Un rien de grandeur

Le Général de Gaulle parlait d'un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde. Mais nos dirigeants se montrent-ils grands en faisant du blasphème un combat pour la liberté du monde ?

De la grandeur 

Dieu est grand et sa grandeur est insondable dit le psaume[1]. Et s'il était dépourvu d'existence, il n'en resterait pas moins une grande idée ne serait-ce que par sa place dans la pensée et dans l'histoire.

Nous sommes libres d'en penser ce que bon nous semble, grâce à Dieu disent les croyants, du seul fait que nous sommes au monde disent les autres. Mais qu'elle soit voulue en haut lieu ou bien qu'elle souffle où elle veut de toute éternité, la liberté est aussi une grande chose pour l'humanité, voire pour chaque être vivant confronté à la matière récalcitrante.

Les armes de la maison France

Dieu, la Liberté, ces notions illuminent les hauts faits et les œuvres immortelles que l'on brode sur la grande tapisserie des récits nationaux en laissant aux soins des savants l'étude des mobiles moins nobles et le décompte des morts. Et de tous ces récits, le plus universellement enthousiasmant est bien celui de la France, fille aînée de l'église, mère du culte de l'Etre suprême puis patrie des droits de l'homme et de la raison. C’est ainsi qu’André Malraux a pu dire de son rayonnement : Il n'y a pas une route d'Orient sur laquelle on ne trouve des tombes de chevaliers français, il n'y a pas une route d'Europe sur laquelle on ne trouve des tombes des soldats de l'an II. Mais cette France-là n'était pas pour elle-même. Elle était pour tous les hommes.[2] Avec plus de hauteur encore,Yass-Waddah le Général de Gaulle n’a pas hésité à parler d’un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde[3]

Or qu'en est-il aujourd'hui de notre grandeur ? Quel blason la maison de France arbore-t-elle dans le combat qu'elle mène contre l'obscurantisme au nom du monde libre ? 

Un cul, Mesdames et Messieurs. Un cul !

Du pacte vingt fois séculaire au contrat de lecture

Pas le cul de Marianne ni de Gargantua, non, mais le cul offert d'un vilain personnage réputé représenter le Prophète Mohammed (sws - la paix soit sur lui), au centre d'un dessin obscène assorti de textes bêtes et méchants. Nous pouvons en rire ; nous sommes invités à en rire pour user de notre chère liberté mais après les meurtres injustifiables commis en réaction au blasphème le rire se force, la plaisanterie devient tragique. Qu'à cela ne tienne, nous serons informés du contrat de lecture, formés aux codes subtils de la caricature et réformés si nous hésitons à porter la bonne parole. Mais malgré cet habillage savant, le cul est nu. 

Le code pénal, le Coran, la Torah et cette loi morale gravée en nous qui inspire à Kant crainte et admiration, toutes ces sources de droit condamnent le meurtre. Mais ce n'est pas assez : comment répondre à la menace sinon par l'affirmation de notre liberté ? Raphaël Enthoven ne pense pas différemment qui a dit ces mots ailés sur un réseau social emplumé au lendemain du meurtre de Samuel Paty : Si tout le monde (presse, école, réseaux) ne montre pas aujourd'hui les #caricatures du prophète, le blasphème sera consacré de droit […] La peur est liberticide, le courage est notre seul choix.

Le courage est notre seul choix

Le courage est notre seul choix. C'est ainsi que nous persistons solennellement, sur un large front médiatique, face à la brutalité isolée de quelques terroristes. C'est à bras fort et à main étendue que nos courageux dirigeants envoient les forces de police dans les mosquées, les écoles et les associations afin de contrer la force des opinions religieuses désormais suspectes d'aviver les foyers du fanatisme.

En matière de prévention, l'adhésion aux valeurs de la république sera renforcée et contrôlée par de courageuses mesures applicables de l’école primaire à l'université gâtée par "l'islamo-gauchisme" comme naguère le pays par le "judéo-bolchévisme". Les patriotes responsables devront entrer en guerre contre les sauvageons radicalisés. Tous seront forcés de combattre par la force des choses ou plutôt comme des choses contraintes par le même destin tragique.  Il n'y a pas d'autre force que la force[4] observe Simone Weil lectrice de l’Illiade : sommes-nous de nouveau assujettis à cette archaïque puissance ?

Le courage est notre seul choix. Voici donc comment la caricature d'un jour devient un symbole et un étendard. Mais n'est-il pas saisissant que le dessin le plus bête et le plus méchant se pare soudain des valeurs les plus sacrées de la nation ? Que la presse satirique reçoive les honneurs obséquieux de ce pouvoir si prompt à la censurer du temps où il en était encore la cible ? N’y-a-t-il pas, enfin, une part d’ironie dans l’événement que nous vivons pour que les forces à l’œuvre concourent à sélectionner l'insulte la plus basse afin de défier l'amour altruiste le plus élevé voire la divinité elle-même ?

