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Billet de blog 1 août 2022

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Don't look up ! vous pourriez voir la Némésis quitter la Terre...

Don't Look Up a fait de la fin du monde une gestion de crise ratée. Sommé d'y voir une allégorie de l'inconséquence, le public a pu déplorer la triste performance des puissants face au désastre écologique sans être inquiété par aucun véritable jugement. Hésiode annonce que la Némésis quittera la Terre à la fin de l'âge de fer: cette ancienne allégorie ne serait-elle pas la plus pertinente ?

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"Qu'est-ce que la vérité inévitable ?" 

La question qui ouvre ainsi la sourate Al Haqqah[1] se rapporte à l'un des noms du jugement dernier. Quant à la question qui la suit, "Qu'est-ce qui t'apprendra ce qu'est la vérité inévitable?", la triste fin du monde mise en scène par le film Don't Look Up est si contingente qu'elle pourrait bien nous l'enseigner, de manière toute négative.

Don't Look Up, sachez-le, substitue allégoriquement un météore aux nuisances que l'industrie à accumulées à l'encontre de l'équilibre naturel, ceci afin que gentils informés et méchants inconséquents puissent être confrontés au péril de manière concluante et en un temps formatté. Etourdis par le présent ou tendus vers le futur, les protagonistes n'éprouvent que des sentiments d'urgence, d'indignation voire de résignation : rien de la crainte que pourrait leur inspirer la révélation de l'Inévitable __ car sans doute, d'un caillou tombé dans un endroit pierreux, où il n'y a pas beaucoup d'humus, rien de profond ne peut être dit, rien de fécond ne peut prendre racine.

Don't Look Up, sachez-le, c'est l'entreprise Terre qui rate une gestion de crise : le personnel compétent, le personnel incompétent et les milliards de contributeurs individuels ignorants périssent d'une collision avec une masse pesante, une collision inscrite de tout temps dans le ciel par le clinamen impondérable des origines. D'honnêtes scientifiques s'en émeuvent mais de bien mauvaises décisions font échouer les plans susceptibles de l'éviter: elles sont mécaniquement sanctionnées par l'extinction de masse. Seuls les puissants les plus frénétiques et les mieux équipés en réchappent pour contribuer à une nouvelle genèse quelques années-lumière plus loin. Car en effet, la farce réserve un nouvel éden à une poignée de puissants nus et bedonnants, ceux-là même dont l'aveuglement a conduit l'humanité rampante à sa perte.

Plus affectés par la nécessité balistique que par les affaires humaines, les astres restent muets au sujet des tenants et des aboutissants de cette tragédie - si tant est que l'on puisse parler de tragédie quand aucune fatalité n'ordonne les événements.

Certes les enjeux sont de taille, le scandale est aussi sérieux que l'aggravation incontrôlée de la crise climatique qui est en (grosse) toile de fond, mais aucune vérité n'est dévoilée. Les actes ne sont pas pesés à une autre balance que celle des gestionnaires. Une meilleure organisation aurait permis une sortie de crise plus favorable, voilà tout : l'écoute attentive des techniciens, une gestion des priorités raisonnée et une gouvernance des partenariats public-privé plus rigoureuse entre autres choses. A la rigueur, le seul élément digne de la tragédie antique serait l'Hubris relative dont relèvent le plan optimisé du magnat de la technologie et l'aval intéressé que lui donne la Présidente des Etats-Unis. Mais voilà, "here's the rub", ces deux-là sont épargnés ! Par ailleurs, aucun plan ne peut sauver le monde sans mettre en œuvre une technologie spatiale tout aussi tributaire du feu dérobé à Zeus. L'excès ne se joue donc qu'à la marge (mais le diable est dans les détails).

Certes l'aveuglement et la frivolité des élites ont les plus graves conséquences. Leurs représentants sont coupables de ne pas avoir su prendre la mesure de ces conséquences, de ne pas avoir agi en conséquence. Mais de quel mal procède leur faute ? Ne sont-ils pas simplement irresponsables ? Tout le monde meurt, ou presque, mais personne n'a foncièrement mal agi, ni maintenant, ni avant. Personne n'est châtié et personne ne se repent - tout au plus quelques-uns ont-ils le temps de se "mordre les doigts".

Il faut donc être reconnaissant au 'trickster' qui a conçu l'épilogue d'avoir finalement posé la question de la rétribution, ou bien plutôt celle de l'absence de rétribution.

L’âge de fer

Les hommes ont longtemps cru, ils continuent de croire, que la mauvaise conduite est tôt ou tard sanctionnée, tout particulièrement l'Hubris, le pêché d'orgueilleuse démesure.

La Némésis a longtemps incarné cette inéluctable rétribution mais déjà, dans Les Travaux et les Jours, Hésiode annonce le départ de cette déesse, dernière des immortelles à quitter la terre avec Aedos, déesse de la pudeur.

"Quittant pour l'Olympe la terre aux larges routes, cachant leurs beaux corps sous des voiles blancs"[2] elles s'envoleront à la fin de notre âge __ ce cruel âge de fer où "l'hôte ne sera plus cher à son hôte", et où "nul prix ne s'attachera plus au serment tenu, au juste, au bien" ; "Elles s'envoleront vers les célestes tribus et abandonneront les humains ; il ne restera plus aux mortels que les chagrins dévorants, et leurs maux seront irrémédiables."

Tout semble écrit mais quelques lignes plus loin, le poète est pris d'un doute "Je veux aujourd'hui cesser d'être juste, et moi et mon fils : il est mauvais d'être juste, si l'injuste doit avoir les faveurs de la justice !... Mais j'ai peine à croire que de telles choses soient ratifiées du prudent Zeus."

