Lettres au Monde, de Ritsona par Parwana AMIRI

A la lecture des Lettres au Monde de @ParwanaAmiri, les hôtes des camps deviennent immédiatement nos voisins, nos parents. Parwana Amiri adresse leur pressante demande d'hospitalité aux personnes dignes de l'entendre. Les puissants lui doivent une réponse si notre cité est une bonne cité. Si ce n'est pas le cas, Parwana nous guidera.

http://birdsofimmigrants.jogspace.net/

Lettres au Monde, de Ritsona 
Ecrit par : Parwana Amiri

Remerciements

Une grande et chaleureuse embrassade en remerciement à tous ceux qui m’ont aidée : ceux qui étaient proches et qui m’ont soutenue sur le terrain et tous ceux m’ont envoyé de chaleureux messages. 

Une grande montagne de remerciements à Marily Stroux qui m’a encouragée avec cette unique phrase lorsqu’elle m’a écrit : “Ritsona a besoin de tes lettres pour se faire entendre et nous, les gens qui vivons en dehors de ton monde, avons besoin de les lire pour prendre conscience.” 

Un chaleureux et houleux océan de remerciements à Sappho Haralambous qui a toujours été d’un grand support dans l’édition de mes texte et qui m’a toujours donné confiance, à chaque fois que je me sentais démoralisée et impuissante à poursuivre la diffusion de ces mots dans ma seconde langue. Elle est apparue dans ma vie comme la lune dans une nuit sinistre et elle a rendu ma vie littéraire lumineuse et rayonnante. 

Une profonde vallée de remerciements à Sonia Vlachou qui m’a impliquée dans des événements spécifiques et qui a donné une voix à ma plume pour parler des lieux découverts au delà de Ritsona ; à travers son invitation à Ioannina, en organisant des événements là bas et en me donnant le micro pour parler en public, les yeux dans les yeux, elle m’a soutenue pour gravir la colline à partir des vallées en contrebas. 

Une galaxie de remerciements à ma famille qui m’a fait confiance en me laissant poursuivre toutes les aventures que je voulais afin de compléter cette collection. Je remercie tout particulièrement ma mère qui ne peut pas écrire son nom mais qui m’a rendue capable d'utiliser ma plume comme une arme pour faire taire ceux qui essaient de changer notre monde comme ils ont changé celui de ma mère. 

Beaucoup de remerciements et de considération à toutes les personnes qui se sont opposées à ma démarche et qui ont montré clairement que j’apportais un changement, prouvant le pouvoir des mots par leur opposition et leurs actions mêmes.

Merci beaucoup à la solidarité des gens tout autour du monde, ceux qui ont toujours lu et entendu nos paroles, via écouteurs ou écrans, pour les partager à leur tour avec leurs mots et faire que nos voix soient entendues et nos paroles diffusées. 

Petites étoiles brillantes de remerciements à Alex qui s’est montré sur le chemin de mes écrits avec des commentaires et des suggestions au sujet de chacun des mots et de chacune des lignes que j’écrivais et qui a ôté les petits cailloux de mon chemin d’écriture pour donner de la clarté à mes paroles et faire qu’elles soient lues et qu’elles touchent les autres. 

 Cette publication est le résultat direct de votre soutien.

Avant-propos

Dans ces lettres, écrites approximativement au cours d’une année, j’ai essayé de communiquer au monde quelques-unes des histoires de vie des gens qui vivent dans le camp de réfugiés et d’immigrants de Ritsona, situé à soixante-dix kilomètres au nord d’Athènes. Je suis moi-même une résidente du camp.

En écrivant ces lettres, je souhaitais révéler l’humanité et les combats des résidents du camp. Je voulais briser leur anonymat, dissiper leur invisibilité. Être vus, être reconnus tels que nous sommes, dans nos singularités est dans nos ressemblances, est un de nos plus urgents besoins, un de nos plus douloureux. Ces lettres tentent de répondre à ces besoins.

Je veux remercier toutes les personnes qui m’ont encouragée, soutenue et qui ont cru en moi et en ce projet. En premier lieu, je veux remercier mes parents qui sont restés à mes côtés et qui m’ont laissée m’engager dans beaucoup de projets et beaucoup de batailles. Un tel support n’est pas acquis, spécialement dans les pays d’où nous venons. J’aimerais aussi remercier …… qui m’a pressée de m'embarquer dans l’écriture de ces lettres. Finalement je souhaite remercier Sappho Haralambous pour son aide dans l’édition de mes textes et pour nos conversations à propos de tout ce qui a de l’importance sous le soleil.

Ces lettres ont été publiées pour la première fois sur: http://birdsofimmigrant@jogspace.com

Qui est un réfugié ?

Un réfugié est quelqu’un qui, un jour, a eu une vie normale, une maison pour sa famille, une école pour ses enfants, un hôpital. Il jouissait de respect et de dignité. Il avait des amis, des parents et des droits humains élémentaires. Ce qu’il n’avait pas c’est la sécurité. Cela lui a été retiré par le jeu de la politique et de l’économie.

Un réfugié, c’est cette mère ou ce père courageux qui a rassemblé toute sa bravoure pour protéger sa famille en faisant le choix de quitter son pays pour un voyage où la mort rôde tout le long du chemin. 

Un réfugié est une personne qui lutte pendant plusieurs années, à travers de nombreux pays, sa sécurité toujours menacée, ses jours remplis du bruit des bombes et des explosions. Un réfugié est une personne qui a vu les hôpitaux et les écoles détruits par le feu.

Un réfugié est une personne qui, au milieu des bombes, des explosions, des feux, n’abandonne pas l’espoir d’une nouvelle vie pour lui et pour ses enfants, pour la sécurité, pour la paix, pour des nuits de rêves et non de cauchemars. Un réfugié rêve du jour où les nouvelles ne parleront plus du nombre de tués et de blessés, où les nouvelles ne relateront plus des attaques suicide sanglantes.

Un réfugié est un être humain aussi normal qu’un millier d’autres êtres humains pris au hasard dans la population du monde. La différence entre lui et ces autres personnes, c’est la place où la fortune a décidé qu’il naîtrait.

Un réfugié, c’est une mère qui donne naissance à des enfants dont elle n’aimera pas la vie. Elle ne se réjouit pas à leur naissance. Enceinte, une femme réfugiée peut écouter le battement de cœur du bébé à l’intérieur d’elle, mais elle ne peut pas entendre son enfant rire ou pleurer dans la vie de réfugié, bondée, bruyante et chaotique.

Un réfugié est le membre de cette famille fort et épris de liberté qui ne peut pas accepter que ses droits et sa liberté soient réprimés.

Un réfugié est un orphelin, une mère seule, de vieux parents, des gens vulnérables, victimes de la guerre qui ont mis tout leur courage dans un sac à dos et qui, en tenant leurs enfants par la main, ont franchi des milliers de kilomètres, marché par-delà des montagnes en perdant souvent leur chemin, supporté la faim et la soif, traversé des frontières, affronté toutes sortes de difficultés y compris les humiliations et l’indécence des gardes qui les traitent comme des criminels. Les femmes, parmi les refugiés, ont subi les pires violences physiques, violées non seulement pendant leur voyage mais aussi dans les camps où elles se trouvent enfermées. Les femmes n’ont pas subi la violence des seuls étrangers. Plus tragiquement, elles ont subi la violence de leur père, de leur frère ou de leur mari, la violence déchaînée en eux par d’horribles conditions de vie.

Pourtant, malgré toutes ces épreuves, un réfugié est quelqu’un qui ne s’est pas résigné mais qui a gardé au fond de son esprit la promesse de lumière qui, pour des millions de réfugiés, était la lumière appelée Europe.

Ainsi un réfugié est quelqu’un qui après plusieurs tentatives ratées, après de nombreux rejets et même des déportations, insiste pour rejoindre cette lumière promise, cette Europe.

Et que trouve chaque réfugié en atteignant cette terre promise d’Europe ? Certainement pas une nouvelle vie ! Ce qui l’attend c’est la discrimination, l’inégalité, la répression, la ségrégation réservée aux prisonniers, l’exclusion et le dépouillement des droits humains les plus élémentaires — tout ça dans un climat d’incertitude complète quant à son futur.

Un réfugié est une femme seule, une fille non accompagnée qui est mise dans les soi-disantes “zones de sécurité “ où la vie est menacée par les gens mêmes qui vivent dans une telle zone. Un réfugié est une mère seule vivant auprès de la tente d’hommes qui boivent et perdent le contrôle de leurs actes.

Un réfugié est un combattant qui lutte pour garder ses espoirs et ne pas abandonner. Pourtant même ces combattants peuvent être vaincus et trouver le soulagement dans le suicide.

Mais il y a des rêves derrière leurs poings fermés, il y a des demandes derrière leurs voix réprimées. Il y a de la douleur derrière leurs visages souriants. Il y a de la passion dans leurs écrits, des étincelles dans leurs yeux, des ailes à leurs âmes, il y a des cris dans leurs gorges serrées.

Un réfugié est une fille comme moi qui écrit chaque soir ce qu’elle vit chaque jour. Chaque nuit, avant de s’endormir, elle proclame ses rêves dans l’espoir de les réaliser un jour. Elle se bat contre l’injustice, comme beaucoup qui se battent contre la répression. 

LETTRES DE RITSONA

No. 1: Ritsona pendant le COVID 19

Pendant des années, le Camp de Réfugiés de Ritsona a été destiné à l’hébergement de neuf cent réfugiés. Aujourd’hui, il loge plus de trois mille réfugiés transférés depuis les camps sur les îles grecques. La plupart d’entre eux sont considérés comme vulnérables.

Je fais partie de ces nouveaux venus qui ont quitté le camp de Moria à Lesbos en espérant qu’ici, à Ritsona, ils pourraient trouver la paix et la dignité, l’accès à l’éducation primaire, aux services de santé, à des récréations et à tout ce dont un être humain a besoin pour mener une vie normale.

La vie quotidienne a effectivement changé pour nous ici et nous nous sommes autorisés à croire que nous allions recouvrer notre état moral et notre vie sociale normaux. Malheureusement, nous nous sommes très vite retrouvés à vivre sous l’énorme pression d’un problème commun : la pandémie du COVID-19 qui a dicté cici comme seule protection contre l’infection : “restez à la maison, portez un masque, tenez-vous à distance les uns des autres”.

Cependant, cela est presque impossible lorsque vous vivez parmi plus de trois mille personnes entassées dans des containers avec plus de huit personnes dans chacun d’entre eux.

Alors que dans le monde entier, la règle est de rester isolé à la maison pendant une période de temps donnée, ici cela signifie simplement rester au camp. Mais au camp de Ritsona cela n’a aucun sens. Ici, les gens sont physiquement proches les uns des autres à tout instant. Ils n’ont aucune information au sujet de ce qui se passe dans le monde, ni sur la manière dont ils peuvent se protéger et protéger leurs enfants de la maladie. 

Pendant ce temps, les terrains de jeu du camp sont ouverts et les enfants continuent à y passer leurs journées. Les gens font la queue devant les boutiques ou pour voir le médecin.  Heureusement, notre camp n’a pas encore eu de cas de COVID-19 mais ce virus ne connaît aucune frontière et traite tout le monde de manière égale, même les réfugiés qui font face aux inégalités pour tout le reste. 

Pour nous, ce camp est une maison commune. Alors que vous devez rester à la maison, nous devons rester au camp où il n’y a aucune garantie sanitaire. Nous sommes en contact si rapproché les uns avec les autres qu’on pourrait penser à nous comme aux anneaux d’une chaîne. Si l’un d’entre nous attrape le virus, la moitié du camp tombera malade en moins d’une semaine. 

Mars 2020

No. 2: La chaîne a été brisée

Ce que nous redoutions est arrivé ! Après avoir donné la vie dans un hôpital d’Athènes, une femme - enfuie d’un pays d’Afrique - et son nouveau né ont été amenés au camp de Ritsona. C’est alors qu’elle a été testée positive au Coronavirus et que, des soixante-trois personnes avec qui elle a été en contact, vingt ont également été testés positifs. 

La quarantaine a commencé aujourd’hui. Les gens paniquent et essaient de garder leurs distances avec les personnes venues des pays africains - une précaution qui ne diminuera pas les risques réellement encourus au camp. Face à l’attitude des autres communautés, les résidents africains font campagne avec des slogans comme “Les Africains n’ont pas le coronavirus”.

Pendant ce temps, l’Organisation internationale pour les migrations, un des acteurs officiels du camp, a annoncé qu’ils allaient commencer la distribution de paniers de nourriture et de kits hygiéniques et que les gens continuraient d'avoir accès à la médecine. La date n’est pas très clairement indiquée. 

En attendant la distribution de nourriture, les résidents préparent leurs repas dans leur maison, en essayant d’acheter ce dont ils ont besoin dans les boutiques situées à l’intérieur du camp. Toutefois, la plupart d’entre eux n’ont pas d’argent pour acheter ce dont ils ont besoin parce que l’allocation d’argent liquide qu’ils reçoivent normalement en début de mois a été reportée au vingt.

Incapables de garder les distances nécessaires entre eux compte tenu des longues queues pour voir médecin ou devant les boutiques, sans masques, avec un accès limité à la santé, les habitants du camp de Ritsona font face à un danger d’infection toujours croissant.

Les vingt cas positifs sur les soixante-trois testés étaient tous asymptomatiques, ce qui signifie que beaucoup plus de personnes pourraient porter le virus et infecter les autres. Les terrains de jeu ont été désertés car les familles essaient de garder leurs enfants à la maison. Même comme ça, il ne peut pas être facile à huit personnes vivant dans un container bondé de rester en sécurité alors que ce virus se répand si vite et si aisément.

Presque toutes les personnes qui vivent au camp de Ritsona essaient de manger moins et attendent l’allocation mensuelle pour acheter ce dont ils ont un besoin urgent. La prière est la seule consolation qu’il leur reste. 

Avril 2020

No.3: Que nous enseigne le Coronavirus ?

Le Coronavirus nous donne des leçons morales et spirituelles longtemps oubliées. Il nous enseigne l’égalité -- que tous les humains sont sans distinction de coutumes et de traditions, de culture, de religion, de santé, d’origine ou de couleur de peau.

 Le Corona nous enseigne que....

  • une frontière peut être simplement la porte de votre chambre quand vous n’avez pas le droit de sortir même si vous en avez besoin. Franchir cette porte-frontière est interdit.
  • les frontières peuvent être franchies sans passeport. Ces documents qui pendant des années nous ont séparés, exclus, ont peu de valeur aujourd’hui; Un virus peut traverser les frontières sans papiers d’identité. 
  • les sots ont tenu pour acquise la satisfaction des plus importants besoins de la vie : l’alimentation, l’eau, la médecine alors que des millions d’autres autour d’eux en étaient privés chaque jour de leur vie. Aujourd’hui - tout le monde affronte les mêmes menaces !
  • peu importe combien durement les hommes travaillent; l’important est ce qu’on fait et comment on le fait pour que cela profite aux autres.  
  • la seule façon de survivre est d’aider, de partager, de donner, de prendre soin des autres et de les protéger du virus. Honte à ceux qui sont remplis de cupidité, d’orgueil et d’arrogance.
  • le sens de la vie change quand vous n’avez aucune solution à votre problème et que vous attendez simplement de voir ce que les autres décident au sujet de votre vie. 
  • tous les humains sont vulnérables
  • la patience est meilleure que la panique. Beaucoup ont vécu dans la panique pendant des années et ont dû choisir la patience - reconnaissant que cette panique causerait plus de mal que de bien.
  • chacun peut devenir comme tous ceux dont, pendant des années, la vie s’est trouvée à la merci des autres - sans savoir ce que leur sort serait. 
  • la vie peut perdre son sens quand vous êtes contraint de vivre sans but et sans attentes. Ou dans une prison - juste rester en vie - la prison devient votre maison.
  • sans la liberté de communication, les hommes deviennent des prisonniers.
  • rien ne peut être la propriété exclusive de personne, pas même son propre corps
  • ma maladie est aussi votre maladie car elle peut vous infecter demain; C’est pourquoi nous devons être responsables, de nous-mêmes et les uns des autres.

De manière encore plus importante, le Coronavirus enseigne au monde ce qu’être un réfugié veut dire ; ce que ça veut dire d’être vulnérable, ignoré, vivant mais caché, libre mais en prison, avec des milliers de mots, avec des milliers de pensées mais obligé de rester silencieux. 

Oui, Corona enseigne ce que cela signifie d’être un réfugié - condamné à simplement rester en vie - sans la promesse d’une vraie vie à travers les frontières. Aujourd’hui, chacun apprend le sens de la vie - en tuant les frontières, puisque son corps, sa pièce, sa maison deviennent des frontières pénétrables pour la maladie.

Corona est une forme de compréhension spécifique - il vous met dans la peau des réfugiés. Si vous perdez votre vie usuelle, sachez que nous autres, nous vivons dans des conditions inhabituelles depuis très longtemps.

Si les écoles de vos enfants sont maintenant fermées, sachez que nos enfants n’ont pas eu d’école et aucun espoir pour l’avenir.  Leurs écoles sont fermées ou détruites depuis des années. 

Aujourd’hui vous pensez que vous êtes loin du monde des réfugiés. Sachez que vous aussi vous êtes désormais forcés de simplement rester en vie, ignorés et en manque d’asile. 