Mauvais pli

A l’extrême, comment ne pas songer à ce degré suprême, volontaire, incorrigible, désespéré, éternel de la rage de la raison[5] que Liebniz attribue aux damnés, cette haine de Dieu que Gilles Deleuze lecteur de la Profession de Foi désigne comme la plus petite amplitude possible de l'âme[6]. Personne à moins qu'il ne le veuille, je ne dirai pas seulement, n'est damné, mais personne ne reste damné s'il ne se damne lui-même précise Leibniz. Le damné jouit de son état et n'en conçoit plus d'autre.

Il se pourrait que cette thèse rende métaphoriquement compte de l'escalade en cours où la seule posture concevable est le défi, la répétition indéfinie du blasphème. Si cette situation procédait bien de vues rétrécies, si les accents martiaux ne servaient qu’à protéger un pusillanime repli alors il y aurait fort à craindre qu’une funeste micropshychie ne mine la république.

Un peu de mesure nous grandirait peut-être.

Des mesures

Mais dans quelle mesure ? Nous ne pouvons pas affirmer avec Platon que Dieu est la vraie mesure de toutes choses[7] ni avec le Coran que Toute chose a sa mesure auprès de Lui [8] car ce serait traiter le sujet de manière bien peu laïque. En revanche, la question se complique si c’est l’homme qui est la mesure de toute chose comme le soutient Protagoras[9] (au grand regret de Socrate pour qui donner cette charge au porc ou au cynocéphale eût été un début magnifique et d’une désinvolture hautaine).

En effet, tout homme étant la mesure de toute chose, chacun aura, à juste titre, la sienne propre et ce qui lui paraîtra sera sa vérité. La pudeur ou crainte du jugement d’autrui n’aura qu’un poids relatif et d’autant plus faible que la crainte du juge pénal sera raisonnée voire solvable dans le risque professionnel chez les personnes publiques. Et non hélas, aucune extension du système métrique décimal adopté le dix-huit germinal de l’an III ne permettra d’étalonner la grandeur sans laquelle la France ne serait pas la France[10]  comme le tenait Charles De Gaulle.

Admettons alors humblement avec le Général que la grandeur a besoin de mystère et qu’elle est un chemin vers quelque chose que l’on ne connaît pas.[11]

Envoi

Camarade bourgeois, camarade agnostique, allons donc ensemble dans les carrefours où le voyageur trouvait jadis Hécate ou Hermès et demandons-nous avec sincérité vers quelle direction inconnue nos pas pourraient nous porter pour sortir de l’ornière. Comment ne rencontrerions-nous pas ainsi les croyantes et les croyants parmi nous, si peu connus, si versés dans le mystère ?

Mais pourquoi faire ? demandera celle ou celui qui ne croit pas au ciel ; peut-être cela : de grandes choses que l’on ne connaît pas encore …

Afin de mieux méditer sur la grandeur, sur son aura au sens de présence d’un lointain[12] et sur son évanescence à l’aube de notre âge de fer, je voudrais - que l’on me pardonne - emprunter à l’air la prosodie étouffée d’un verbe éternel que l’on récite autour et alentour avec ferveur. Par un jeu de filtres et de miroirs je tenterai d’en atténuer l’éclat, juste ce qu’il faut pour laisser s’écouler la mesure que les sens laïques peuvent absorber sans irritation.

Lors donc que le voile se dévoile, il se dévoile à chacun selon ce qu’il suppose croire, dit Ibn ’Arabî[13].  Prétendre soulever soi-même un coin du voile de la grandeur est certainement téméraire et gros de sottes suppositions mais allons, tentons cette ouverture en guise de conclusion. Célébrons la grandeur :

  • Salut à toi grandeur indivisible souveraine de l’extension, généreuse pleine de générosité, reine inspiratrice de la pudeur et de la crainte du jugement, c’est toi que nous respectons et c’est à toi que nous demandons conseil. Guide-nous sur le chemin de la droiture, le chemin de celles et ceux que tu favorises et non pas de celles et ceux qui méritent la réprobation, ni des égarés.

Zelmane de Tamaghis 

[1] Psaume 145

[2] André Malraux, Discours prononcé à l'occasion de l'inauguration de la Maison de la culture d'Amiens le 19 mars 1966

[3] Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre

[4] Simone Weil, L'Illiade ou le Poème de la Force

[5] Gottfried Wilhelm Liebniz, La profession de foi du philosophe

[6] Gilles Deleuze, Leibniz : âme et damnation, Gallimard (livre audio)

[7] Platon, Les Lois 716c

[8] Coran 13 : 8

[9] Platon, Théétète 152a

[10] Charles de Gaulle, Vers l’armée de métier

[11] Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre

[12] Walter Benjamin, L'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique

[13] Ibn ‘Arabî, Les chatons des sagesses et les paroles des paroles – Une sagesse du cœur enchâssant un dire de Shu ’Ayb

 

 

 

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