Les héros de Don't Look Up ont déjà beaucoup à faire avec l'incompétence et la légèreté, à commencer par celles du clinamen aveugle qui a originellement poussé le caillou dans leur direction. Pourquoi se préoccuperaient-ils de justice ? De la même manière, la crise climatique dont le film est l'allégorie donne aussi beaucoup de travail. Les opinions exigent, semble-t-il, la venue d'un pouvoir gestionnaire fort et responsable, capable d'instituer à tout prix le système de contraintes optimal qui sauvera le monde. Un gros 'chantier' se profile, une grande mobilisation de moyens visant à instaurer par la force une exploitation plus raisonnée des ressources.

Mais quand bien même elle serait mieux ajustée, voire plus juste, une planification raisonnée suffirait-t-elle à faire passer la justice ? Suffirait-elle à faire justice non pas de l'incompétence - qui par définition n'en peut mai - , mais de tout le mal magiquement entré dans le caillou de Don't Look Up : les siècles de prédation planétaire, d'esclavage et de mise au travail forcée, les guerres mondiales, les massacres et les génocides, les mines, les galeries et les usines, l'arraisonnement de la nature, la destruction des langues, la bêtise instituée et triomphante ?

La Némésis partie, rien ne s'oppose plus à ce que les premiers de cordée persistent dans leur Hubris au nom même de cet optimum. Aucun mouvement de roue cosmique ne les ravalera plus au rang de derniers : ils peuvent indéfiniment accroître leur puissance, au point de se projeter eux aussi hors du monde et de l'humaine condition, comme le font les élites illuminées dont le film Don't Look Up écrit peut-être paradoxalement la génèse.

La Némésis partie, la terrible vengeance des idées trahies n'est plus inéluctable, que Malek Bennabi nous enjoint de craindre. En effet, selon le philosophe algérien, la Némésis des idées trahies[3] s'abat aussi bien sur les idées mortes que sur les idées artificiellement plaquées sur la culture vivante, ceci en libérant pour des générations les fléaux que sont l'aliénation, la contradiction, le déclin, la colonisabilité... Nul doute que Liberté, Egalité et Fraternité aient été flétries et dévoyées par les lointains héritiers des Lumières parvenus au pouvoir. Mais se pourrait-il qu'à partir de notre âge, ces idées restent indéfiniment animées de la triste vie des ombres qui est aujourd'hui la leur, formules dormantes, fantômes livides que l'on convie à boire un peu de sang sur les plateaux télévisés pour endosser n'importe quelle oppression nouvelle ?

La rédemption 

Ramassé dans un gros caillou comme l'inconnu dans le terme d'une d'équation simplifiée ou le mal dans la victime sacrificielle, la menace a pu être efficacement traitée par les scénaristes puis par les colporteurs de l'allégorie qui semble désormais dotée d'une vie autonome : "C'est comme dans Don't Look up", entend-on dire régulièrement, "personne ne veut comprendre qu'il faut faire quelque chose". 

Or - et le film semble offrir cette possibilité d'interprétation - il se peut qu'aucune formule rituelle, qu'aucune technique ne puisse être utilement invoquée dans la réalité. Il se peut même qu'aucune solution à la crise ne puisse immédiatement venir du faire au sens de la production, ni de l'agir au sens de l'action politique, si ce n'est le soulagement limité que les riches et les habiles obtiendront pour un temps, au prix de coûteuses adaptations.

Il se peut même qu'il soit trop tard. Que les conséquences de tout le mal accumulé ne puissent être écartées. Que tout se passe comme si l'Hubris et sa Némésis restaient des puissances actives dans le monde. Ou encore comme si le dossier et ses protagonistes - vous et moi - étaient prêts à être jugés. Mais rien de tout cela ne peut donner matière à un scénario à succès.

Les grands textes de l'humanité peuvent toutefois inspirer des récits alternatifs.

Quand il ne fait pas tout de suite passer le goût du pain, le châtiment peut amener la guérison. C'est ce que prétend Socrate dans le Gorgias[4], qui préfère subir le châtiment mérité que le mal entretenu par la faute inexpiée. Mais de quoi, de quelle maladie de l'âme seraient guéris les protagonistes modernes d'un nouveau Don't Look Up ? Ne faudrait-ils pas qu'ils purgent leur peine pour le savoir ?

A la prise de conscience exigée par tant de "calls to action" , un scénariste avisé ne pourrait-il pas adjoindre la conversion du cœur ? Mais que se passerait-il ? A quelles extrémités de décroissance pourrait-on amener les personnages d'une série dont les héros seraient frappés de contrition ? Iraient-ils jusqu'à donner à manger à celui qui a faim ? A vêtir celui qui est nu ? A recueillir celui qui est étranger* ? Mais qui garderait la boutique du capital ?

En attendant ce scénariste et son public, il est intéressant, il est peut-être salutaire d'écouter encore Malek Bennabi lorsqu'à propos de réforme, il cite le noble Coran : "Dieu ne change rien à l'état d'un peuple que celui-ci n'ait auparavant changé ce qu'il y a dans son âme"[5]  

Changer ce qu'il y a dans l'âme, voilà ce qu'aucun rapport d'experts ne pourra jamais faire, ni aucune politique, ni aucun objet céleste s'il ne brille pas dans notre ciel intérieur...

[1] Coran, 69:1-2

[2] Hésiode, Les Travaux et les Jours, 195, Ed. Les Belles Lettres, p. 93

[3] Malek Bennabi, Le Problème des Idées dans le Monde Musulman, Ed. Dar Albouraq, Ch. XVII

[4] Platon, Gorgias, 478

[5] Coran, 13 :11

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