mort de millions d’emplois, de milliers d’entreprises, de centaines de personnes désespérées ? Dictature, terrorisme, démocrature, intégrisme, démocratisme … je ne sais plus trop sous quel régime nous vivons, même s’il n’y a pas plus tard que 5 lignes, je persistais à vouloir nous croire en démocratie. Alors j’épluche ce mot de terrorisme pour finir de me convaincre (ou pas) qu’il s’agit bien de cela. Que les pratiques politiques actuellement en vigueur dans le pays (mais aussi ailleurs) relèvent bien également de cette dénomination.

Le terrorisme est toujours affaire de dogmes ou de religions, ce qui rend comparables le terrorisme d’État et le terrorisme religieux. Les mises à mort diffèrent, mais le résultat est le même : l’élimination des pensées différentes. Encore un point commun. Mais ce qui fonctionne le mieux, ce sont les divisions, car il ne s’agit pas pour les vrais terroristes de tuer eux-mêmes. Ils organisent les ressentiments, la haine, les violences, et fatalement, les mises à mort par des croyants d’autres individus, croyant autre chose. Là encore, je n’arrive pas à faire la différence entre les assassins au nom d’une religion et un État qui détruit tous ses acquis, bâillonne et enferme sa population, sanctionne à tout-va (jusqu’à six mois de prison pour une troisième sortie sous couvre-feu), éborgne et ampute ses opposants, ment éhontément, subventionne la mort de ses entreprises, et vend des armes à l’autre catégorie, les terroristes de la religion.

J'en vois d’ici me dire que j’abuse de comparer l’abominable à la démocratie telle qu’on nous la fait croire. J’aimerais ne pas le faire, je vous le promets, mais voilà. J’ai vu depuis une bonne trentaine d’années la destruction massive des valeurs que je croyais animer le pays, à savoir par exemple, le respect du Parlement et des oppositions, une justice sociale et des droits en progression, tout comme pour le financement des services publics, de la culture ou de structures pour la jeunesse, pour ne citer que cela. À la place, les gouvernements successifs n’ont eu comme valeur que notre travail pour leurs profits. Ils ont abandonné les classes populaires, et presque par définition, les immigrés. Ils ont continué à parquer les gens dans des banlieues où petit à petit, faute de créer des lieux de culture, de financer des projets associatifs ou des emplois au service de la cité, la démerde s’est installée, jouant au chat et à la souris avec des forces du désordre qui se vengent parfois de leur triste sort en bousculant un môme en scooter. J’oublie, ils étaient là aussi pour tirer sur cet enfant de la guerre, cet abominable assassin. Combien faudra-t-il de morts pour que l’on change de monde ?

La peur va changer de camp, a dit le président, comme un aveu de la sienne, ne sachant rien de la nôtre, malgré les efforts de ses amis pour nous en balancer à outrance à longueur de journées. Il joue camp contre camp, favorise les retranchements et sévi pour tenter de rattraper tous les manquements de cette République qu’il nous vante. Peut-être espère-t-il que l’horreur puisse faire passer à la trappe toutes les oppositions à sa gouvernance ? Les obligations, les restrictions, la répression, ses mensonges et ceux de ses ministres, les chiffres de la crise sanitaire, la braderie du pays, ses phrases méprisantes et humiliantes pour les travailleurs, les chômeurs, les pauvres, les gens de peu, les gens de rien.

Et les débats de s’enflammer à propos de la laïcité, de l’enseignement, des religions, de la peine de mort, animés par des spécialistes, croyants, intégristes, athées, médias, complotistes, et tous de se diviser, au grand bénéfice du boss déclarant solennellement à propos des terroristes de l’autre camp : « Ils ne passeront pas ! ». Chez moi, on dit plutôt ¡No pasarán!, mais c’est comme vous voulez monsieur le président, à chacun ses références.

¡ No pasarán ! © Quino ¡ No pasarán ! © Quino

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