Jusqu’à présent nous - les réfugiés - avons bataillé spirituellement avec les conditions inhabituelles de nos vies. Mais cette maladie nous demande encore plus. Comment pouvons-nous combattre ce nouvel ennemi physiquement ? Comment pouvons-nous nous enfermer à la maison quand nous n’avons aucune maison ? L'ordre qui nous est donné est “Respectez l’hygiène!”. Ces mots n’ont pas de sens dans nos conditions de vie. Nous n’avons pas suffisamment d’eau propre à boire. Comment pouvons-nous nous laver les mains fréquemment ?

Les premières victimes de la maladie seront nos enfants - pas les ‘enfants réfugiés’, pas les ‘enfants immigrés’- simplement des ‘enfants’. Nos enfants passent leur vie au milieu des ordures, des écoulements d’eau d’égout et des lieux pollués.

Nous ne pourrons jamais observer les distances recommandées entre nous alors que notre nombre devient de plus en plus grand. Nous sommes des chaînes entre-verrouillées les uns pour les autres.

Finalement, Corona nous enseigne que, en dépit de tout, une pièce à soi est suffisante pour être  en sécurité. Donnez un abri convenable et vous ferez connaître le sens de la vie à une personne de plus !  

Oui, le Coronavirus est une terrible maladie, mais si nous y pensons profondément, nous reconnaîtrons qu’il est aussi une grande leçon existentielle. 

Avril 2020

No. 4:  Sécurité publique ou extinction de masse ?  

Nous sommes ici, au camp de Ritsona situé à soixante-dix kilomètres au nord d'Athènes, construit pour loger les réfugiés vulnérables. Depuis que l’épidémie de Coronavirus s’est déclarée, toutefois, la couleur et l’esprit du camp ont changé de façon spectaculaire. 

Alors que le monde entier affronte cette terrible épidémie, le camp de Ritsona est le lieu du premier cas positif au virus parmi les réfugiés en Grèce. Par conséquent, nous sommes maintenant en quarantaine pour quatorze jours !

Mais…

Que signifie la quarantaine dans un camp de réfugiés ? 

Quand nous entendons le mot quarantaine, la première chose qui vient à l’esprit est d'être enfermé dans un endroit spécifique, pour une durée spécifique, avec un objectif spécifique : rester à l’écart des personnes infectées qui pourraient mettre nos vies en danger et nous empêcher de mettre nous-mêmes la vie des autres en danger.

Quelle est la réalité de la quarantaine pour ceux qui vivent au camp ?
Les autorités viennent juste de mettre le camp de réfugiés de Ritsona en quarantaine pour quatorze jours. On nous dit que le but de la quarantaine est de préserver les résidents du Coronavirus (Covid-19). Comment est-ce possible ? Comment serons-nous en sécurité ici alors qu’il y a parmi nous vingt-trois cas confirmés qui n’ont pas encore été isolés? Comment serons-nous en sécurité alors que nous sommes chaque jour en contact les uns avec les autres, sans aucun équipement de protection?

Quand les tests généraux commenceront, les autorités feront face à une infection massive. Ne comprennent-ils pas cela ? La distribution d’aliments secs et de packs hygiéniques ne servira à rien tant que nous diffuserons le virus parmi nous et que nous serons supposés rester enfermés et nous taire sans que nous puissions garder les distances nécessaires entre nous. 

Il semble que dans le monde entier, les gens parviennent à obtenir ce qui leur est nécessaire pendant la crise du Coronavirus, même après le confinement. Ici, au contraire, au camp de réfugiés de Ritsona, nous ne pouvons pas obtenir ce qui est nécessaire à notre survie. Compte tenu du nombre élevé de personnes à l’intérieur, la médecine est de première nécessité. Et pourtant elle fait défaut.

Cessez de prétendre que nous sommes en sécurité à l’intérieur des camps jusqu'à ce que nous attrapions le virus qui se répand parmi nous ! Nous comprenons bien que le Corona vous pose de nombreux défis.  Non seulement devez-vous protéger la population nationale mais vous devez aussi préserver la santé des gens des camps. Malheureusement, nous avons le sentiment que vous ne faites pas suffisamment de choses dans le sens de cette seconde politique. Que devons-nous penser de notre valeur à vos yeux alors que nous sommes manifestement traités différemment du reste de la population?? Qu’attendez-vous? L’alarme sonne fort et clair. Il n’y a pas une heure à perdre. Attendez-vous que tout le monde soit infecté par le virus ? A ce moment-là, il n’y aura plus aucune chance de pouvoir isoler tous les gens infectés où que ce soit.

Quand toutes les organisations de santé insistent pour que les mesures de protection soient observées afin de réduire le nombre des infections, la plus importante d’entre elles étant le maintien d’une distance adéquate entre chacun, nous ne pouvons pas les suivre. Comment le pourrions-nous, en vivant si proche les uns des autres, sans savoir qui est infecté, avec nos enfants qui jouent ensemble sans aucun équipement de protection? Plus que jamais auparavant, le monde apprend que tous sont égaux face au virus, également menacés, également vulnérables. Et pourtant, nous ne sommes pas égaux dans la manière dont nous sommes traités. Si les autorités avaient testé les gens plus tôt, nous n’aurions pas eu sept cas supplémentaires parmi les quatre-vingt-dix personnes testées dans les différentes communautés. Dès la première infection détectée, tout le monde aurait dû être testé et les cas positifs isolés de tous les autres. 

Il dépend de vous et il dépend de nous de savoir qui gagnera ce combat. Gagner la bataille n’est pas seulement un défi médical. C’est aussi un défi social. C’est un combat entre la solidarité et l’exclusion. 

Au camp de Ritsona, les gens sont paniqués. Quoi de plus normal quand nous craignons tout le temps d’être infectés par le virus. Il est temps de trouver la seule solution logique : les camps ne sont pas des étables et les réfugiés ne sont pas des animaux à enfermer. Parce que nous sommes une population de gens vulnérables, il est très probable que nous soyons infectés plus tôt que ceux qui sont plus sains et plus forts que nous. Quel peut être le sens de la quarantaine quand vous nous laissez tous ensemble, avec ceux qui ont déjà été testé positifs ? 

Mai 2020

No. 5: De derrière les frontières   

Notre vie a été mise entre des mains qui jouent avec nous, comme si nous étions des poupées. Aujourd'hui, nous sommes contrôlés par les mains des politiciens comme si nous étions des marionnettes.

Comme notre pays a été et est toujours dans un état de guerre, nous avons dû partir -- non pas pour une vie meilleure mais simplement pour donner à nos enfants le droit de respirer.  Quand nous quittons notre pays où le sol est taché de sang, un sceau marque profondément notre front. Il dit : réfugié. A lutter pour enlever cette marque, nous pouvons perdre notre dignité, notre sérénité, notre honneur voire notre vie et celle de notre famille. Quand nous posons notre sac à dos dans un autre pays, il n’y a pas immédiatement d'abri pour nous. Aujourd’hui, nous cessons d’être des sujets; Nous devenons des objets “de négociation” ! Nous sommes vus comme des déchets, nous sommes traités comme des ordures.

Réfugié -- quel âpre mot que celui-là! Quel âpre monde que celui-là!

Nous avons perdu nos pays en raison des interventions directes de ces mêmes pays qui aujourd’hui nous rejettent. Cessez ces interventions et vous n’aurez plus à nous supporter nous et nos enfants. Nous avons supporté les bombes et les fusils. Mais nous ne pouvions pas supporter de regarder le feu qui brûlait les rêves de nos enfants. Nous ne pouvions pas rester en attente alors qu’au lieu d’entendre la cloche des écoles, les oreilles de nos enfants étaient agressées par le bruit des coups de feu. Et il n’y avait pas de chemin de retraite pour nous. 

Alors nous avons mis notre vie dans un sac et nous l’avons emportée sur notre dos.

Quand nous quittons nos maisons en soupirant après un abri dans un autre pays, nous souhaitons accepter ce nouveau pays comme le nôtre, en prendre soin comme de notre lieu de naissance et respecter ses résidents. Malheureusement, lorsque nous mettons les pieds dans quelque pays que ce soit, son peuple nous regarde nous et nos enfants comme de misérables étrangers, comme si nous ne recherchions pas la sécurité mais plutôt à menacer leurs revenus, leurs emplois, leur culture.  

Quand ils nous traitent comme des meubles et nous repoussent hors de leurs pays, quand ils ne peuvent pas obtenir le prix qu’ils demandent pour nous garder, nous devons trouver, secrètement, un autre chemin vers la sécurité. Nous devons une fois de plus traverser des milliers de kilomètres comme des oiseaux migrateurs, en tenant la main de nos enfants. 

Est-ce que nos enfants seront fatigués ?
Devrons-nous faire face à la mort de nos enfants ? 

Est-ce que la dignité et l’honneur de nos femmes, de nos filles, de nos sœurs, de nos mères seront perdus en échange de la sécurité ? 

Nous connaissons tous ces dangers qui nous menacent. Pourtant, il n’y a pas de remède, nous devons aller de l’avant. 

Quand le meilleur choix est la mort et la sécurité de la vie éternelle, cela signifie qu’il n’y a plus d’espoir et que tout est fini. 

Pour sauvegarder le droit à la vie de nos enfants, nous avons affronté la mer et traversé le désert. Pourtant personne ne veut se mettre dans notre peau. 

Il n’est pas au-delà de nos forces d’affronter une mer en colère sans gilet de sécurité tant que nos yeux pleins d’espoir peuvent discerner la grève qui nous amènera de la mort à la vie. Mais nos forces nous abandonnent, le désespoir nous enveloppe quand, à l’approche du rivage, nous voyons des centaines d’yeux en colère, vides de sympathie et des bouches qui nous crient : 

“Retournez dans votre pays.”

Nous tuer, en un instant, pourrait être préférable à ces ces mots qui sont comme des couteaux retournés dans notre cœur. Qui peut imaginer notre douleur lorsque nos espoirs de trouver une place au soleil en traversant les frontières sont broyés par ces yeux sur la grève, qui nous accueillent comme des ennemis, prêts à déchaîner la violence contre nous. 

Quelle serait votre douleur si vous voyiez votre enfant mourir à cause des gaz lacrymogènes et des substances chimiques? Comment vous sentiriez-vous si vous passiez vos nuits dans le froid mordant de l’hiver, sans aucune couverture ni aucun vêtement chaud pour vous protéger pendant que la police passe ses nuits hors du besoin ? Comment vous sentiriez-vous si, après un voyage de sept heures dans un bateau, vous mendiez de l’aide pour vous traîner sur le rivage mais qu’au lieu de cela vous ne rencontriez que des cris de colère, pleins de haine: “Retournez d’où vous venez! Trop c’est trop !” 

Nous avons échappé à la bouche de la mort. 

Nous avons échappé à la guerre.

Nous avons mis nos vies en danger pour venir. 

Pouvez-vous vous mettre dans notre peau ?

Avez-vous ce courage ?

Le courage n’est pas de fustiger les sans-abris.

Le courage est de vous mettre à la place de ceux qui cherchent leurs droits tout autour du monde. 

Vous vous séparez de nous par des frontières. Des frontières… Qu’avons-nous fait pour être séparés de vous ?

La frontière signifie barrière. La frontière sépare. 

La frontière signifie la prison et être prisonnier.
Les frontières sont contre nature, contre le miracle même de notre création.
Personne n’est illégal !

La liberté de mouvement est pour tous !

No.6: Trop c’est trop  

Je suis Parwana Amiri et je vous écris du camp de réfugiés de Ritsona. Je m’appuie contre un mur, au milieu de nulle part, entourée d’usines qui produisent différents gaz et qui causent des problèmes respiratoires à nos enfants comme à nos anciens.  

Ici au camp de Ritsona, la responsabilité est absente et les personnes vulnérables sont ignorées. Nous sommes ces réfugiés qui, en tant qu’individu ou en tant que groupe, ont été reconnus comme les plus vulnérables et transférés des îles de la mer Egée au continent pour vivre dans de meilleures conditions. Pourtant, en dépit de notre vulnérabilité, ce que nous devons affronter est d’être en bas de la liste d’attention, même en ce moment, pendant la pandémie. 

Avoir accès à certains biens et services fondamentaux est un droit indiscutable pour ceux qui sont en quarantaine. Pourtant, nous sommes loin d’avoir un tel accès, nous les gens confinés à Ritsona!

Au lieu qu’on nous donne de simples paniers de nourriture sèche, on devrait nous donner des repas suffisants et convenables. Les choses les plus nécessaires manquent: la farine, les produits laitiers, les légumes, les fruits, le pain, les œufs, le lait en poudre pour les bébés. Avant le confinement, nous pouvions acheter le nécessaire dans les boutiques du camp. Mais désormais, comme nous n’avons plus accès aux distributeurs de monnaie, nous ne pouvons rien acheter. Parfois, si nous avons de la chance, nous pouvons emprunter de l’argent à ceux de nos amis qui ont pu économiser au cours des mois passés. 

En tant que population vulnérable, nous devons être suivis par une équipe médicale et non pas laissés seuls pour affronter nos difficultés. Et pourtant, ces derniers jours, pas un docteur, pas même un infirmier n’a été présent au camp. 

Comme nous souffrons chaque jour, je veux écrire tous nos problèmes tels que nous en faisons l’expérience:

  1. De nombreux réfugiés récemment arrivés des îles à Ritsona n’ont aucun papier d’identité et n’ont pas encore soumis de demande d’asile. Par conséquent, ils sont exclus des distributions de denrées. 
  2. Alors que nous sommes des demandeurs d’asile, nous sommes supposés avoir accès à des services médicaux gratuits. Pourtant le fait est qu’à chaque fois que nous avons besoin de soins médicaux, nous devons les payer. Les prescriptions sont normalement fournies par les docteurs du camp. Pourtant, comme l’unité médicale ne dispose que d’un espace et de quantités de médicaments limités et qu’il n’y a pas de pharmacie, nous devons donner de l’argent aux infirmiers pour qu’ils les obtiennent en dehors du camp. 
  3. Nous nous éloignons toujours plus du brillant avenir auquel nous rêvions en quittant nos pays. L’injustice affecte tous les aspects de notre vie. Dans l’éducation, en particulier, plusieurs générations d’enfants seront sacrifiées, car elles sont entièrement privées de droit à l’éducation à la différence du reste des enfants de ce pays. 
  4. La liste ne s’arrête pas là! Pendant la quarantaine, même ceux d’entre nous qui sont en bonne santé n’ont pas le droit de communiquer avec les gens au dehors. Nous sommes traités comme des sources de contamination même si nous devons simplement aller chercher notre courrier en provenance du “monde extérieur.”

Je sens que je dois vous poser les questions suivantes : 

  • Pourquoi devrions-nous être appelés “bombe hygiénique” par la population nationale ? Et pourquoi devrions-nous être appelés un “risque sanitaire” par tout le monde ?
  • Pourquoi devrions-nous être jugés en permanence par tout le monde ? 
  • Pourquoi devrions-nous être ignorés et rester piégés ici, cachés à la face du monde ? 
  • Pourquoi ne pouvons-nous pas être respectés en tant qu’être humains ?  
  • Pourquoi ne pouvons-nous pas vivre une vie de dignité ? 
  • Pourquoi ne sommes-nous pas autorisés à communiquer avec les habitants ?
  • Pourquoi nos problèmes ne reçoivent-ils pas un minimum d’attention ?
  • Est-ce parce que nous sommes des réfugiés? Parce que nous sommes des migrants? Parce que nous sommes les déplacés ? Est-il possible que ce soit parce que nous sommes les plus affectés par les guerres et l’insécurité ? 

Je crois que nous avons un droit égal à la vie et au bonheur, parce que nous sommes aussi des êtres humains.  

Juin 2020

No.7: Nous n’avons pas de second abri !

Nous avons pris la main de nos enfants pendant que nos maisons étaient pulvérisées par les bombes et que la mort envahissait nos vies. 

Nous avons toléré toutes sortes de souffrances et couvert des milliers de kilomètres pour atteindre la sécurité, pour trouver refuge. 

Alors nous sommes arrivés ici. Nous avons été traités durement, avec cruauté parfois, pendant que nous attendions de savoir si nous serions reconnus en tant que réfugiés et si on nous donnerait asile. Ce faisant, nous avons été forcés de nous regarder les uns les autres avec suspicion car nous réclamions la même chose. 

Et pourtant, même maintenant que nous avons été reconnus comme réfugiés et que l’asile nous a été accordé, nous sommes menacés de nouvelles épreuves, de nouveaux obstacles et de nouvelles cruautés. Notre rêve, dont nous pensions qu’il devenait réalité, est en train de se transformer en cauchemar. 

Bientôt nous serons rendus aux rues, aux allées, aux parcs, aux espaces publics ouverts des villes, sans toit au-dessus de nos têtes. Ceux-cis seront nos nouveaux abris. Car en tant que réfugiés reconnus, on attend de nous que nous survivions par nous-mêmes et que nous nous intégrions à la société de ce pays 

A chaque moment qui passe, je perds plus que jamais l’attention que je porte à ma propre vie. La menace de la perte de ma maison, l’abri que j’ai connu jusqu’à présent, m’emplit de panique. Quelle sorte de futur m’attend quand, sans abri, je serai obligée de dormir au coin des rues? J’espérais que je pourrai bientôt commencer mon éducation, dans ce pays où l’on m’a donné le droit de vivre. Il n’y aura pas d’éducation pour moi. Je vais devoir chercher un job pour sauver ma famille de la rue. 

Un job...

