Bourreaux ou victimes : qui le tabou protège-t-il?

Toute victime de violence sexuelle a pu expérimenter concrètement le tabou. Il est des sujets dont on ne doit pas parler, qu'on ne doit pas évoquer et le viol, ou l'inceste en font partie. Une règle tacitement admise par tous, et mise en œuvre avant tout par la victime elle-même, qui se terre dans le silence plutôt que de subir la honte de dévoiler son statut de fils-fille du tabou.

 

Mais sous la surface de la conscience, les choses travaillent, silencieuses ; et il arrive que, des années plus tard, l'adulte doive remettre à jour les traumas anciens et révéler ce qu'il a vécu. C'est alors qu'il se heurte une nouvelle fois au tabou, dans son entourage et dans la société. Dans les familles, il est extrêmement rare que la situation soit prise en compte à sa juste valeur. Le plus souvent, la famille se protège contre son propre éclatement en rejetant l'élément qui vient troubler l'équilibre de l'édifice. Une personne a rompu le tacite mutisme, et plutôt que de regarder une vérité insupportable en face, on préfère couper la branche, rejeter la victime plutôt que d'admettre la pathologie familiale, à fortiori lorsque la victime a développé des symptômes de stress post-traumatique: instabilité, drogues, alcool, marginalisation, tentatives de suicides, et toute la liste des conséquences des traumas infantiles. « Il n'est pas bien dans sa peau, il affabule ! ». Revoyez Festen. Ce film décrit bien une réalité très courante, et la plupart du temps, ça ne finit pas aussi bien pour les victimes.

 

Si, la plupart du temps, la parole ne peut émerger dans le cercle familial, ça n'est pas pour autant plus facile dans le cadre social, même dans une institution pourtant dédiée à ce genre de problème comme la police. Devant le nombre d'affaires potentielles, les officiers de police judiciaire sont amenés à ne traiter réellement que les cas les plus graves et les plus récents. En l'absence de preuve concrète, on vous renvoie chez vous avec votre parole. « Pour nous, c'est comme si ça n'avait jamais existé » m'a annoncé une lieutenant de police il y a 6 mois. Ça fait bizarre d'entendre ça quand on a mis tant de temps à parler. Mais alors qui peut recevoir cette parole ? Les autres victimes ? Et bien non, surtout pas. Car il n'y a pas plus violent protecteur du tabou, du non-dit, qu'une personne victime qui se tait, qui vit sous le joug du silence. Expérimenter ça, le rejet, les cris des autres victimes, l'hystérie que peut provoquer le retour du monstre dans la vie des gens, c'est très violent et ça vous donne la mesure de la force de ce tabou des violences sexuelles sur enfants.

 

Il fut un temps où je comprenais le mot tabou comme étant une chose qu'on n'a pas le droit de faire, un interdit. C'est d'ailleurs la définition qu'en donnent les dictionnaires : un interdit social, moral ou religieux. Mais, de part mon vécu, je ne suis pas d'accord avec cette façon de voir. Le tabou de la sexualité avec les enfants n'est pas un interdit, vu le nombre de victimes estimés (entre une personne sur 6 et une sur 4), ou alors c'est un interdit qui ne fait pas son office. Pour autant, le tabou existe bel et bien, mais s'applique aux victimes sur qui retombent la honte, l'anormalité et le silence, qui doivent apprendre à se construire avec ce secret, cette brisure interne. Dans les fait, rares sont les victimes à vivre correctement leur vies, alors que les bourreaux, les responsables, les agresseurs, dans la plupart des cas continuent leur vie tranquille : le curé agresseur condamné est de retour dans sa paroisse, la mère continue de vivre avec le beau-père violeur, le voisin pédophile habite encore à côté de la famille de ses victimes, etc ... Donc non, le tabou ne protège pas les agressés : il protège les agresseurs, et permet à ce phénomène de perdurer. Il enferme les victimes dans le silence, la honte et la culpabilité et les empêche de dire leur blessure

 

Il est donc fondamental de briser le silence, notamment celui des hommes.

 

 

 

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