Cyril Hanouna, l'héritier.

TPMP, ou encore: on récolte ce que l'on sème.

Je ne regarde pas souvent l'émission de Cyril Hanouna, Touche Pas à Mon Poste, autrement dit TPMP.

Quelquefois en zappant je passe de Arte sur le canal 7 de ma télécommande au canal 8 où je tombe généralement inopinément sur un Hanouna survolté, hilare, sautillant ou moqueur. Là j'ai le choix de passer mon tour et de revenir en arrière ou celui de subir -c'est le mot- l'avalanche des rires gras, des interpellations ou mêmes des insultes que les chroniqueurs d'Hanouna distribuent à l'envie à leurs collègues de plateau ou à l'infortuné présentateur télé d'une autre chaîne qui ne leur plaît pas.

Pourtant il serait injuste de réduire cette émission aux réglements de compte dont elle abuse, mais les moments de grâce sont rares.

Comme en témoignent les récents articles de Mediapart, de Slate, ou encore la chronique de Bruno Donnet sur France Inter, TPMP fait le buzz. Non contents de survoler les audiences de la TNT, Hanouna et sa bande squattent aussi les réseaux sociaux, forts de plusieurs centaines de milliers de followers, et font ainsi un "bruit médiatique" que le contenu de leur émission devrait pourtant atténuer au vu du niveau des sujets abordés. Les critiques à l'égard de TPMP sont souvent justifiées: les chroniqueurs dans leur rôle de bouc-émissaire, de chouchou, d'intello chiant, d'obsédé sexuel ou de rebelle sans cause sont dirigés -instrumentalisés?- par un Hanouna tour à tour paternaliste, moqueur, affectueux ou humiliant. On parle là du pire de la télévision qui a vu éclore ces dernières années des canaux pratiquement dédiés à la télé-réalité aux heures de grande écoute.

Mais Cyril Hanouna est-il vraiment le premier à tirer partie de cette mécanique dite "de bande"? Réunir autour d'une table des chroniqueurs, les laisser en roue libre, critiquer, moquer, humilier, est-ce vraiment nouveau? Faire preuve de cynisme, scénariser les interventions des uns et des autres, se laisser aller à la facilité ou parfois la vulgarité serait du jamais-vu?

Souvenez vous...

En 1975 apparait sur la première chaîne française une bande d'olibrius menée par Jacques Martin, dans une émission appelée "Le Petit Rapporteur". Tous les dimanches à 13h20 durant un an et demi Pierre Desproges, Daniel Prévost, Stéphane Collaro ou encore Pierre Bonte décortiquent la politique de l'époque, raillent les puissants, mais chantent aussi, et surtout s'amusent. Cette émission qui deviendra "La Lorgnette" de 1976 à 1978 sur Antenne 2 sera culte, pourtant elle ne durera que trois ans au total. Mais quel rapport avec Hanouna? Il y en a un, de taille. Les images d'archives nous montrent un groupe d'adultes chantant "à la pêche aux moules" à chaque émission (Hanouna se contentera des sardines, lui), un plateau foutoir, un chef de bande autoritaire sous des dehors patelins et surtout des chroniques certes hilarantes mais souvent peu inspirées; une bataille de boudin blanc dans une charcuterie parisienne sous les yeux éberlués et la propriétaire des lieux, une interview du Maire de Montcuq et la litanie des jeux de mots autour du nom du bled ou encore un Collaro déguisé en Pére Noël qui fait des cadeaux au Président Giscard d'Estaing à la porte de l'Elysée.

Bien sûr il y a eu également quelques moments d'enthologie: les interviews surréalistes de Françoise Sagan ou de Jean Edern-Hallier, les chants sous les fenêtres de l'Elysée ou de Matignon, les rencontres littéraires de Desproges et Prevost, et toujours une critique des institutions, des puissants bienvenue, qui faisait dire chaque semaine à Jacques Martin: "à dimanche prochain...peut-être". C'est ici que l'analogie avec Hanouna s'arrête, on parle d'une époque où la télévision ne s'alimentait pas à son propre sein.

Ces moments de télévision mais aussi ces facilités on les retrouvera durant trois décennies dans toutes les émissions de divertissement faisant appel à des chroniqueurs. Jacques Martin, encore lui, dans "Dimanche Martin", le "Ciel mon Mardi"  de Christophe Dechavanne (et son souffre-douleur Patrice carmouze), "Le Petit théâtre de Bouvard", "Les Grosses Têtes" à la radio, "Coucou c'est nous", "Frou-Frou", "Les Enfants de la Télé"... Toutes ces émissions auront en commun un humour potache, parfois à la limite du bon goût, des chroniques faciles ou des mises en scène pathétiques. Elles permettront à des présentateurs de se faire un nom quand leurs chroniqueurs tomberont dans l'oubli, et surtout elles prépareront l'arrivée de la télé-réalité en faisant tomber certains tabous télévisuels, à commencer par la mise en lumière de l'intimité des français, mais aussi en passant d'une critique des puissants et des institutions à une critique de leurs contemporains, sous forme de canulars, de moqueries faciles et de facéties diverses.

Ainsi on peut constater qu'Hanouna n'a rien inventé. Il pourrait d'ailleurs rendre hommage aux Dechavanne, Martin et consorts qui ont défriché le terrain pour lui, semé les graînes de la nouvelle télévision publique et privée, fait tomber les barrières d'une certaine vision de l'apport télévisuel aux spectateurs.

Certes le procès en médiocrité de TPMP et d'Hanouna est justifié, mais n'oublions pas qu'il n'est que le légataire d'une longue lignée d'amuseurs avant lui.

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