Ce sera la partie la plus dure de ma nouvelle vie. Pendant des mois j’ai vécu loin de toute ville, au milieu de nulle part. Pendant tous ces mois, je n’ai pas pu me faire enseigner le langage national et je ne suis pas capable de le parler. 

J’ai peur de me demander comment on peut vivre dans la rue.

Pourquoi faut-il que le centre ville devienne un second camp Moria pour nous ? 

Pourquoi devons nous vivre dans un pareil système social ?

Si notre travail ne peut pas être utilisé alors l’économie en souffrira. C’est ce que nous pensons mais le gouvernement n’est pas d’accord avec nous. Ils ont tort.

Nous voulons travailler, nous voulons rendre des services, nous voulons gagner de l’argent et de la nourriture. 

Nous avons besoin d’une vie organisée, une maison, une éducation, un numéro de sécurité sociale pour avoir un travail légal, une carte de santé pour obtenir des soins médicaux. C’est alors seulement que nous deviendrons de véritables résidents -- pas en restant cachés ou méprisés par des regards discriminatoires. 

Comment pouvons-nous être abandonnés à nous-mêmes, dans les rues, sans abri, sans éducation ? 

Il n’y a pas de seconde maison pour nous. Notre première maison a été détruite sous les bombes, par les guerres. On nous a donné une sorte d’abri ici, une sorte de maison. Et maintenant on veut nous jeter dehors. Nous n’allons pas quitter notre unique refuge. Quelle est la logique de cette nouvelle politique qui consiste à mettre dehors ceux qui ont le statut de réfugiés pour faire de la place à ceux qui sont dans les camps des îles? Comment pouvons-nous nous intégrer à la société dans de pareils termes, des termes qui nous laissent totalement exposés et privés de notre dignité humaine ? C’est seulement lorsque les réfugiés nouvellement reconnus pourront rejoindre la société et obtenir les moyens de leur propre survie que les nouveaux devraient pouvoir prendre leurs abris. 

Nous ne laisserons pas nos familles être brisées. Nous voulons la justice et l’égalité.

Juillet 2020

No. 8: Est-ce un crime de … ?

Nous venons de pays lointains – des pays de guerre, de violence, de misère. Nos vies étaient menacées chaque jour, chaque heure, chaque minute. Alors nous avons rassemblé notre courage et nous sommes partis en quête d’un avenir meilleur et plus sûr pour nous-mêmes et pour nos enfants. Nous avons voyagé dans la peur en affrontant toutes sortes de difficultés, toutes sortes de dangers et de menaces. Finalement, nous avons atteint l’Europe. 

Nous avons été dans le camp de réfugiés de Moria, sur l’île de Lesbos pendant des mois et des mois. Nous avions le sentiment d’être dans une prison, dans un enfer. Personne n’en avait cure. Chaque fois que des gens essayaient d’aider, ils rencontraient l’hostilité et la persécution des autorités. 

Après des mois passés dans cet enfer à faire la queue pour la nourriture, l’eau, les services médicaux, les toilettes ou les douches ; après des mois de survie dans une misère abjecte, avec l’eau d’égout qui coulait le long de nos tentes, les ordures qui s’accumulaient; en souffrant du froid, des pluies, de la chaleur, sans protection adéquate contre les éléments ; après des mois d’humiliation, de répression, d’incertitude et de peur des violences qui éclatent parmi les gens entassés dans cette prison, nous nous sommes arrangés, par nous même, pour quitter cet enfer et arriver à Athènes. Avons-nous pris la mauvaise décision ? 

Nous voici maintenant : au square Victoria, dans la capitale de la Grèce! Nous passons nos nuits en plein air en souffrant du froid la nuit et de la chaleur le jour. Nos enfants, affamés, jouent pieds-nus. Pour aller aux toilettes, nous pouvons seulement nous rendre dans les restaurants alentour, mais souvent, les propriétaires ne veulent pas nous donner la permission de les utiliser. Toutes nos possessions sont fourrées dans une valise. Nous utilisons nos quelques vêtements comme oreillers sous notre tête et nous partageons quelques couvertures entre nous pendant la nuit. Pendant que le reste du monde dort, nous sommes éveillés parce que le danger nous menace à chaque instant ici, à Victoria Square, au centre d’Athènes. Les contrebandiers nous approchent pour demander de l’argent et promettre un passage sûr vers d’autres pays Européens. Comment pouvons-nous leur faire confiance ? 

Dépossédés, déplacés, seuls, nous sommes à la merci des étrangers.

L’ombre des arbres est notre seule protection, mais elle ne nous protège pas des yeux  des passants. Regardez-nous ! Ce que vous voyez est la réalité de notre vie, pas une pièce ni un film dramatique. Ne détournez pas la tête pour éviter notre regard et prétendre que vous ne savez pas ce qui nous arrive. Ne nous évitez pas comme des lépreux ou des criminels qui menacent votre vie. Et ne prétendez pas que vous nous soutenez en prenant des photos de nous et en les postant sur Facebook. Nos enfants ne sont pas des acteurs jouant dans les films que vous prenez sans nous le demander. Ils ont leurs propres rêves qu’ils aspirent à atteindre. Seront-ils autorisés à le faire? 

Est-ce un crime de dire ‘non’ à l’injustice ? 

Est-ce un crime de demander des droits humains de base ? 

Est-ce un crime de combattre pour une vie meilleure ?
Est-ce un crime de demander la satisfaction de nos besoins élémentaires ? 

Est-ce un crime de questionner ce que vous nommez “démocratie” ?

No. 9: Pouvez-vous vous imaginer ?

Imaginez que vous êtes un demandeur d’asile cherchant à suivre le processus de votre demande. 

Imaginez-vous en train de faire de longues queues pour obtenir de la nourriture, voir un médecin, aller aux toilettes, vous laver ou avoir accès aux robinets d’eau pour laver vos vêtements. 

Imaginez que vous appelez à l’aide parce que votre tente brûle et qu’aucune aide ne vient à votre secours !  

Imaginez que vous êtes une jeune fille musulmane réfugiée qui ne peut trouver la sécurité nulle part pendant que l’école et l’éducation deviennent des rêves inaccessibles. Pourtant elle se bat pour tous ses droits. 

Ouais, nous avons combattu pour supporter toutes les difficultés auxquelles nous faisons face, même en ce moment, quand nos voix et nos droits sont broyés et notre existence piégée. Nous n’avons jamais été traités avec égalité, même avant la pandémie, pas même maintenant, pendant la pandémie, en dépit du slogan si répandu “Nous sommes là dedans, ensemble”.

Que sommes-nous supposés faire quand nous sommes obligés de rester à la maison à cause de diagnostics de Coronavirus infondés, non prouvés, pendant que les touristes venus d’autres pays sont les bienvenus ? Quand, malgré l’appel du gouvernement à “rester à la maison”, nous sommes expulsés des nôtres ? Nous demandons des actions. Pourtant, cela non plus, nous ne pouvons l’obtenir. 

Nous les réfugiés sommes toujours en train de combattre pour nos droits fondamentaux, ces droits qui devraient être donnés naturellement parce que nous appartenons à l’humanité comme vous et tous les autres gens. Nous nous battons avec des mots, avec des manifestations dans les camps, jusqu’à ce que nos voix soient entendues. 

Bien que nous nous soyons battus et que nous continuions à le faire jusqu’à présent, les pressions toujours croissantes que nous subissons deviennent insupportables. Nous n’allons plus pouvoir poursuivre seuls notre combat. 

Nous avons besoin que vos poings soient levés pour nous, pas contre nous !

Nous essayons de survivre et vous pouvez être solidaires à nos côtés. Nos origines géographiques nous distinguent les uns des autres, et c’est une condition humaine générale qu’il y ait des choses que certains possèdent et d’autres pas. Mais il y a une chose que tous les humains ont du jour de naissance au jour de leur mort, même pendant la pandémie : nous avons des droits, des droits humains élémentaires ! Comme réfugiés, nous avons aussi le droit à l’éducation, le droit à la santé, le droit à l'hygiène, le droit à l’alimentation et le droit à une vie sûre. Nous sommes des réfugiés et si nous ne pouvons pas trouver la sécurité ici, le concept même de “sécurité” perd son sens. 

Nous ne laisserons pas les autres prendre notre droit à la liberté de mouvement, notre droit d’agir, notre liberté d’expression et notre droit à faire entendre nos voix. 

Et si vous restez silencieux face à ce qui nous arrive, cela signifie que vous cautionnez le traitement que nous recevons et que vous croyez qu’il doit continuer.

Si vous restez silencieux face à cette crise, alors vous en devenez la cause. 

Si vous restez silencieux face à ce que nous sommes en train de souffrir, cela signifie que nous méritons de telles souffrances.
Etes-vous d’accord ? 

Votre silence décidera de la valeur de nos vies. 

Juillet 2020

No. 10: Cessez de Détruire Notre Avenir !  

Je n’aurais jamais imaginé qu’après avoir atteint l’Europe en partant de mon pays, je participerais à des manifestations pour réclamer mon droit inviolable à l’éducation.

J’ai fait l’expérience de la perte de l’accès à l’éducation après l’arrivée au pouvoir des Talibans en Afghanistan, leurs attaques sur les écoles et leur décision de les fermer. Malheureusement, ici au camp de Ritsona dans la banlieue d’Athènes, en Grèce, nous continuons à affronter l’opposition et les attaques de groupes d'extrême droite et on nous empêche d’obtenir l’enseignement le plus élémentaire. 

Je suis une des huit-cent-cinquante enfants d’âge scolaire à qui l’on ne donne pas ce droit élémentaire à l’éducation. Chaque jour, je cherche à découvrir, sans succès, la raison pour laquelle nous sommes exclus et la raison de cette loi qui nous prive d’enseignement.

Nous vivons dans un petit monde de deux-mille cinq-cent personnes enfin protégées de l’épidémie de COVID-19 et souffrant énormément de la quarantaine. Pour nous les enfants, être en quarantaine ne se rattache pas seulement à la santé; cela signifie également que nous n’avons accès à aucune sorte d’éducation. 

Cette année, une fois de plus, le COVID 19 a servi de justification pour nous exclure de l’école. Aucun enseignant n’a été recruté pour nous, les “enfants réfugiés” et aucun système de transport n’a été mis en place pour nous emmener à l’école. Nous n’avons pas eu accès à un enseignement à distance non plus. Combien de temps devrions-nous accepter que notre avenir soit détruit ?

A l’aube, quand vous réveillez vos enfants pour se préparer à l’école et que vous vous tenez à côté de leur lit pour vous assurer qu’ils se lèvent, nous dormons. Nous continuons à dormir, non parce que nous sommes paresseux ou que nous voulons perdre nos journées. Nous dormons parce qu' il n’y a rien de constructif à faire pour nous. En dormant, au moins, nous pouvons rêver d’une salle de classe où nous pouvons apprendre et d’un professeur qui peut nous enseigner. 

Quand vos enfants se lavent le visage, se brossent les dents, se peignent face au miroir et commencent leurs journées avec le sourire, nous nous tenons là, nous les enfants réfugiés, à regarder dans le vide la lente désintégration de notre avenir.

Pendant que vos enfants mangent pour prendre l’énergie nécessaire à la construction de leur futur, nous dissipons notre énergie dans ce gettho.

Quand vos enfants entendent l’avertisseur du bus scolaire qui les appelle et que vous mettez une gourde dans leur sac à dos à la dernière minute, nous sommes privés de transports publics. Si nous avons de la chance, nous pouvons avoir un vélo, mais même dans ce cas, il nous manque une destination. 

Ces scènes, ces contrastes sont notre routine quotidienne. Comme nous préférerions nous retrouver dans les matins de vos enfants. Car la discrimination dont nous souffrons n’est pas due à la supériorité de vos enfants, mais au hasard du lieu où nous sommes nés. 

Juillet 2020

No.11: Appelez le 112, s’il vous plaît !

Vous devez faire des kilomètres pour atteindre le rivage. Vous sortez les gilets de sauvetage de votre sac à dos et vous les donnez aux enfants pour qu’ils les portent. Vous savez qu’ils ne les sauveront pas d’une mer en colère. Malgré tout, les voir sur le corps de vos enfants apaise tant bien que mal votre cœur.  

Plus que jamais, la peur vous agrippe, la terrible peur de perdre vos enfants. Vous voulez pourtant qu’ils montent sur le bateau. Vous savez qu’ils peuvent perdre la vie en mer, mais la mort en mer vous semble meilleure que d’être déchiré par les balles ou l’éclat des bombes.

Le bateau est prêt à partir vers l’île. Vous êtes avec votre famille, ensemble avec beaucoup d’autres.  Le seul fait de trouver une place où vous asseoir est difficile. Le ciel est votre plafond et votre sol est le bateau. 

Tout le monde pleure, votre enfant vous supplie de rentrer à la maison. Vous le serrez simplement dans vos bras. 

Les vagues battent l’embarcation. L’anxiété vous agrippe. C’est vous qui avez mis vos enfants dans le bateau où la mort peut être aux aguets. Beaucoup des enfants qui sont autour de vous sont au bord des larmes mais leur mère leur impose le silence. Vous évitez de regarder la mer en colère, en essayant de ne pas perdre votre courage, afin que tout le monde se sente fort et plein d’espoir. 

Les vagues sont de plus en plus hautes. Dans votre cœur, le signal d’alarme s'allume! Tout le monde crie et vous priez simplement pour que le bateau aille de l’avant et qu’aucun garde-côte ne puisse nous arrêter puis nous obliger à rentrer.  Car il n’y a pas de chemin de retour pour nous. 

Il fait froid et la lune paraît triste dans le ciel sombre. Les enfants comptent les étoiles pour passer le temps. Mais le temps ne passe pas, même les secondes paraissent longues. Vous gardez les yeux ouverts sur les lumières de l'île, au loin, là où vous pensez trouver l’espoir, la sécurité, la liberté, les droits. 

Cela devient de plus en plus effrayant à mesure que les vagues s’élèvent, toujours plus hautes. Tout le monde crie. Voilà cinq heures que nous avons quitté le rivage et personne ne sait ce qu’il adviendra de notre bateau. Son moteur émet de mauvais bruits et la vie de chacun est en danger. Le bâteau est hors de contrôle et perd son chemin. Et pourtant le rivage semble si près, vous voulez simplement arriver. 

Le bateau prend l’eau et les vêtements de tous sont trempés. Des femmes pleurent des des hommes essaient de vider l’eau du bateau; 

Il n’y a rien pour écoper et ils essaient de le faire avec leurs chaussures. 

Les vagues sont toujours plus grosses et l’eau continue de couler à l’intérieur. Il n’y aucun moyen de l’arrêter. Tout le monde demande de l’aide en criant. Vous demandez “est-ce que quelqu’un connaît le numéro d’urgence à appeler ?”. Mais aucun  

- Dépêchez-vous s’il vous plaît, allumez vos téléphones !  

- Nous  ne pouvons pas attendre plus d’une demi-heure !

- Nous sommes perdus !

- Le mien est allumé maintenant, qui dois-je  appeler ? Qui dois-je appeler ? s 

Juillet 2020

No.12:  Née avec un trou dans le coeur

Rahela Eimagh :

Je suis Rahela Eimagh et j’ai six mois. Dès le moment où mon cœur a commencé à battre dans le ventre de ma mère, j’ai su que quelque chose allait sérieusement de travers. Cette connaissance m’a aussi fait comprendre ce que ma mère me disait, que la vie est impossible sans combat. Lorsque je suis née, je souffrais d’accès de diarrhée, de fièvre, d’insuffisance rénale, de toux et de difficultés respiratoires. Pourtant, ma pire maladie n’avait pas été trouvée.

Mes pleurs incessants envoyaient tous les jours  mes parents au centre médical pour prendre rendez-vous sur rendez-vous. Impuissants à diagnostiquer ma véritable maladie, les médecins prescrivaient toutes sortes de traitements erronés.Comme ils pensaient que mon nez était bouché et que cela m’empêchait de respirer correctement, ils conseillèrent même à mes parents de laver mon nez avec du sérum.  

Personne n’a été capable de reconnaître la douleur intense que je ressentais à chaque instant de ma courte existence. Je ne laissais pas ma mère dormir la nuit, je ne pouvais pas laisser mes soeurs m’étreindre. Tout était douloureux. Quand mes cris sont devenus désespérés et que je pouvais à peine respirer, ma mère a appelé l’ambulance. Si l'ambulance avait mis plus longtemps à venir, j’aurais suffoqué et je serais morte. En arrivant à l'hôpital, les médecins m’ont immédiatement admise à l’Unité de Soins Intensifs. Là bas, pendant plus de deux heures, une lumière éblouissante a été braquée sur mon visage et j’ai été entourée de docteurs essayant de me garder en vie. A chaque instant, je sentais qu’ils me connectaient à une nouvelle machine. Mais par-dessus tout je sentais une douleur atroce dans tout mon corps. 

 

Mère de Rahela : Depuis le moment où j’ai donné naissance à Rahela, j’ai été stressée, inquiète et agitée. Il n’y a rien de plus difficile que de voir votre bébé de six mois subir une douleur constante. A la voir souffrir, j’oubliais mes propres souffrances. Sans cesse depuis notre accident de voiture à Kunduz, j’ai vécu avec de forts maux de tête. Je me suis cassé trois vertèbres dans cet accident et j’ai dû me faire opérer. En route pour traverser la frontière du Pakistan j’ai aussi souffert d’un terrible mal au cou. Mais j’ai oublié toutes mes douleurs quand j’ai entendu avec terreur les pleurs désespérés de Rahela. Nous l’avons emmenée à l'hôpital en ambulance. Nous avons attendu plus de deux heures avant que les médecins viennent nous donner les nouvelles, bonnes et mauvaises. La bonne nouvelle était que Rahela était en vie. La mauvaise nouvelle était qu’elle avait un trou dans le cœur. A entendre leurs paroles, tout devenait sombre, je me suis sentie très faible et je me rendais compte que je ne pouvais plus tenir debout, j’allais m’évanouir. 

