Pour la prise en compte de la parole des hommes violés enfants


Je suis un homme, j'ai 43 ans. J'ai deux enfants, deux garçons.

J'ai réussi à me souvenir de mon agresseur à 42 ans, après 35 ans d'amnésie, de censure intérieure, mais aussi de torture morale, d’enfermement en moi-même, de déni, d'incompréhension, de honte et de dégout. Cet homme, un voisin de ma grand-mère m'a violé quand j'avais 7 ans, de façon répétée, sur une période indéterminée. Le souvenir de cet enfer a failli avoir ma peau, je suis passé au bord du suicide plusieurs fois, mon couple a explosé en vol, la famille de mes parents aussi... car je n'ai pas été le seul. Il a abusé ou violé 5 autres enfants, dont ma sœur.

Je ne vais pas faire la liste des états de délabrement par lesquels je suis passé en quelques mois. Heureusement, dans mes errances, j'ai trouvé une association qui s'occupe de l'enfance maltraitée "L'Enfant Bleu". Grâce à eux, j'apprends qu'on peut s'en sortir, qu'on peut guérir de cette blessure profonde et ancienne, et je suis en train de guérir, même si la route est longue et sinueuse. Une des choses qui m'aident, c'est pouvoir lire des histoires d'autres humains, ayant vécu la même chose et développé les mêmes symptômes, les mêmes mécanismes de survie. Comprendre qu'on n'est pas "anormal", que toutes les victimes réagissent comme ça, c'est un soulagement, et c'est un peu dans cet esprit que j'entame ce blog : une parole, un point de vue, une expérience, une vie brisée, pour que d'autres vies brisées se reconnaissent et que le voile du tabou se lève un peu.

Car des hommes violés qui parlent, vous n'en verrez pas beaucoup. Les témoignages sont rares, le sujet jamais traité. Petit à petit le tabou du viol s'effrite, grâce à la parole de femmes courageuses, mais toujours que des femmes. Les mouvements qui mènent cette lutte sont des mouvements féministes et, par exemple, vous ne pouviez pas participer au dernier manifeste des 343 si vous étiez un homme. Non, les violences sexuelles sur les garçons sont passées sous silence par notre société, et les garçons violés gardent ça pour eux. Pire, ils sont réduits au silence par un mécanisme de protection de la société. Moi, j'ai décidé de parler et j'ai pu éprouver la force de ce tabou : incrédulité, rejet familial, séparation, indifférence policière, crises d'hystéries de victimes qui ne voulaient pas qu'on parle, ... Car on ne doit pas parler de ça. Qui ça ON ? Et bien, un peu tout le monde, à commencer par soi-même. C'est une sorte de règle tacite, écrite nulle part et qui traverse la société. On ne doit pas dire qu'on a été violé, c'est la honte, pour la victime ...

Ce constat fait, on pourrait se dire que c'est triste pour ces enfants, mais s'il s'agit de quelques cas isolés, comme je croyais en être un, tout ne peut pas être pris en compte et dévoilé. Une société ou chacun étalerait son pathos en public ne me fait pas envie. Mais j'ai tout de même eu le courage d'en causer un peu autour de moi, et une surprise de taille m'attendait. Les langues se sont déliées, et on a commencé à me raconter des histoires, untel c'était un prêtre, l'autre son beau-père, lui un oncle, un babysitteur, un frère ... Je n'en croyais pas mes oreilles. Je croyais être une exception, un cas à part, et j'étais entouré de cas semblables. Ça m'a beaucoup déstabilisé, je ne savais pas trop quoi penser. Alors j'ai lu, des articles sur le net, des bouquins sur le sujet... Et les chiffres trouvés concernant les États-Unis(1)   et le Canada(2)  (car il n'y a pas d'études fiables en France) convergent vers une proportion de 16% des hommes, soit une homme sur 6 ayant  subit des violences sexuelles avant 14 ans. Soit des millions d'hommes. Et presque aucun ne parle. Un silence total.

Ces hommes gardent ça en eux, enfermé sous la trappe de l'inconscient et du tabou. Or, les études montrent qu'un être humain qui garde en lui un trauma comme ça a beaucoup plus de chance d'être alcoolique, drogué, suicidé, prostitué, délinquant, dépressif, criminel, violeur à son tour, et de commettre des violences conjugales ou des incestes. Et ça, c'est grave, car on retrouve ici tous les maux de nos sociétés.

Alors, non. Il n'est plus possible de se taire plus longtemps. Les hommes agressés dans l'enfance doivent parler, pour eux avant tout, et pour les enfants de demain, pour que s'arrête cette foutue chaine des enfants qui souffrent et font souffrir à leur tour. La société n'a aucun intérêt à garder ça en elle : même si on ne veut pas s'intéresser aux souffrances de ces hommes, les errances de ces vies brisées coutent cher à la collectivité, et à cette échelle, on ne peut plus parler de dégâts collatéraux.

Une parole non pas pour se plaindre, ni pour se victimiser, mais surtout pour que les choses soient dites, verbalisées, nommées. Toute guérison passe par la verbalisation des actes subits et une prise en compte de cette parole par des pairs, des congénères. Pour sortir enfin de la honte.



(1) David FINKELHOR dans Child abuse and neglect Vol XIV, n°1, 1990, p 19-28

(2) Rapport du Comité sur les infractions sexuelles à l'égard des enfants et des jeunes, Ottawa, Centre d'Edition du Gouvernement du Canada, 1984, p 193 et suiv.


Les Références ci-dessus sont extraite de l'excellent ouvrage sur le sujet Ça arrive aussi aux garçons de Michel Dorais - Ed. Typo Essai



 

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