Depuis ce moment, ma vie a changé de couleur pour devenir insupportablement noire. La nouvelle a affecté toute notre famille. De ce jour, aucun d’entre nous n’a été capable de sourire, d’être heureux, de rire et de s’amuser. Pourtant mon bébé est courageux. Elle sourit en dépit de toutes ses souffrances. Quand les tests se sont terminés dans l’Unité de Soins Intensifs et qu’il nous l’ont amenée, elle souriait. Les docteurs n’en croyaient pas leurs yeux. 

Bébé Rahela : Je sais que c’est difficile d’avoir un trou dans son cœur mais un sourire est un remède, alors je souris. Je sais que ma maladie rend amers tous les membres de ma petite famille mais ils essaient tous de gérer leur amertume pour m’aider à aller mieux. Quant à moi, il n’y a pas d’autre option que de continuer le combat. Je suis triste que mon père ne travaille pas et que les dépenses pour mon compte augmentent. Quand je dois aller à l’hôpital, c’est toujours ma mère qui m’emmène là-bas. La dernière fois, après la visite, nous avons dû dormir dans le parc. Le chauffeur de taxi a refusé de nous conduire là-bas car il savait qu’il y avait des cas d’infection au Coronavirus dans le camp. Nous avons dû passer la nuit dans le parc avec d’autre personnes comme nous -- des gens sans papiers d’identité et traités par le monde entier comme s’ils n’avaient aucune valeur. On laisse même les plus vulnérables dormir la nuit en plein air. Il y avait des familles avec des enfants, étendus sur le sol, leurs vêtements étendus tout autour d’eux. Je ne suis pas triste pour moi-même. Je suis triste pour ma mère qui doit me tenir dans ses bras et m’emmener partout sans obtenir ni bonne nouvelle ni résultat positif. 

Au cours des derniers mois de mon existence, ma mère et moi avons été sans abri pendant presque deux mois. Nous passions nos journées à l’hôpital et les nuits dans le parc, avant de rentrer à la maison. Ça me bouleverse de savoir que ma famille dépense autant d'argent pour ma santé. J’ai le sentiment de dérober les droits de mes sœurs. J’ai deux sœurs qui semblent recevoir moins d’affection et de soin depuis le jour où je suis née. 

J’ai des blessures au corps et à l’âme. Demain j’ai de nouveaux rendez-vous, de nouveaux tests. 

Ma famille s’inquiète à chaque rendez-vous, à propos des tests et de ce qui arrivera ensuite. 

Mère de Rahela :  Je ne sais pas ce qui se passera demain mais le sourire sur le visage de Rahela me donne l’espoir le plus grand. Je suis mère, mère de trois filles. Elles sont toutes en bas âge. La nuit dernière, la plus grande a dit: “Maman, pourquoi notre vie a-t-elle changé d’aussi mauvaise façon ? Nous étions heureux avant et tout était parfait. Mais du jour où Rahela est née, nous avons perdu notre bonheur? Ramène-là où nous l’avons prise. “

C’est vrai. Beaucoup de choses ont changé pour mes filles. Elles étaient pleines d’énergie auparavant mais maintenant elles sont réservées. Parfois elles sont malpolies, irritées lorsque l’environnement les affecte. Ni moi ni leur père n’avons le temps de leur donner beaucoup d’attention. 

Il y a quelque temps, une de mes filles s’est enfermée derrière une porte. Quand son père lui a demandé pourquoi elle a dit : je veux me tuer. Elle a seulement quatre ans et elle est déjà très déprimée. Cela semble presque normal puisqu’elle et sa sœur ne reçoivent que très peu d’attention  de notre part.  

Demain, c’est le prochain rendez-vous de Rahela. De nouveau nous allons devoir marcher, une adresse inconnue sans interprète grec et l’anglais ne sera pas compris. J’étais médecin en Afghanistan, une sage femme avec mon propre cabinet. Savoir qu’il sera très difficile voire impossible d’exercer ma profession ici me brise le cœur. Mon travail m’intéresse beaucoup et j’aimerais continuer à en apprendre plus à son sujet. 

C’est l’aube et je dois commencer à me préparer pour mon voyage de trois jours à la ville. Je ne sais pas quelles difficultés nous allons affronter. Mon esprit est fatigué. Mes yeux brûlent, il y a des docteur partout autour de nous. Qui devons-nous demander cette fois ? Finalement j’ai trouvé un infirmier qui a un doux sourire. “A qui puis-je demander le résultat du dernier test ?” 

Comment puis-je le supporter ? Comment puis-je trouver de l’espoir ? Ce que je craignais est arrivé. Il y a une plus grande incertitude au sujet de son traitement. Sa vie est en danger. Une fois de plus. Je me sens tomber. De nouveau tout devient noir. Quand je reviens à la conscience, je sens trop de douleur dans mon corps. La vie devient plus sombre chaque jour pour chaque membre de la famille. Une mère est le principal pilier d’une famille et ma famille se défait chaque fois que je suis loin de mes deux autres filles. Je ne peux rien y faire. Pour moi, la priorité est Rahela. 

Bébé Rahela: Je suis Rahela, huit ans désormais et je me bats avec un trou dans le cœur. J’ai d’autres trous à l’âme en voyant les souffrances de ma famille dans notre vie de réfugiés. 

Août 2020

No.13: Dans un “monde de guerre”, où pouvons-nous trouver la sécurité?

Nous nous sommes échappés de pays lointains, des pays de guerre, de violence et de misère. Nous sommes venus ici pour que nos enfants n’aient pas à voir la violence dont nous avons été témoins. 

Nous avons traversé la mer à la recherche d’abri et de sécurité. Nous avons mis nos vies à la merci de contrebandiers et d’étrangers qui nous ont aidés à traverser de rudes montagnes, de profondes vallées, des désertes et à la fin, une mer en colère. L’Europe était la promesse d’une nouvelle vie à la fin du voyage. 

Pourtant ce que nous vivons, ici et maintenant, est la menace d’un avenir sombre et incertain pour nous, nos enfants et les prochaines générations. 

Où pouvons-nous trouver la sécurité ? Ce moment de notre vie est celui où nous sommes le plus vulnérable, un moment auquel nous n’avons pas été préparés. Jamais auparavant nous n’avons vécu ensemble avec différentes communautés, chacune avec une culture différente, une religion et des croyances différentes, différents usages et différentes histoires. Ce que nous avons en commun, c’est d’avoir tous traversé des frontières qui nous ont laissés avec des blessures, des blessures dans notre corps et encore plus difficiles à traiter, des blessures dans notre âme.  

Notre vie de réfugié est emplie d’anxiété et de stress mental. Le processus d’examen de notre demande d’asile; nos soucis pour les êtres chers que nous avons laissés derrière et qui vivent exposés au danger; le futur de nos enfants qui est gâté puisqu’ils n’ont aucune opportunité d'aller à l’école ; nos transferts d’un camp à un autre, d’un centre de détention à un gettho, tout cela crée des peurs, des soucis, de la colère et de la frustration. Il n’y a rien d’étonnant à ce que le chaos et la violence se déchaînent dans les camps. 

Aucun de ceux qui arrivent ici ne jouit d’une bonne santé mentale. Même ceux qui sont physiquement forts souffrent de dépression et d’autres problèmes psychologiques. Même si ceux qui arrivent sont exempts de ces symptômes, une fois ici et au fur et à mesure que passent les mois d’attente, ils se sentent bientôt vulnérables et exposés, anxieux et craintifs. 

Dans une telle atmosphère, un petit événement peut provoquer des sentiments négatifs voire de la violence parmi différents groupes. Il suffit qu’un enfant lance une pierre à un enfant d’une autre communauté pour que très vite, il y ait de la suspicion et de la haine entre ces deux groupes. De tels sentiments sont engendrés si, par exemple, un enfant tombe de sa bicyclette alors qu’un autre, appartenant à une autre communauté, passe par là. 

De tels événements peuvent paraître mineurs et insignifiants. Ils peuvent pourtant avoir de terribles conséquences. Les gens s’arment de bâtons, de couteaux, de battes car ils sentent qu’ils peuvent être attaqués et qu’ils ont besoin de sentir qu’ils sont capables de se défendre et défendre leur famille. 

Même nos pères et nos frères empilent ce genre de choses pour pouvoir nous défendre. Les femmes ramassent des pierres pour leurs hommes afin qu’ils puissent les protéger.

Comment pourrait-il en aller autrement quand deux-mille cinq-cent personnes sont entassées, surtout maintenant, alors que nous affrontons une nouvelle et féroce menace, le CoronaVirus. La forme que prend l’exigence de “quarantaine pour sécurité” dans le camp est l’emprisonnement. Nous sommes contraints de vivre dans des “installations” fermées alors même que le nombre de gens infectés parmi nous augmente.

Quand la violence éclate et que nous appelons la police, personne ne répond, personne n’interfère. 

J’ai peur d’être prise dans cette violence, cette guerre. J’ai peur de blesser quelqu’un, de perdre ma foi dans les gens et dans la possibilité de paix dans nos vies. J’ai peur de ce qui pourrait arriver à mon père et à mes frères et je suis fatiguée de voir ma mère pleurer ou d’entendre crier les gens. 

Où trouverons-nous la sécurité ? Sûrement pas quand nous sommes enfermés, réprimés, cachés dans un camp éloigné et isolé. Personne ne nous voit, personne ne se soucie de nous, personne ne comprend que la vie de nos enfants sans école se perd en oisiveté. Et pourtant nous rêvons de devenir médecins, ingénieurs, professeurs....Combien de temps devrions-nous encore voir la violence quotidienne ? 

Combien de temps devrions-nous nous armer pour notre propre protection? 

Combien de temps devrions-nous souffrir d'anxiété et de dépression ?

Combien de temps nos enfants devraient-ils encore porter des pierres au lieu de livres et de crayons ? 

Combien de temps devrions-nous nous étioler, face à une totale indifférence au sujet de notre avenir 

Septembre 2020

No.14: Soixante Ans de Résistance

J’ai eu une vie simple avant d’être forcée de devenir une réfugiée. Ma famille était petite et nourrissait de doux rêves d’avenir. C’était une famille unie et aimante où chacun prenait soin de l’autre et l’apaisait avec des mots, de l’affection, des sourires, des encouragements. Ces mots, ces gestes étaient les remèdes à nos blessures, physiques et émotionnelles.
Et puis une révolution a renversé notre vie, comme un nuage noir et menaçant après une journée ensoleillée. Deux de mes frères ont été tués par les Talibans, nous avons perdu notre sécurité, notre sûreté et notre abri.

Ces meurtres ont déclenché l'alarme pour tous les membres de ce foyer. Comme une bombe, ils ont projeté chaque membre de la famille dans un coin. Le pouvoir des Talibans sur la région où nous vivions augmentait, de même que leur violence. Nous n’avions pas d’autre choix que de quitter notre maison, une ancienne maison qui abritait trente personnes, une immense maison traditionnelle — une maison que nous aimions. Deux de mes frères sont allés à Kaboul mais pour le reste de ma famille cela n’était pas une option. Notre seul espoir étant d’aller en Iran. Alors nous avons rassemblé notre courage et après avoir pris tout ce que nous avions, nous sommes partis avec mes filles, mes deux fils et mes petits enfants. Nous avons affronté de nombreuses épreuves au cours de notre voyage clandestin mais le pouvoir de ma famille était avec moi. Nous partagions nos forces les uns avec les autres. 

L’Iran ne pourrait jamais devenir mon pays et ne pourrait jamais me donner le sentiment d’être chez moi. C’était seulement un endroit où vivre mais sans dignité ni respect  – un lieu qui nous a aussi fait réfléchir et comprendre que nous avions des droits et n’étions pas uniquement les esclaves de l’Etat, destinés à travailler et à générer de profits économiques pour la classe dirigeante. 

Mes filles se sont mariées là bas et on construit une petite famille, dans une petite maison. Elles n’ont pourtant jamais pu en faire un monde sûr et agréable pour leurs enfants. Nous étions discriminés, ségrégués, même les enfants lorsqu’ils étaient à l’école primaire. Et une fois l'école primaire terminée, ils étaient exclus de toute éducation supérieure.

C’est suffocant pour n’importe quel parent de voir l’éducation de ses enfants limitée à une période donnée, à un âge et à un niveau d’enseignement donnés et de savoir que par conséquent, la seule chose qui leur sera demandée sera leur travail physique - pas leur esprit, leur talent ni leur ingéniosité. 

La vie dans un pays comme l’Iran n’est ni facile ni simple pour aucune famille. Ce n’a pas été facile pour notre propre famille, non plus, d’autant moins que mon mari a dû travailler huit longues années en dépit de sa faible condition physique et, à la fin, de son accident. 

L’Iran m’a simplement laissé les pires souvenirs et nous n’étions pas capables de construire un avenir décent. Je ne pouvais pas laisser mes enfants et mes petits enfants subir le même destin que mon mari. Alors une fois de plus, sous pression de tous côtés, nous avons décidé de poursuivre notre voyage vers un autre pays en espérant que nous n’affronterions pas les mêmes problèmes que ceux que nous avons connus ici. 

Pour moi, il n’y avait aucun espoir de vie meilleure ailleurs. J’ai pourtant décidé de partir pour voir mes enfants et mes petits enfants vivre en paix. Mon mari est mort et mes frères ont été assassinés. Mon corps devenait de plus en plus faible chaque jour et l’insuline était mon seul anti-douleur, prenant la mesure de mon souffle et de ma vie — comptant le nombre de jours pendant lequel je resterais en vie. 

Vous savez, vous lisez les mots d’une femme de soixante ans qui a connu bien des difficultés mais qui n’a jamais abandonné - ceci non pas parce que je suis née forte, mais parce que j’avais de fortes raisons d’être forte. 

Je suis une mère et une grand-mère. La responsabilité incombant à ces rôles s’est accrue quand la femme de mon fils est morte en donnant naissance à son premier enfant. Une fois de plus j’étais rejetée par la vie. J’ai affronté trop d’épreuves de différentes sortes en élevant mon petit-fils qui ne cessait pas de chercher l’odeur de sa mère, son amour et son étreinte. J’étais convaincue qu’en Iran, nous ne serions pas en mesure de commencer à construire une nouvelle vie pour avoir un avenir décent. Alors nous avons fait en sorte de contrôler nos peurs et de commencer notre voyage vers l’Europe en traversant des vallées et des montagnes, des déserts torrides et finalement la mer en colère. 

A la fin nous avons atteint la Grèce, Lesbos, Moria où même les jeunes gens ne pouvaient tolérer les conditions plus d'un mois. Je suis restée là-bas trois mois. Mon fils a été arrêté par la police parce qu’il a participé à une manifestation avec mille personnes de plus pour demander un traitement juste et équitable. 

Il est actuellement en prison. Personne ne le défend. Il y avait beaucoup de personnes à cette manifestation. Pourtant, seul mon fils a été arrêté, parce que les autres étaient silencieux et n’attaquaient pas la police. Je réalise maintenant que je n’ai pas seulement risqué la valeur de ma vie en venant ici mais aussi l’unité de ma famille, qui s’est brisée.

Je suis une femme dont le corps est consumé par l’insuline et dont le coeur est consumé par les douleurs et les plaies de l’âme. Je me retrouve avec beaucoup de blessures, beaucoup de douleurs et de plaies, beaucoup d’enfants non accompagnés, sans gardien. Toutes ces responsabilités sont réellement lourdes pour moi et aujourd’hui, alors que je me sens plus faible que jamais, je réalise que je ne suis pas la seule à souffrir toutes ces peines. En dépit de cela, je n’ai personne avec qui partager mes mots et à qui exprimer mes sentiments. Je suis réprimée, limitée, en prison et empêchée, non pas par les clôtures qui entourent Ritsona mais par les problèmes médicaux et mentaux. 

Mon fils est en prison à Moria, la tombe de mon mari est en Iran. Mes petits-enfants sont sans parents. La tombe de mon frère est en Afghanistan. Et je suis livrée à moi-même/. Maintenant nous affrontons le Coronavirus. Combien de jours puis-je rester en vie ? La vie de mes petit-enfants sombre du fait de la discrimination, y compris en matière d’éducation. Tous ces problèmes m’étouffent, ils ne me laissent pas respirer. 

Combien de temps vais-je rester capable de tricoter et de vendre des sweaters afin d’économiser l'argent de mes médicaments et envoyer de quoi finalement payer la caution qu’exige la police de Lesbos pour libérer mon fils de la prison ?

Connaitrai-je la paix et le respect pendant les derniers jours de ma vie ? 

Verrai-je un avenir meilleur pour mes enfants et petits-enfants ? 

Serais-je traitée comme une femme qui a acquis une expérience précieuse pendant soixante-ans de vie plutôt que comme une immigrante pauvre et stupide ? 

Mon fils sera-t-il réuni avec moi et avec son enfant ? 

Pourrai-je me reposer ? 

Novembre 2020

No.15: Serons-nous jamais réunis ?

Le mariage n’est pas seulement une cérémonie traditionnelle propre à la culture. Il est aussi la preuve que deux personnes qui se sont mariées et leurs enfants constituent une famille qui ne doit pas être brisée.

 Les différences de nationalité, de religion, de race entre femmes et maris ne doivent jamais justifier la séparation d’une famille. De plus, chaque fois que les circonstances forcent les membres d’une famille à se quitter, le simple fait qu’ils appartiennent à une même famille devrait être une raison adéquate pour les réunir tous. 

Malheureusement, rien de cela ne s’applique à mon expérience. Après huit ans de vie commune avec mon mari et mes enfants, au moment où j’ai atteint l’Europe comme réfugiée, ma famille a été défaite et j’ai été classée comme mère célibataire.

Quand je suis arrivée au camp de Moria, à Lesbos, Grèce, avec mon mari handicapé (il a un os en platine dans la jambe) et mon fils de huit ans, nous sommes allés au bureau d’enregistrement des demandes d’asile. Une fois nos données enregistrées, ils nous ont demandé notre certificat de mariage. Nous le leur avons donné pour le voir aussitôt rejeté de la façon la plus brutale qui soit. 

La femme derrière le bureau d’enregistrement a ajouté “Votre document n’est pas valide ici. Il indique que vous avez été mariés en Iran alors que vous venez d’Afghanistan. Par conséquent, nous allons vous enregistrer comme individus séparés et non comme mari et femme. Votre mari sera donc enregistré comme homme célibataire et vous comme mère célibataire sans gardien. Quant au garçon, il sera déclaré sous votre responsabilité.

C’était vraiment dur d’accepter que la loi Européenne ne reconnaisse pas la validité de notre mariage après huit ans de vie commune et que cela puisse briser notre famille.

Puisque mon mari a une infirmité, l’essentiel de la procédure légale a été effectué par mes soins. Toutefois il n’y avait pas de difficulté pour suivre le processus de demande d’asile. Pourtant, à chaque étape de ce processus, mon cœur et mon esprit battaient pour mon garçon car nous ne pouvions même pas obtenir la permission de vivre dans la même tente. Être responsable de lui sans être à ses côtés m’effrayait car mon fils est un garçon passionné et très entêté.

L’os de platine dans la jambe de mon mari lui causait beaucoup de problèmes. Nous devions aller en Europe dans l’espoir d’obtenir un traitement pour lui mais il devenait de plus en plus vulnérable. Beaucoup de gens étaient transférés depuis Moria. Parmi eux, ma sœur qui était presque dans la même situation que moi mais pour des raisons différentes. Bien qu’elle soit arrivée avec son mari, elle avait été enregistrée et déclarée comme mère célibataire, ceci parce que son mari avait deux femmes et ne pouvant être déclaré responsable que de l’une d’elles, il avait choisi de rester avec la plus âgée. En conséquence, ma sœur avait été considérée comme mère célibataire et ses deux jeunes filles avaient reçu une assistance des autorités en tant qu’orphelines.

En dépit de toutes les difficultés, j’essayais de suivre le processus médical de mon mari pour que son handicap soit pris en compte dans sa demande d’asile. Toutefois, nous n’avons pas réussi à obtenir une quelconque réponse des médecins pour certifier sa vulnérabilité avant la première revue de la demande d’asile. C’est ainsi que nous avons eu le tampon rouge sur notre premier et notre second enregistrement au bureau de demande d’asile ; en d’autres termes, notre demande d’asile avait été rejetée.

Quand nous ne pouvions trouver aucune autre alternative, nous nous sommes tournés vers les solutions illégales et nous avons mis nos vies entre les mains de contrebandiers et d’étrangers. Il n’y avait pas d’autre option et même pas le temps de penser aux conséquences, y compris aux dangers du voyage lui-même. Mon seul souci était de partir d’ici, de me sauver, moi et l’avenir de mon fils.

Les passeurs ont pu trouver une façon de nous transférer de Moria sur le continent puis au camp de Ritsona où ma sœur vivait déjà. 

Maintenant je vis à Ritsona moi aussi. En arrivant ici pour la première fois, je me suis abritée en secret pendant deux mois dans la maison de ma sœur. Pendant ces deux mois, je vivais dans la peur d’être arrêtée et renvoyée au camp de Moria.

Après deux mois, nous avons décidé de parler de notre logement avec les autorités du camp. Je ne savais pas s’ils allaient comprendre ma situation et accepter ou s’ils allaient parler à la police pour qu’ils m’arrêtent et me renvoient à Moria.

J’étais assez optimiste malgré tout, comme il y avait le feu à Moria à ce moment-là, il était moins probable qu’ils me renvoient à Lesbos.

Aujourd’hui, je vis à Ritsona avec mon fils de neuf ans. Ici, j’affronte différentes sortes de problèmes. Au même moment, mon mari est dans un nouveau camp, Kara Tepe, à Lesbos où la vie de tout le monde est en danger et où les droits humains élémentaires (basic) sont violés. Il a à peine survécu au feu de Moria et maintenant, comme un millier de personnes vivent là, il subit des conditions inhumaines, exposé au Covid 19 avec, en plus, des problèmes avec le processus d’asile.

Ici, je suis privée de tous les droits dont jouissent les autres habitants et nos cartes de crédit sont désactivées alors que pendant la quarantaine, il n’y avait pas la moindre considération pour notre alimentation, pas même la possibilité de distribution de paniers d’aliments secs.

Ici, même ceux qui sont en bonne santé deviennent vulnérables, non pas à cause de leurs problèmes physiques mais à cause de leurs problèmes psychologiques. Chaque fois que je parle avec mon mari et que je lui demande des nouvelles, je me sens très triste. Il souffre trop là-bas et en tant qu’homme célibataire, il est traité très brutalement par les autorités. Je me sens aussi très mal en voyant que même mes propres maladies, surtout celle qui affecte mes poumons, sont oubliées parmi tous ces ennuis alors que ça va de pire en pire.

Je suis une femme qui est aussi mère et épouse. Je ne peux pas cesser de penser à mon mari enfermé dans un environnement inhumain, cerné par les barbelés et le virus.  Combien de temps encore vais-je devoir souffrir loin de mon mari ? Combien de temps vais-je devoir rester silencieuse face aux désirs de mon fils as a cjhild, alors qu’il subit la discrimination et qu’il est émotionnellement harcelé par las autres enfants 

Serons-nous jamais réunis en tant que famille ? 

Novembre 2020

No. 16: Voici le monde des statues mouvantes. Voici le monde des fantômes.

Oui, chacun est vivant, mais sans âme, sans but, sans l’énergie de l’inspiration et du désir qui anime toute vie.

Leur seul souhait est de traverser la frontière grecque et d’atteindre un autre pays européen.  Il n’y a aucune lueur d’espoir ici et nous nous étiolons. Ici le jour est vécu en attendant la nuit et la nuit en attendant le matin.

Ici la femme enceinte termine le dernier jour de sa grossesse dans le regret, le repentir. Elles sont assaillies de remords en pensant à l’avenir de leurs enfants et craignent que leurs nouveau-nés subissent le même sort que le leur. Elles prient pour que leurs bébés ne vivent pas la même expérience et, avec ces pensées et ces craintes, elles se blâment de les porter dans leur ventre.

Ici, les bébés naissent dans l’ambulance, dans les maisons préfabriquées ou dans des containers. Leur cordon ombilical n’est pas coupé par un médecin mais par la simple lame d’une accoucheuse. Le sang se perd pendant des heures et dans ce monde de traditions, on dit du bébé né dans les ténèbres de la nuit qu’il est venu sous une mauvaise étoile.

Ici les bébés naissent, grandissent et passent les années les plus décisives de leur vie parmi les containers de métal et les maisons préfabriquées, là où chaque jour est le même, une répétition sans fin, sans variété, aucun apprentissage, pas d’école. Ils souffrent tous de la même abjecte négligence.

Ici, des filles sont si seules et si désespérées qu’elles envisagent même le suicide. Quelquefois, dans leur terrible solitude, elles perdent le jugement et font confiance à n’importe quelle personne toxique de leur entourage. Pourtant, tout commence quand les liens familiaux se cassent. Les parents reprochent leur comportement à leurs fils et filles et eux, à leur tour, blâment leurs parents pour leur condition. Car ce sont les parents qui ont décidé de quitter leur pays et de devenir des réfugiés. Le fait est, bien sûr, que ces pauvres parents ne pouvaient en aucun cas imaginer à quoi leur vie ressemblerait une fois les frontières passées et qu’ils auraient atteint l’Europe. Les générations ne se comprennent pas, chacune perdue dans ses propres douleurs. 

Ici, les jeunes garçons ont recours à l’alcool, la seule façon de réduire le stress dont ils souffrent. Et quand l’alcool échoue à alléger leur stress, ils commencent à employer des drogues qui leur viennent des mains de différentes personnes.

Ici les gens sont comme des anneaux dans les chaînes d’infection. Il suffit qu’une chose soit utilisée par une personne et elle le sera par beaucoup d’autres. Il suffit qu’un garçon fume pour que les autres commencent aussi à fumer. Indépendamment de leur âge, les jeunes garçons comme les hommes âgés n’ont qu’un seul but : trouver l’argent, non pas pour de la nourriture mais pour payer les trafiquants qui les aideront à passer illégalement des frontières. Des commerces auto-organisés, des mini marchés et des boutiques sont les seules activités qui les gardent occupés et leur font gagner de l’argent – l’argent qui est le seul moyen pour tenter de se rendre dans un endroit plus hospitalier. 

Ici les foyers familiaux sont facilement brisés et les grossières promesses des autorités le facilitent. Par exemple, ils disent que ceux qui divorcent peuvent trouver un abri sûr. Ce qu’ils ne disent pas, toutefois, c’est combien de temps l’abri sera disponible et toutes les conséquences qui leur retomberont dessus.

Ici, pendant la nuit, la sécurité pour les adultes proches, c’est de marcher ensemble à travers le camp, l’un étant le gardien de l’autre. Ici la sécurité signifie appeler la police, même si elle n’intervient pas quand bien même les conditions libèrent le chaos. Mais s’il est question d’une dague, d’un couteau, d’un tas de choses, la police secrète apparaît instantanément. 

Ici, la vie pour ceux qui ne veulent pas tomber dans l’addiction, gaspiller leur vie ou en changer la direction, c’est d’être rapide, malin, prudent, de s’entendre avec tous mais en réalité de rester seul avec soi-même.

Ici les gens préfèrent s’enfermer à la maison, non seulement de crainte d’être infectés par le coronavirus mais aussi de crainte d’être infectés par les gens toxiques.

 Ici il y a des femmes qui ne peuvent pas sortir de leur maison en l’absence de leur compagnon. La porte leur est fermée et même lorsqu’elles affrontent la violence elles doivent cacher leurs souffrances, elles ne doivent pas en parler, même pas au médecin. Elles doivent mettre leurs mains sur la bouche pour empêcher les autres de prendre connaissance de leur condition. Le fait est qu’elles savent toutes quelle est la fin de l’histoire, elles savent toutes que l’endroit appelé « maison d’accueil sécurisée » ne l’est pas pour longtemps.  Il n’y a pas non plus de parcours sûr pour leurs enfants.

Ici les temps sont inversés pour tout, la nuit est le jour et le jour est la nuit. Ici la vie des gens est inversée. Ici la paix et la tranquillité ne sont qu’apparentes. Sous cette apparence le chaos est partout. Les traditions et les usages sont suffocants pour nous tous.

Ici la façon sûre d’élever la voix se trouve dans les écrits d’une jeune fille. Elle écrit à propos du monde en noir et blanc des habitants du camp de réfugiés de Ritsona, de leurs vies vécues comme des statues mouvantes. Son style aiguisé grave ses mots sur les pages blanches de son carnet. Pourtant elle espère quelque chose d’autre. Elle espère écrire sur ses rêves et pas sur les souffrances qui l’entourent.

Je suis cette jeune fille. Oui, j’essaie de vivre pour ne pas devenir une statue mouvante, pour ne pas être réprimée, pour ne pas être confrontée aux questions de la prochaine génération qui demandera pourquoi je n’ai pas agi.

Nous sommes transformés par les autorités, celles qui nous empêchent de penser, de parler et d’agir pour garder notre dignité, notre respect et notre honneur.  

Parwana Amiri

No. 17: Mon monde, c’est le travail de la terre

Quand ma femme et moi avons émigré en Iran, le gouvernement nous a menacés de déportation. C’est exactement à ce moment-là que nous avons découvert que ma femme était enceinte et c’est alors que nous avons commencé à prier pour un miracle.

Ma jeunesse a été empoisonnée par la discrimination. La seule idée que mon enfant puisse aussi être victime de discriminations similaires était insupportable. Cette idée était devenue un cauchemar qui consumait mes forces. Alors nous avons décidé que nous devions quitter l’Iran et chercher un meilleur endroit pour que nos enfants y grandissent, quels que soient les risques qu’un tel voyage entraînerait. Nous voulions que notre enfant naisse en un lieu de sûreté, de paix et de possibilités futures.

Mes parents étaient totalement contre cette décision car ils étaient très vulnérables et il n’y avait personne pour s’occuper d’eux une fois que nous serions partis. Mais pour nous, il n’y avait aucune autre option. Nous n’allions pas devenir spectateurs de la vie malheureuse de notre enfant.

Les voyages des réfugiés ne sont jamais sans risques, sans dangers ni sans épreuves. Mais chaque réfugié qui entreprend ce voyage a, au moins, une expérience horrible, un moment insupportable qu’il ne pourra jamais oublier. Pour nous, la pire partie de notre voyage a été la mer, quand ma femme essayait de supporter les douleurs de son ventre afin de ne pas être arrêtée par les polices en traversant la frontière. Dans ce terrible moment, pendant la traversée, nous n’aurions jamais imaginé finir dans ce camp affreux, aux marges de l’Europe.

Comme pour beaucoup de réfugiés, ma vie, jusqu’à présent, a été sans joie, sans certitudes, sans croyance en la possibilité d’un futur meilleur. Avec l’arrivée de notre enfant, toutefois, je ne pouvais plus accepter de poursuivre une pareille existence. J’ai commencé à entreprendre des actions pour une vie meilleure et un futur plus brillant.

Pendant huit ans en Iran j’ai été un fermier et pendant ces années j’ai acquis une expérience valable en agriculture. J’ai décidé d’utiliser cette expérience et j’ai commencé à planter différents végétaux, surtout des légumes, dans de petites parcelles près de notre maison, avec un accès à l’eau.

Je veux que le monde entende ma voix, écoute mes paroles. Je crois que chaque individu doit pouvoir travailler dans le domaine qu’il souhaite et dans lequel il est expérimenté. A ce moment-là seulement est-il capable de développer son potentiel et de gagner dignement un revenu. La passion est une clef du succès, de la progression personnelle et de la force. En aucun cas cela ne doit être réprimé ou caché.

J’étais déprimé auparavant mais l’agriculture, le fait de semer des plantes, de leur donner de l’eau, d’être à l’air libre m’a sauvé des sentiments lourds et sombres qui m’oppressaient. Quoi qu’il en soit, travailler ici n’est pas aussi facile que cela peut le paraître au passant. Cela n’a pas non plus révolutionné ma vie.

Bien que le travail de la terre m’ait donné un peu de répit, à chaque instant mes pensées sont avec ma femme qui souffre de diabète et d’hypertension et aussi pour notre nouveau-né qui n’a que cinq mois et qui est très malade.

Notre voyage vers l’Europe a sévèrement endommagé la santé de ma femme. Son niveau de sucre est très élevé et a provoqué deux fausses-couches. Ce bébé est notre dernier espoir car les docteurs nous ont prévenus que ma femme ne pourrait plus être enceinte.  Malheureusement, elle est maintenant dépendante d’un médicament qu’elle prend trois fois par jour. Elle doit aussi prendre de l’insuline chaque jour.

Pourtant ces difficultés ne m’empêchent pas de ressentir de la joie quand je vois croître nos propres plants, en dépit des ressources limitées dont je dispose. Je suis aussi satisfait de pouvoir vendre une partie de la récolte aux habitants du camp à un prix meilleur que celui qui est pratiqué par les vendeurs locaux, même si leurs fruits et leurs légumes sont souvent de très mauvaise qualité.

Je suis fier d’être fermier. Je veux vivre ma vie, mon monde, mon futur, mes espoirs et mes rêves dans un pays verdoyant où je peux appliquer mon énergie sans qu’on me la supprime.

No. 18: Mes chers parents, cet argent est mon droit  

Je suis une fille qui a certains besoins et pour les satisfaire, je ne veux pas être assujettie à des bouts de papier appelés « monnaie ».

Quand mes droits me sont dérobés par les gens de mon entourage, je peux me battre pour eux, surtout si j’ai le soutien de mes parents. Mais comment puis-je le faire quand ce sont mes parents eux-mêmes qui répriment mes droits ?

Je suis une jeune fille pour qui le monde autour de ce camp devient une passion et les contraintes financières un esclavage.

Plus que jamais auparavant, je dépends de ce que l’argent peut m’acheter et j’estime qu’avoir un peu d’argent est mon droit mais qu’il est violé par les autres.

Je n’ai pas le droit d’avoir 1€ des 75€ que le gouvernement donne à mes parents ?  Ne comprenez-vous pas que, quand je sors avec mes amis sans rien en poche et que je les vois acheter une chose qu’ils aiment, même une simple glace, je me sens humiliée et ma fierté en souffre.

Ceux qui sont autour de moi peuvent me comprendre car ils partagent ma condition.

Pensez-vous qu’il soit juste de m’empêcher d’obtenir mes droits parce que vous ne voulez pas donner d’argent à vos fils de peur qu’ils l’utilisent pour acheter de la drogue ou de l’alcool ? Ne réalisez-vous pas qu’ils vont trouver cet argent ailleurs ?

Mon frère achète de l’alcool pour le boire et il dépense ainsi son énergie. Pourquoi devrais-je être sacrifiée parce que vous voulez empêcher la satisfaction de ses désirs de destruction ?

Ne pensez-vous pas qu’en tant que fille, j’ai des besoins urgents à satisfaire dont je ne peux peut-être pas parler ouvertement avec vous ?

Mes chers parents ! Il y a des moments où je ne peux vous demander d’argent mais où j’en ai réellement besoin. Vous attendez-vous à ce que je vous demande de l’argent pour des serviettes hygiéniques ou des sous-vêtements ou encore des produits d’hygiène personnelle ?

N’êtes-vous pas conscients qu’ici, l’arme des loups qui chassent les jeunes filles dans le besoin comme nous est de leur offrir ces morceaux de papier appelés « monnaie » ?

Sachez alors que, si vous ignorez nos besoins, vous serez la raison pour laquelle nous mordons à l’appât et devenons les victimes de pareils loups.

Vous être responsables de moi ; responsable de mon alimentation, de mes vêtements et de mes autres besoins élémentaires. Vous êtes responsables de ma vie, de ce qu’elle sera sombre ou lumineuse car je suis en train de traverser les années les plus cruciales et les plus formatrices de ma vie.

Mes chers parents, je veux me plaindre de vos actions, je veux me plaindre parce que ces actions me privent de mes droits fondamentaux. Vous n’êtes pas en train d’élever un animal qui resterait docilement à la maison parce que vous pourvoyez simplement à ses besoins de base.

Provoquer et séduire les hommes ne m’intéresse pas. Alors ne justifiez pas votre attitude envers moi sous le prétexte que me faire rester à la maison et m’empêcher de me procurer un peu de joie en compagnie de mes amis me gardera en sécurité dans l’environnement du camp.

Mais je soupçonne que votre comportement a une autre raison. Je pense que vous ne me donnez pas l’argent qui me revient de droit pour m’occuper de mes propres besoins parce que vous voulez l’économiser afin de continuer votre voyage en Europe. Vous savez que nous aurons besoin de cet argent pour traverser les frontières et ne plus avoir à rester ici.

Je sais, vous ne me traiteriez pas ainsi si vous n’envisagiez pas ces dépenses futures en vue de notre départ. Et vous ne penseriez pas à partir pour un autre endroit en Europe si nos droits humains étaient respectés ici, si le processus d’asile était juste et efficace, si nous pouvions avoir accès à la santé, à l’éducation, aux services sociaux, si nous étions traités comme des individus normaux et égaux.

Finalement, la raison pour laquelle nous sommes retenus à l’intérieur, la raison pour laquelle nos ailes sont entravées ne vient pas de nos parents mais du camp où nous vivons.

Parwana Amiri

No 19:  Vous répandez des gaz lacrymogènes pour nous faire taire, nous répandons nos paroles pour être entendus !  

J’ai l’impression de vivre dans un cauchemar, un cauchemar qui ne peut pas être réel. Je ne peux croire qu’aux marges d’un continent qui nous a semblé être la mère de la liberté, je tiens un panneau en carton disant : "GRÈVE DU CAMP POUR LA LIBERTÉ DE CIRCULATION”. Je me tiens dans la première ligne de la manifestation organisée pour défendre notre voix, notre existence, nos droits et nous donner une chance de devenir visibles et d’être entendus. 

Traverser les frontières n’est pas seulement passer d’un pays à un autre. Une frontière passe au travers de votre être tout entier – elle vous coupe du monde parce qu’elle ne vous permet ni de parler, ni d’agir, ni de prendre part à la vie qui se déroule autour de vous. Alors ne vous opposez pas. Nous défendons nos droits. Nous demandons une vie normale faite de dignité, d’honneur et de respect. 

Je ne pouvais pas imaginer que des procédures administratives utiliseraient mon parcours pour limiter ma vie, passée et présente. Je pensais que les épreuves que nous avons endurées en traversant les frontières pour atteindre la sécurité étaient des témoignages adéquats des raisons légitimes de notre arrivée et des dangers dont nous avons fait l’expérience dans notre pays. Aujourd’hui, nous sommes ségrégués en différents groupes et catégories qui ne sont pas traités de manière égale. 

Nous sommes ségrégués du reste de la population et jamais traités comme des citoyens grecs normaux. Dans le camp, les différentes communautés ne socialisent pas suffisamment et restent entre elles. De plus, il semble que toutes les communautés ne sont pas traitées équitablement par les autorités grecques. Nous soupçonnons qu’une pareille discrimination fait partie d’une stratégie visant à créer des divisions et du ressentiment au sein des différents groupes. Si la vulnérabilité est un critère dans les décisions qui portent sur notre sort, nous sommes tous vulnérables. Traverser les frontières, vivre dans les hotspots et les camps, recevoir des blessures infligées à nos corps, à nos esprits et à nos âmes nous a épuisés.Vivre dans des tentes sales, exposées aux pluies, à la neige au froid ; recevoir encore et encore des promesses qui ne sont pas tenues, tout cela a tué notre esprit et nos espoirs. 

Nous voici psychologiquement détruits. La passion, l’énergie et la vie des jeunes gens sont gaspillées et malgré toutes ces réalités, vous demandez à ce que nous restions silencieux, que nous fermions les yeux à ce que sont vraiment les réalités de nos vies. 

De telles réalités, toutefois, ne peuvent rester cachées aux yeux des jeunes et des pères de famille. C’est pourquoi ils recourent à l’alcool et aux drogues  pour se maintenir loin de la vie réelle, pour ne pas voir que l’avenir de leurs enfants est un sombre avenir, pour ne pas ressentir l’incertitude, pour ne pas être gagnés par la confusion et douter de la légitimité de leurs demandes. N’attendez pas de nous que nous attendions plus longtemps/ Nous ne voulons pas nous tromper nous-mêmes, tricher avec nous-mêmes.

Je vois que cela ne vous intéresse pas de parler avec nous, de nous écouter. Ce qui vous intéresse est uniquement de montrer votre pouvoir en réprimant nos voix et en envoyant la police anti-émeutes contre nous alors que nous manifestons pacifiquement. Croyez-vous réellement que les gaz lacrymogènes vont nous réduire au silence ? Non, ce ne sera pas le cas ! Vos règles, vos lois et votre façon de nous traiter équitablement est suffocante, elle nous coupe le souffle, elle brûle notre coeur. Nous manifestons pour survivre. 

Si vous ne me permettez pas d'agir en ville, j'agirais dans le camp ! 

Si vous ne me donnez pas de micro pour parler, je crierai, j’appellerai les autres à me soutenir!

Si vous ne laissez pas crier, j’enverrai mes mots dans des lettres au monde. La vie que vous m’imposez est une constante provocation. 

Mars 2021

No 20: ”Resteriez-vous silencieux ?”

Resteriez-vous silencieux ?

Si vous étiez l’un de nous, ici au camp de Ritsona, loin de la ville, isolé, sans accès à aucun service décent pour satisfaire vos besoins les plus élémentaires – resteriez-vous silencieux ? Resteriez-vous silencieux si vos enfants s’étiolaient, désœuvrés, sans école ni enseignement ? Si on vous avait promis qu’ils iraient à l’école et que cet heureux changement était repoussé pendant des mois, resteriez-vous silencieux ? Et si vous réalisiez qu’il n’y a pas d’autre justification de ce report que la mauvaise volonté de l’Etat et des municipalités, resteriez-vous silencieux ? Resteriez-vous silencieux si les camps de réfugiés où vous vivez étaient présentés comme des bombes hygiéniques à fermer et à séparer du reste de la population.

Si vous étiez l’un de nous — familles, femmes vulnérables, enfants non accompagnés, jeunes filles et garçons exposés à toutes sortes de risques y compris la drogue et la prostitution — tous attendant des années de savoir quelle sorte de vie l’avenir nous réserve, resteriez-vous silencieux ? Resteriez-vous silencieux face aux promesses vides des représentants de l’Etat, du ministre de l’immigration et des autorités du camp ? Oui, leurs promesses et leurs mensonges ont gardé nos bouches closes mais leurs actions discriminatoires (par exemple, donner une priorité de demandeurs d’asile légitime à la communauté Syrienne par rapport aux gens venus d’autres parties dévastées du monde) ont créé des divisions, de la haine, de la ségrégation et de la suspicion entre les communautés. Resteriez-vous silencieux face à cette méchanceté?

Si vous voyiez votre vie menacée par les bagarres entre communautés frustrées et en colère, vos nombreux appels à la police demeurer sans réponse et les policiers présents ne rien faire pour rétablir l’ordre et la paix, resteriez-vous silencieux ? Et resteriez-vous silencieux quand la police anti-émeute est finalement envoyée pour attaquer les manifestants qui réclament un traitement égal dans les procédures de demande d’asile ? Je sais que vous ne le feriez pas, parce que chaque être humain demande à être traité avec égalité, spécialement les réfugiés qui vivent dans le même camp et qui sont tous aussi vulnérables les uns que les autres.

Cher État, nous n’avons aucune confiance en vous ! Vous avez renié vos promesses plusieurs fois. Vous avez joué avec nos vies et avec notre futur en nous faisant attendre et en nous réprimant avec vos jeux politiques, en faisant parler vos représentants avec “nos” représentants — ceux que vous avez choisis et non ceux que nous aurions choisis pour parler en notre nom. Vous avez dressé les communautés les unes contre les autres de sorte que nous ne pouvons pas nous unir dans nos luttes. Vous connaissez parfaitement bien nos problèmes pour les avoir causés. Vous nous avez enfermés dans une zone industrielle, vous nous avez séparés des habitants à qui vous avez donné peur de nous. Pire, quand vous accordez finalement le statut de réfugié, vous nous envoyez dans le monde pour “nous intégrer” sans aucun moyen de le faire, en nous retirant jusqu’au maigre support financier sur lequel nous pouvons compter en vivant au camp. Quelle hypocrisie !!! Nos vies, au lieu de devenir des vies, deviennent des cauchemars.

Nous voulons faire entendre nos voix et nous aimerions engager avec vous un véritable dialogue, direct et complet. Nous ne voulons pas nous retrouver face aux représentants que vous envoyez à notre rencontre. Ils n’ont aucun respect pour nous ni pour nos demandes, seulement des humiliations. Jusqu’à ce que cela soit une réalité, nous estimons nécessaire de manifester sans arrêt pendant trois jours. Nous appelons toutes les communautés à défendre l’égalité pour tous — tous ceux d’entre nous qui souffrent dans l’incertitude et qui sont totalement démoralisés par les reports répétés du processus légal de revue de nos dossiers. Nous manifesterons pendant trois jours du matin à l’après-midi avec la faim, la soif, la fatigue, constamment soucieux des enfants que nous laissons derrière nous.

Je n’aurais jamais imaginé être le témoin de pareilles scènes aux marges de la grande Europe. Mon journal est plein des souvenirs sombres ou incolores que vous avez engendrés.

Je vous demande ceci :

Pouvons-nous être des vôtres ?

Intégrés avec vous ?

Pouvons-nous vivre ensemble ?

Dans la même société pour toujours ?

Parwana Amiri

Fevrier 2021

No 21. Nous avons besoin de ponts qui connectent, pas de murs qui séparent.  

Il y a quelques jours, je me suis réveillée comme d’habitude et je me suis préparée à me rendre en classe. Comme je marchais, j’ai remarqué des bulldozers et de nombreux ouvriers à l'œuvre du côté de la porte de derrière, occupés à construire quelque chose. Ils avaient déjà déposé des tiges de métal longues et rouges. Quand je leur ai demandé  de quoi il s’agissait, ils m’ont dit qu’ils allaient construire un mur tout autour du camp. Ils m’ont également dit que ce mur ferait trois mètres de haut et qu’il serait terminé dans un mois.

Le camp de Ritsona a été une structure ouverte pendant des années. Il ne doit en aucune circonstance devenir une structure close. Cette assertion n’est pas basée sur une considération théorique et oiseuse du concept de détention. Elle est basée sur le concept primordial d’intégration sociale en tant que politique et aspiration pour les immigrants et les réfugiés.  Un camp fermé ne rend pas seulement impossible l’intégration à la société locale, il viole aussi les droits humains les plus élémentaires des habitants du camp et les prive du minimum de liberté de mouvement qu’ils avaient. Les gens de Ritsona doivent être vus et reconnus dans leur humanité et dans les droits qui découlent de cette humanité. 

Le silence règne dans le camp. La seule préoccupation de tous reste liée aux entretiens et au processus de demande d’asile. Très peu sont au courant de la construction du mur si ce n’est personne. Aucune annonce n’a été faite à ce sujet. 

Ce dont ils pourraient avoir conscience est que le ministre de l’immigration, Mitarachis, a déclaré que seuls les camps des îles grecques deviendraient des structures fermées. 

L’argent dépensé à la construction des murs pourrait être utilisé pour offrir une vie meilleure à ceux qui vivent dans les camps, une vie qui sauvegarderait l’intégrité et la dignité des gens. Il pourrait être employé à couvrir leurs besoins médicaux, leurs besoins d’éducation et leurs besoins psychologiques. Il n’y a pas de justification aux murs qui emprisonnent et stigmatisent ceux qui, laissant derrière eux des existences pleines de menaces, ont cherché refuge dans ce pays. 

Ces murs ne doivent jamais devenir une réalité. Nous ne devons pas devenir des prisonniers sans avoir commis ni crime ni délit. Nous devons nous rassembler et, unis, protester contre cela. 

Donnez-nous votre soutien, donnez-nous votre solidarité. Ne les laissez pas nous couper du monde.  N’acceptez pas l’indignité de cette exclusion, de cette violation des droits, de cette injustice. 

Mai 2021

No 22. Au monde des politiciens – une lettre en attente de réponse  

Je m’appelle Parwana Amiri. En ce moment, j’habite au camp de Ritsona avec trois-mille autres personnes dont des centaines de jeunes filles comme moi. Je vous écris non parce que je vous fais confiance ou que je crois en vous mais parce que je dois donner une voix aux nombreuses personnes autour de moi qui continuent à espérer en vous. Je discerne cet espoir dans leur visage quand ils rient, je sens cet espoir dans leurs veines quand je tiens leurs mains, je suis témoin de cet espoir dans l’éclat de leurs yeux quand ils rencontrent les miens. Je peux sentir cet espoir tout en percevant constamment le sourd océan de colère qu’ils essaient de tenir sous contrôle.

Pouvez-vous comprendre ce dont je parle ? Nous sommes ici, des milliers de personnes blessées, sommées de prouver notre vulnérabilité. Pourtant personne ne nous voit vraiment, personne ne nous écoute vraiment, personne n’essaie vraiment de comprendre nos blessures, encore moins de les guérir.

N’avez-vous jamais écrit une lettre puis attendu une réponse ? Peu importe ce dont parle la lettre. Vous écrivez et vous vous attendez à une réponse ; une simple réponse ferait l’affaire. Nous aussi, nous attendons une réponse aux lettres que nous vous adressons. Un petit changement dans notre condition, même une attention vague et distante sincèrement orientée vers nos appels serait suffisante pour nous donner l’espoir, l’espoir que, malgré notre différence, nous serons acceptés, que le rêve d’intégration ne se réalisera pas en nous forçant à changer et à nous comporter selon des manières autres et inconnues de nous, mais en acceptant de vivre avec nous, en nous respectant comme d’authentiques êtres humains.

Je vis dans un no man’s land, déterminée à écouter et à recueillir des milliers de récits de vie chaque jour. Pendant ce temps, la seule chose que vous êtes préparés à faire est de voter des lois toujours plus restrictives à notre égard, des lois basées sur la connaissance la plus limitée qu’il soit de nous, acquise à travers les plus courtes et les plus superficielles rencontres qu’il soit avec nous. Vous écrivez ces lois avec un stylo mais nous les sentons sur notre peau, dans nos os et dans notre âme chaque jour et chaque nuit !

Je vous écris depuis une maison à l’intérieur du camp en regardant par la fenêtre le mur qui nous entoure. Des enfants jouent dehors et je suis certaine qu’aucun d’entre vous ni personne d’autre n’accepterait de telles conditions pour leurs propres enfants.

La sensation de confinement devient oppressante. Nos yeux sont empêchés de voir le monde extérieur. Les gens passent en voiture à côté du camp chaque jour et je me demande si eux aussi partagent un même sentiment d’oppression, celui d’être maintenus dans l’obscurité à propos de ce qui se passe dans le camp, derrière les murs.

Je peux voir le mur depuis ma fenêtre. Il fait trois mètres de haut. Cette image demeurera dans mon esprit pour tout le temps à venir, me rappelant que j’ai été forcée de vivre comme une prisonnière derrière ce mur.

On nous dit que le mur est fait pour notre propre sécurité mais nous n’avons jamais été menacés par les gens du dehors. Même si nous étions menacés, nous emprisonner ne peut pas être la réponse. C’est ce que dicte la justice sociale, pas moi.

Je n’ai jamais imaginé qu’en Europe, les gens soient confinés et enfermés parce qu’ils sont menacés de l’extérieur et parce que l’emprisonnement leur apporte la sécurité - une sécurité qu’ils n’auront jamais vraiment. Même la police ne vient pas dans cette prison. Je ne vous demande pas de vous mettre à notre place. Ce que je demande est que, en passant le long du camp, vous vous arrêtiez pour réfléchir. Quels sentiments éprouvez-vous à l’intérieur de vous quand vous pensez que des gens sont retenus prisonniers dans votre pays, alors que vous, en tant que citoyens de ce même pays, n’avez aucune idée claire de qui sont ces gens, de ce que sont leurs vies ni des raisons qui leur ont fait fuir leur maison. Que faites-vous de ces gens jetés aux marges de la capitale, ces gens que vous ne visitez même pas une fois par mois ou à qui vous ne parlez même pas une fois par saison.

Je souffre immensément de cet emprisonnement. Et je me bats pour aller à l’école, pour apprendre, pour grandir, toujours dans la crainte de ce que les autres vont penser de moi, de ma vie…

Ritsona est un reflet de ce système de prison qui fait partie du complexe industriel, enraciné dans l’esclavage, le colonialisme et le capitalisme raciste. L’argent dépensé dans le mur est l’argent des citoyens. C’est l’argent pour le développement de l’Europe. Il ne devrait pas être dépensé pour maintenir de vieux systèmes de domination oppressive.  Au lieu de cela, il devrait être investi dans l’amélioration de la qualité de vie de la société européenne tout entière de sorte que chaque être humain puisse prospérer.

Nous exigeons nos droits à une vie décente, à des emplois décents, à un logement décent, aux soins et à l’éducation. Tant que nous serons privés de ces droits, nous continuerons à contester la structure fondamentale de la société.

Nous questionnons le monde pour comprendre les manières complexes dont race, classe, nation et aptitude s’entremêlent et comment nous pouvons, par le simple fait de nous consacrer à cette complexité, comprendre l’interrelation des idées et des processus qui se présentent séparément et sans rapports les uns avec les autres et qui, ensemble, combattent pour notre bien commun.

D’une montagne de force et portée par une vague d’énergie, moi, Parwana Amiri.

Juillet 2021

No 23. Mes ongles salis par la terre

Le soleil n’est pas encore levé. Je garde un œil fermé, l’autre ouvert pour surveiller le réveil en espérant pouvoir dormir encore un peu.

Non, je dois me lever. Je dois prier et vite me préparer pour ne pas rater le dolmush (petit bus).

En marchant de la maison à la porte du camp, je peux voir quelques boutiques ouvrir pour la journée et je peux sentir l’odeur du café qui se prépare dans les mini coffee shops kurdes. Comme je franchis la porte vers la route en laissant le mur du camp derrière moi, je rejoins un groupe de presque vingt personnes, certains avec des sacs sur le dos.

Le bus arrive, un dolmush blanc. Il devrait normalement transporter douze personnes mais nous montons tous à l’intérieur, de plus en plus proches les uns des autres. Tous les sièges pris, plusieurs d’entre nous s’assoient sur le plancher.

Peu de lumière parvient jusqu’à nous sur le sol. Nous avons de plus en plus de mal à respirer, incapables de changer de position ou d’étendre nos jambes. Nous nous résignons à le tolérer car le trajet ne durera que trente minutes.

Quelques-uns des hommes dans le car ont presque l’âge de mon père, certains sont peut-être plus jeunes. Mon pauvre père est malade. C’est également vrai de ma mère. Sans cela, je ne serais pas ici, sur le plancher de ce bus. Je serais en train de dormir comme tant de jeunes de mon âge. Mais l’histoire et les vagues de la vie de chacun sont différentes, certains n’ont pas de vagues dans leurs vies et d’autres affrontent une forte mer.

Une mauvaise odeur vient de certaines chaussures. J’aimerais vraiment faire une plaisanterie déplacée, mais le silence autour de moi est lourd et inquiétant. Si je faisais une blague, je pourrais être éjecté du car. Toute la scène me fait penser à de vieux films en noir et blanc.

Finalement, un jeune homme dans la vingtaine avancée, peut-être, change toute la situation. Je peux entendre avec gratitude sa voix venir d’un coin du bus : « S’il vous plaît, mettez du spray sur vos pieds. Ils sentent si fort qu’on subit l’odeur même quand vous portez des chaussures. Faites quelque chose, sinon nous allons tous faire un malaise avant de commencer le travail. »

Il a tout à fait raison. Il y a une terrible puanteur dans le bus. Ce n’est pourtant pas choquant. C’est même prévisible. L’espace est étroit, lourd du souffle de tant de personnes. La plupart n’ont peut-être pas eu le temps de laver leur visage ou de se brosser les dents. Par bonheur il est encore très tôt dans la matinée et le temps n’est pas encore terriblement chaud.

Finalement la porte s’ouvre et nous écoulons au-dehors. Pas même la possibilité d’étirer nos corps. Notre soi-disant chef est dur et sans cœur. « Vous n’êtes pas ici pour faire de la gymnastique, ce champ doit être terminé aujourd’hui. »

Il nous crie dessus en hurlant dès que quelqu’un commet une erreur. C’est un des habitants du camp mais il connait un peu de grec et c’est comme ça qu’il est devenu le manager des ouvriers. Il doit avoir presque cinquante ans. Son nom est Safi mais maintenant tout le monde l’appelle Monsieur Safi Jan.

Un monde si étrange…

Ici dans les champs d’oignons, le travail est découpé selon deux étapes. Je voudrais pouvoir travailler dans la seconde mais je suis nouveau et les gens comme moi, quel que soit leur âge, ne travaillent qu’à cette tâche : récolter les oignons en les arrachant du sol. A la fin de la journée de travail, vous ne pouvez même plus voir vos ongles, comme si un kilo de terre s’était accumulé sous eux. La seconde étape est préférable parce que vous mettez simplement les oignons dans des boîtes pour les hisser dans un camion quand elles sont pleines.

En rassemblant les oignons sortis du sol, je pense à un échiquier. Ouais, j’aime ce jeu et je suis un bon joueur. Alors je m’amuse à penser à de nouvelles techniques et à des tactiques en ramassant les oignons. Ça fait passer le temps plus vite et plus facilement.

Ma vie elle-même est comme un échiquier. Ici, toutefois, je ne suis pas le joueur. Aucun de ceux qui travaillent ici comme moi n’est un joueur sur son échiquier. Nous sommes tous des pièces d’échec dans les mains des politiciens qui utilisent nos noms à leur profit. C’est la même chose dans mon pays. Il semble que j’aie beaucoup de droit mais je n’en ai pas connaissance. C’est la raison pour laquelle moi et tant d’autres comme moi sont exploités.

En général, je suis un garçon calme et je n’interfère avec rien ni avec la vie de personne à moins qu’il soit de ma responsabilité de le faire. Ma tranquille façon de faire est peut-être bien la principale raison pour laquelle mes frères, les petits comme les grands, me fouettent avec leurs paroles. Ils sont plus grands que moi et plus énergiques. J’avais trop l’habitude de penser beaucoup trop à tout et de m’inquiéter de tout ce qui se passe. Je sens un grand poids sur mon cœur et un grand poids sur mes épaules.

Pendant les premières heures de travail, à chaque minute qui passe, je peux sentir la chaleur monter jusqu’à atteindre trente-six degrés Celsius. L’humidité aussi est très élevée, je me sens comme sous une douche chaude ou comme si quelqu’un versait de l’eau sur moi.

En approchant de midi, pas d’envie de nourriture, seulement de l’eau et mes habits sont complètement mouillés.

Je me dis qu’il ne reste que quelques heures. Je dois persévérer. Je dois ramener ces vingt Euros à la maison. Nous approchons de la fin de la semaine et nous sommes  supposés acheter les médicaments de mon père au début de chaque semaine.

Maintenant je compte les moments pour savoir quand il sera quatorze heures et que nous pourrons arrêter de travailler. Exactement comme je suis en train de penser cela, Safi dit « C’est fini pour aujourd’hui, merci à tous. »

C’est la meilleure phrase que mes oreilles pourront jamais entendre.

En rentrant d’ici au camp, toutefois, je me sens comme un prisonnier qui va de détention en travail et de travail en détention. Dans un dessin animé Bob l’éponge que j’ai vu, le héros était en prison et il travaillait pour une mine de charbon.

Je ne veux même plus penser à moi, ni à la vie, ni à rien de ce qui se passe autour de moi. Qui peut me voir ? Qui ose me regarder ? Je suis juste un garçon de dix-sept ans qui enterre ses rêves chaque jour et qui accepte les réalités en essayant de continuer à vivre d’une manière ou d’une autre.

Pourtant notre travail pourrait être plus digne, mieux organisé et équitablement payé. Nous obtenons beaucoup moins que ce que nous devrions légitimement recevoir. Je sais que nous sommes vendus d’un patron à un autre, d’un Afghan à un Pakistanais et que chacun est payé pour ce que nous faisons parce qu’ils nous prennent et nous emmènent au travail - mais pas de manière humaine.

La perspective d’intégration ne se réduit pas à la possibilité de travailler dans les champs d’oignons, les vignes ou les oliveraies. L’intégration devrait être basée sur des opportunités offertes d’utiliser nos formations, nos talents, nos compétences et nos capacités dans n’importe quel domaine afin que nous ayons une chance de vivre dans la communauté comme des citoyens normaux.

Parwana Amiri

Juillet 2020

No.24 Rendez moi mon micro !! Notre voix doit être entendue.  

Quand j’ai reçu la vidéo d’un des habitants du camp de Schisto, qui montrait le scuicide d’une personne de là bas, j’ai décidé de ne pas laisser ce “meurtre” échapper aux yeux du plublic, comme tant de tragédies l’ont déjà fait. J’ai aussi décidé de participer à la manifestation du peuple qui devait être organisée au camp afin que des centaines de voix s’élèvent pour dénoncer non seulement le sucicide mais aussi l’ensemble des abus tolérés en ce lieu.

Ce qui suit est la chronique de ce qui s’est passé

Lundi  7 décembre 2021 

Je suis dans la voiture qui m’amène au camp de Schisto. En arrivant je remarque immédiatement les points communs entre ce camp et celui de Ritsona, où je vis. Ici aussi, comme au camp de Ritsona, un groupe de demandeurs d’asile est gardé au milieu de nulle part, loin de toute ville habitée, sur une parcelle de terre aride enclose de barbelés et de chaînes.

Comme au camp de Ritsona, les gens vivent dans des containers qui offrent peu de protection contre le climat en hiver comme en été. Il semble que ce soit un camp ouvert comme il n’y a pas de murs autour et nous entrons par la porte principale. 

Le silence règne dans le camp et je commence à douter que mille cent personnes ou plus vivent ici. 

Une fois à l’intérieur, toutefois, j’ai l’occasion de rencontrer des gens. Je leur demande quels sont leurs problèmes, ce qu’ils veulent dénoncer et ce contre quoi ils veulent protester. Je leur demande aussi s’il y a quelque chose de particulier dont ils veulent parler devant la caméra. Tous restent silencieux. Je me tourne vers le représentant qui me fait comprendre que c’est très difficile d’obtenir un retour des gens au sujet des conditions dans lesquelles ils vivent. 

Le micro est là, mais l’horaire de la manifestation a changé. Je dois consulter les gens et les informer du changement. En marchant le long des containers le micro à la main, j’appelle les gens à sortir. Un homme avec un haut parleur fait de même. 

Après un petit moment, je peux voir des femmes qui regardent par la fenêtre. Beaucoup plus de gens, hommes et femmes, sortent de chez eux. Comme nous passons devant le bâtiment principal, nous sommes aperçus par quelques travailleurs sociaux. Sur leur uniforme, je lis : DRC (Danish Refugee Council). L’un d’entre eux crie que nous devons nous éloigner du bâtiment et qu’elle va appeler le manager. Les gens qui attendent tout autour semblent inquiets. 

Maintenant le manager est là. Je suis curieuse de savoir de quelle sorte de personne il s’agit, quelles méthodes il adopte et si son style de management est militaire, comme c’est le cas de beaucoup de managers dans les autres camps. 

“Bonjour, vous ne vivez pas ici, n’est-ce pas ? “ nous demande-t-il.

“Non, nous ne vivons pas ici” répondons-nous.

“Ok, venez avec moi, tous les deux” dit-il en s’adressant à moi et à l’homme au haut parleur. 

Nous sommes dans son bureau maintenant, un petit espace sombre qui ressemble à un centre  de détention dans une station de police. 

“Donnez-moi vos cartes d’asile!!” demande-t-il.

“Vous ne pouvez pas nous demander nos cartes d’asile,” répondons-nous. “Ceci n’est pas une station de police. Vous n’avez pas l’autorité nécessaire et nous n’avons commis aucun crime!”

Sa voix devient de plus en plus forte mais cela ne m’inquiète ni ne me stresse et je ne me sens pas menacée. 

“Vous voulez créer des problèmes dans un camp paisible en incitant les gens à manifester avec votre micro !!”

“Je ne vois aucune paix ici. Et vous ne pouvez pas dire qu’un endroit est paisible simplement parce qu’il est silencieux -- silencieux parce que les gens ont peur d’élever la voix par eux-mêmes et qu’ils m’appellent pour soutenir leur manifestation. Ce n’est pas paisible ici. C’est juste que les voix sont éliminées.” 

“Vous n’avez pas la permission de venir ici, vous ne devriez pas être ici et vous ne pouvez rien faire sans mon autorisation. “

“Est-ce un camp fermé ? Si ce n’est pas le cas, il n’y a aucune raison d’imposer des restrictions. Quelle est la différence entre ces camps et ceux qui ont des enceintes ? Si le gouvernement ne désigne pas Malakasa, Polycestra, Diavata, Nea Kavala et Ritsona comme des camps fermés alors ces camps sont ouverts aux personnes extérieures. “

“Vous créez des problèmes dans un camp qui n’a pas de problèmes.”

“Pas de problèmes ? S’il n’y a pas de problèmes, alors de quoi se plaignent les gens ? Pourquoi veulent-ils manifester ? “

“Ils n’ont aucun problème, j’ai toutes les statistiques. “

“Alors quelque chose doit être faux dans vos statistiques. Vous feriez mieux de parler directement aux gens pour connaître leurs problèmes. “

 “Vous ne voulez pas me comprendre!”

“Je suppose simplement qu’en tant que manager du camp, vous écoutez les gens et que vous leur accordez le droit d’agir, de défendre leurs droits. Vous ne devez pas le réprimer. “

“J’écoute effectivement les gens et j’essaie de faire tout ce que je peux pour éviter les manifestations.”

“Manifester est est un droit fondamental du peuple s’ils vivent dans un régime démocratique. Ils ont une voix ; ils veulent être entendus et ce n’est ni à vous ni à moi de décider s’ils peuvent élever cette voix. Après une longue attente, ils ont décidé d’agir maintenant. Ils ont attendu de voir ce que vous pouviez faire et maintenant qu’ils ont constaté qu’aucune action n’était entreprise, ils ont décidé de manifester.”

“Vous ne comprenez pas le sens de la démocratie! Je dois faire face à tant de problèmes bureaucratiques! J’essaie de faire pression sur l’office d’asile, je m’y rends et je leur donne la liste pour obtenir les passeports.” 

“Quand vous parlez de démocratie, vous ne mentionnez que des limitations. Celles-ci ne constituent pas la démocratie ! Et pour ce qui concerne la pression, collaborons pour l'accroitre. Autoriser les gens à élever la voix vous aidera, vous et vos ‘efforts’ pour rendre le processus plus facile et plus rapide. “ 

“Vous ne voulez pas comprendre !” 

“Au contraire, nous vous comprenons très bien. Il y a deux options. La première est que vous me rendiez mon micro et que vous nous laissez manifester aujourd'hui. La seconde, que vous parliez aux gens afin que je m’assure qu’ils n’ont aucune plainte et qu’ils sont tous satisfaits. “

Le silence emplit la pièce. Ses mains bougent nerveusement. Il paraît stressé, très anxieux et en colère. Il appelle quelqu’un. Pendant ce temps, beaucoup de gens se sont rassemblés derrière la porte. Ils nous disent qu’ils veulent être inclus dans un dialogue avec le manager du camp. C’est le pouvoir du peuple, ce que j’aime et que je respecte le plus. Mais le manager ignore leur demande de parler avec lui. Il demande à parler avec seulement deux personnes, les “représentants sélectionnés” ! Cela ne satisfait pas les gens. Ils insistent pour que la conversation ait lieu avec tous. Ils veulent tous savoir ce qui se passe et ce qui va se décider à leur sujet. 

Il quitte le bureau. Nous restons pour attendre de savoir ce qui va se passer et quelle sera sa décision. Finalement il revient.

“Venez tous avec moi !”

Maintenant nous sommes assis autour d’une table. Il est sur un des côtés avec son interprète et je suis de l’autre avec mon stylo et mon carnet. Deux représentants se tiennent des deux autres côtés de la table. Les gens sont debout tout autour de nous.. 

La conversation a commencé et je note tous les points abordés, un par un. 

La première question est celle de l’enterrement du jeune homme. Sa dépouille se trouve dans une station de police et aucune information ne nous est donnée quant à ce qu’il adviendra d’elle. Le manager nous explique que ce problème est de la responsabilité de la police et non de l’administration du camp. 

“Oui, mais si les autorités du camp n’aident pas,” intervient l’un des représentants, “à qui pouvons-nous demander de l’aide ? La famille n’est même pas ici.” 

“Qu’en est-il de la durée des procédures d’attribution d’asile?”, demande un autre représentant. “Nous ne savons rien au sujet des entretiens, des décisions prises sur la base de ces entretiens. Aucune information ne nous a été donnée. Et nous attendons depuis si longtemps…” 

“Ouais, le processus prend du temps, parce qu’il y a quelque mille cent personnes dans ce camp, si ce n’est plus. Nous ne pouvons pas traiter rapidement toutes les demandes.” 

“C’était tout aussi long avant, quand le nombre de gens était moindre. Maintenant avec plus de gens, c’est devenu impossiblement lent.” 

Le manager soutient que la lenteur du processus n'est pas déraisonnable. A ce moment-là, les gens sortent leurs papiers pour étayer leurs plaintes. 

“Voici mes papiers. Regardez la date de notre entretien. Il a eu lieu il y a un an et je n’ai toujours pas de réponse quant à leur décision."

“J’ai demandé un changement de mon prénom qui a été inscrit de manière erronée, mais, là encore, je n’ai reçu aucune réponse. J’ai dû me rendre au bureau plusieurs fois pour une simple erreur d’orthographe. Toujours pas de réponse.” 

“Ouais, ce sont quelques uns de problèmes bureaucratiques que nous avons. “

"Est-ce qu’une simple erreur d’orthographe est un problème bureaucratique ? “ 

“Ma famille a été ici pendant deux ans et nos documents ne sont toujours pas prêts .” 

“Ils ne me donnent pas la garde de mon fils.” 

“Avez vous demandé à TDH?” 

“Ouais, j’ai demandé pendant des mois, mais je n’ai toujours pas de réponse ; ils ne répondent pas à nos mails. “ 

“C’est terrible. Je ne pensais vraiment pas qu’ils n’effectuent aucun suivi des problèmes.” 

“Je suis ici depuis deux-mille-seize”, dit une femme. “Voici le document que j’ai obtenu d’eux à ce moment-là."

Elle nous montre un vieux papier qui semble avoir vécu beaucoup d’aventures. Il est probable qu’il en connaîtra beaucoup d’autres et qu’il aura encore plus d’histoires à raconter.  

Elle ajoute “J’ai été  au camp d’Hellionas pendant quatre ans et puis ils m’ont transférée ici. Après un mois, ils m’ont donné la date de mon entretien pour que je prouve que la Turquie, qui n’est pas mon pays, l’Afghanistan, est un endroit où ma vie est danger. C’est ce qu’exige la nouvelle politique du gouvernement grec. Je suis ici parce que ma vie était menacée en Afghanistan, pas en Turquie. La Turquie était simplement le territoire que je devais traverser pour arriver en sécurité en Europe. Cette nouvelle politique va justifier le rejet de ma demande d’asile et permettre ma déportation en Turquie. J’ai  des problèmes psychologiques. Malgré tout, je vais devoir passer mon entretien et, très probablement, être renvoyée en Turquie puis de là, dans mon pays. Quelle perspective! J’aurais mieux fait de me suicider que de risquer d’être tuée par les Talibans là-bas.” 

“Vous êtes restée à Hellionas pendant quatre ans et ils ne vous ont jamais accordé un entretien ?” 

“Non. J’en ai obtenu un seulement maintenant que je suis ici, après l’adoption de la nouvelle politique par laquelle je dois justifier que la Turquie est un lieu où ma vie est danger.” 

“Oh, je ne savais pas cela. Il y a quelques cas semblables en plus à Helonias. Mais ne vous faites pas de souci, nous n’avons eu aucun rejet dans ce camp, même après que les entretiens se soient concentrés sur la Turquie et non plus sur le pays d’origine.” 

“Qui a dit qu’il n'y a eu aucun rejet dans ce camp? Au contraire, nous avons le cas de beaucoup de familles dont la demande a été rejetée.” 

“Non, ce n’est pas le cas.” 

“Je demande aux gens d’appeler ceux qui ont déjà reçu leur premier rejet après le changement de politique au sujet de la Turquie. “

“Bien Monsieur, vous disiez qu’il n’y a pas eu de pareils rejets dans le camp et que nous n’avons aucune raison de manifester. Maintenant, après avoir un peu écouté les gens, refusez-vous de me donner le micro et de nous laisser manifester ? “ 

“Je veux savoir qui a été rejeté. Je veux voir ces gens. Sinon, comment pourrai-je croire que ça s’est produit ? “

“Okay, ils ont été appelés. Ils viennent.” 

“Bonjour. Je suis la mère d’une famille qui a été rejetée. Mon mari est à Athènes. L’avocat l’a appelé pour suivre le processus du second rejet.” 

“Donnez-moi le papier qui dit que vous êtes rejetée !!” 

“Nous n’avons pas reçu la décision de rejet mais l’avocat nous a dit que notre dossier était rejeté quand il nous a appelés. “

“Oh, je ne savais pas du tout. Amenez-moi vos papiers dès que la décision sera prise et qu’elle vous sera notifiée. “ 

“Nous ne pouvons pas attendre jusqu’à ce que toutes les familles soient rejetées avant de nous mettre à chercher une solution pour empêcher ce résultat. Si le processus est mauvais et que vous pensez qu’il l’est, alors agissons pour le stopper. Vous paierez la valeur de ces vies qui sont maintenant en danger - en péril de vie ou de mort quand les gens essaient de traverser des frontières mortelles pour arriver au centre de l’Europe? Qui paiera la valeur de l’éducation et de l’avenir de tous ces enfants qui sont déjà au-delà de l’âge scolaire et qui n’ont plus aucune chance d’aller à l’école ? Vous essayez de cacher tous ces problèmes en nous disant que vous n’êtes pas informé tout en prétendant que vos statistiques sont justes. Si c’était le cas, nous n’aurions jamais été forcés d’agir, de manifester et de nous battre pour la justice.” 

Ma conversation avec le manager est presque terminée. Il ne reste plus de mots. Il semble qu’il a compris tout ce qu’il a besoin de savoir. A la fin, sans faire aucune réflexion sur le système, il s’en va dans son bureau. Avant de quitter le camp, je lui donne mon livre.

Depuis ce jour, j’ai été préoccupée par le fait que les camps excluent toute discussion sur la signification des droits humains, de la liberté et de la justice. De plus, ils éliminent toute possibilité d’échange qui nous permettrait d’expliquer les raisons de notre présence, nos vies passées, nos parcours. L’existence même des camps, mis à part les barbelés et les murs, empêche toute action collaborative de nature à éradiquer les actes violents comme les suicides ou les bagarres entre groupes. Les gens qui sont gardés en détention, et non pas en réception comme ils appellent ces centres, sont déjà criminalisés. Les prisons cultivent la violence ; les gens qui sont détenus là sont souvent poussés à une violence issue de la frustration et quand ils sortent, ils sont changés pour le pire. 

Alors comment persuade-t-on les gens de penser différemment? Au sujet de la vie, de l'espoir et des jours meilleurs?  Nous avons encore besoin d'appeler au changement, à moins de violence, à moins de répression  ; nous avons besoin d’appeler à la réforme et à la réhabilitation. En visitant différents camps, je suis de plus en plus convaincue que sous les politiques appliquées et la privatisation des institutions chargées de l’immigration, il y a de l’argent à faire. Plus nous sommes nombreux, plus grande est la possibilité de profit. Nous sommes comme des gens en esclavage dans une société qui prétend être démocratique. 

Sur la voie de la contestation des structures fondamentales de cette société par la résistance et par l’action, je ne suis que la pointe d’un iceberg. 

 No 25 Deux jours à Ritsona, après le feu.

Par une après-midi très chaude, chacun est dans son container et personne n’ose sortir. Je fais partie de ces gens et j’essaie de boire autant d’eau que possible afin de résister à la chaleur. 

Qu’en est-il de ceux qui vivent sous des tentes, de ceux qui sont dans le grand hall où beaucoup de familles vivent ensemble dans un même espace et qui ont des difficultés à respirer, en particulier les jeunes enfants ? Pourtant, puisque c’est Malakasa, vous ne pouvez vous plaindre de rien ; vous ne pouvez rien demander de différent ou de mieux. Même si vous êtes sous une tente, vous devez être simplement reconnaissant d’être là. Ce dont j’ai peur n’est pas ce qui se passe maintenant, aussi mauvais que ce soit, mais ce qui pourrait arriver ensuite à cause des conditions climatiques extrêmes et de la vague de chaleur qui ravage toute la Grèce. 

Soudain, j’entends une sirène puis un son effrayant sur mon mobile. C’est une alerte envoyée par une société de SIMs : vous devez tous quitter le camp immédiatement ! Le silence qui s’ensuit dure une minute puis il éclate. Chacun se prépare à s'échapper, certains réunissant tout ce qu’ils possèdent, d’autres sortant avec un simple sac. 

Ma voisine a peur de quitter le camp. Elle pense à ses plats et aux accessoires de maison qu’elle a récemment achetés et qui sont tout neufs. Elle ne veut pas les perdre ni les livrer au feu. Elle pleure : que va-t'il se passer si elle revient, ne trouve plus personne et que toutes ses affaires sont perdues ? Comment sera-t-elle jamais capable de les remplacer ? 

Les bus sont là. L’équipe de l’Organisation Internationale pour les Migrations (IOM) essaie de faire de son mieux pour organiser le départ. Ils donnent la priorité aux gens vulnérables mais, bien entendu, comme toujours, des homme seuls et de jeunes garçons essaient d’être les premiers du groupe à partir. 

Je suis là avec une petite valise où j’ai seulement pu mettre quelques affaires personnelles appartenant à ma mère et à moi. Nous ne savons toujours pas où on nous emmène et ce qui va se passer. Les seules choses que nous voyons clairement sont les flammes qui embrasent les montagnes autour du camp. 

Quelques hommes demandent de l’aide pour déménager leurs affaires. Ceux qui vivent dans les tentes sont doublement soucieux comme il n’y a pas de fermetures à leurs tentes et que toutes leurs possessions restent là. 

Le personnel du camp essaie de s’assurer que tout le monde est dehors et prêt à partir. Il semble pourtant que quelques-uns sont restés cachés dans leur container et ne voulaient pas aller ailleurs. 

Tout le monde essaie de monter dans le bus. Je suis dedans maintenant mais ma mère ne s’en est pas aperçue. Elle me cherche anxieusement dans la foule en appelant mon nom “Farishta, Farishta”. Dans le bruit et le chaos général elle ne peut pas m’entendre l’appeler moi aussi. 

Finalement, elle réalise que je suis à l’intérieur et grimpe dans le bus. Il est dix heures pile maintenant. Je me souviens que ma mère a juste cuisiné un poulet pour le dîner. Quelle pitié d’avoir dû le laisser. En avançant, nous voyons un énorme nuage noir planer sur toute la région. 

Nous entendons que nous sommes transférés à Ritsona. J’ai plusieurs fois entendu parler de ce camp mais je n’y suis jamais allée. 

Nous sommes enfin arrivés. Maintenant nous sommes dans Ritsona. Il n’y a pas de montagne alentour mais comme à Malakasa, le camp est entouré d’un grand mur couvert de slogans et de quelques peintures. Il n’y a pas de boutique ni de marché tout autour comme nous en avons à Malakasa.  

Une fois hors du bus, nous sommes guidés à l’intérieur du camp par les gens qui se tiennent à la porte. 

Un si grand camp. 

Tout le monde attend et quelques uns marchent jusqu’à l’autre côté du camp pour se réfugier sous les arbres -- beaucoup de grands pins. 

Quelques personnes vont dans des containers qui ont été ouverts par les travailleurs du camp. D’autres restent à traîner au dehors. Nous attendons de voir s’il y aura un container ouvert dans lequel entrer, mais mon père n’est toujours pas là et nous l’attendons. Certains se sont installés dans des coins, près des murs. Ils ont posé un tapis ou un morceau de carton et ils vont dormir là. 

Beaucoup se tiennent avec leurs bébés dans les bras et leurs bagages à la main. 

Un gros camion citerne d’eau arrive et tout le monde se précipite pour en avoir et étancher sa soif. L'atmosphère est lourde à cause des feux, la chaleur nous donne l’impression d’être dans le désert. Nous avons besoin de boire, nous sentons que nous pouvons mourir sans ça. 

Nous sommes derrière un des containers, face au mur. Je suis si fatiguée. Je veux seulement fermer les yeux. “Tu dors” dit mon père, “je vais rester éveillé quelques heures de plus”. 

Ma mère est toujours éveillée, elle a peur pour moi et pour mes sœurs. Ici c’est comme une route publique, l’un arrive, l’autre s’en va ; à chaque instant il y a un nouvel appel signalant un espace libre. Ma mère veut y aller mais mon père préfère rester ici pour la nuit et déménager demain. 

Le temps est doux mais nous avons besoin d’une couverture ou d’un tissu quelconque à mettre sur nous. Mon père craint le vent qui pourrait amener le feu ici. On compte les étoiles, au revoir la nuit…

Nous ouvrons les yeux très tôt le lendemain. Déjà tout le monde court partout en essayant de trouver un endroit où s’installer. On dirait que le soleil à de nouveau brisé le calme des gens. 

Mon père rassemble nos affaires. Toute cette situation me rappelle celle qui s’est produite à Moria. De nouveau déplacés, à la recherche de protection, à la recherche d’eau et de nourriture. Aucune nouvelle d’un petit déjeuner ou de quoi que ce soit à manger. A Malakasa, certaines personnes n’avaient pas de carte de crédit et mangeaient uniquement les repas fournis par le camp ou les ONGs. Ici, à Ritsona, il y a des boutiques et les gens qui ont un peu d’ argent peuvent acheter quelques provisions. Ceux qui n’ont pas de monnaie ne peuvent rien acheter. J’ai envie de pleurer quand j’entends leurs enfants demander un biscuit pendant que les mères essaient de les calmer et de jouer avec eux. 

Quand cessera cette histoire de déplacements répétés ?

Pendant des années, les jeux géopolitiques et les intérêts économiques ont été derrière toutes sortes de tragédies pour les gens dans le monde entier. Ce sont les causes des scènes catastrophiques de climat extrême et de feux terribles qui nous entourent. Elles ne menacent pas que nous : presque la moitié de la population de cette contrée est débordée. 

Leurs maisons, leurs souvenirs  et leur histoire sont partis en fumée. 

De nouveau, je vois se former les queues pour l’alimentation. C’est encore une nouvelle affaire d’attente passée à compter les heures.

Les médecins essaient de répondre à l’arrivée d’un si grand nombre de personnes non contrôlées à Malakasa. Les nouveaux venus, quant à eux, essaient de saisir cette opportunité d’avoir des médicaments et de traiter leurs maladies et leurs douleurs. 

Quand quelque chose est distribué à un grand nombre de personnes sans une méthode de distribution ordonnée, beaucoup de gens restent sans recevoir leur juste part. Rien ne demeure à sa place. Je peux même voir de petits garçons emporter des bouteilles d’eau. 

Ici le monde des filles est différent. Elles sont actives, elles font attention, elles nous soutiennent et partagent. Elles sont une équipe et ne travaillent pas seules. Elles sont courageuses et ne se soucient pas de ce que les garçons leur disent. 

Hier un groupe de jeunes filles du camp de Ritsona a organisé une collecte des déchets et des bouteilles d’eau vides tout autour du camp. Elles l’ont fait en ignorant les commentaires négatifs que leur faisaient certains garçons. 

Elles ont même encouragé quelques filles venues de Malakasa à faire de même. 

Mais celles-ci seront-elles toujours capables de faire autant qu’elles font maintenant ? 

A Malakasa, les filles ne se soutiennent pas les unes les autres ; elles attendent toutes que quelqu’un d’autre se tienne en première ligne et que le reste les soutiennent. 

Je pense que les filles d’ici ont déjà eu un grand impact sur nous, avec la façon dont elles ont offert l’hospitalité, partagé leur sensibilité, prêté attention à nos besoins tout en nous encourageant à être patientes. Mais jusqu'à quel point avons-nous été proches les unes des autres ? A quel point nous ont-elles considérées comme différentes ? Elles ont les mêmes problèmes que les nôtres, la même anxiété et la même incertitude que celle que nous supportons, avec les entretiens, les murs de séparation, l’accès à l’éducation. Est-ce que cela nous unira ? 

C’est le soir, de la cendre tombe du ciel, la fumée emplit les poumons. Les gens ont encore plus peur. Comme je passe à côté de la mosquée, je vois beaucoup de femmes qui restent là. 

Et que dire des infections au COVID19 parmi nous et parmi les nouveaux arrivants. 

C’est triste d’entendre parler du nombre élevé des personnes qui ont attrapé le Covid dans les hôpitaux locaux et du nombre de gens qui, non contrôlés, sont maintenant déplacés dans d’autres secteurs. 

Quelques filles ont leurs règles et cherchent des serviettes. Comment vont-elles en trouver, et d’où pourraient-elles venir ? 

Je suis fatiguée, je n’ai aucun endroit où me doucher et j’ai honte de mon odeur. 

C’est le second jour que nous passons à Ritsona après deux nuits depuis notre arrivée. Les bus seront bientôt là pour nous ramener dans nos maisons. Des gens ont trouvé que même leurs tentes leur manquaient. De la même manière, beaucoup préféreraient vivre ici. 

Au-revoir Ritsona. 

 

/* FIN

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