Lettre ouverte au Président de la République

Monsieur le Président,

 

 

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps ...

C'est par ces mots empruntés à celui qui naquit il y a maintenant cent ans et auquel d'aucuns vous prêtent une ressemblance frappante, que je choisis de m'adresser à vous.

Vous avez eu la chance de vivre plus longtemps que lui, avez-vous pour autant accompli plus que lui ? Il me faut vous accorder une même énergie et une même sagacité dans la réalisation de vos « oeuvres ». Pourtant à la poésie de sa formule « Je ne veux pas gagner ma vie, je l'ai déjà », vous préférez l'obscénité d'une petite phrase « Je traverse la rue, je vous trouve du travail. ».

Mon honnêteté intellectuelle m'oblige également à vous accorder un deuxième point commun : vous aimez jouer avec les mots et les transformer à votre guise. Loin de moi l'idée de penser qu'il pourrait s'agir là d'une démarche retorse, oserais-je politique, je préfère croire que vous avez mal compris l'ambition de l'inventeur de l'arrache-coeur. Quand celui-ci s'amuse à guillotiner des ordonnances, il ne s'agit pas, comme vous le faites depuis plusieurs années, d'aspirer la substantifique moelle du mot pour la remplacer par un mou plasma plus capitaliste, mais au contraire de lui redonner son sens premier, d'en rappeler l'essence. Parfois, Vian ne fait que jouer, avec sons et sens, que parce qu'il le peut et parce que c'est rigolo. Pourtant, quand vous choisissez de donner au nom universalité un caractère spécifique, quand vous décidez de ne pas employer le mot pénibilité car il n'est pas de votre goût, vous ne jouez pas avec les mots, et ce n'est plus rigolo car c'est avec la vraie vie de vrais gens que vous jouez.

D'ailleurs, comme votre aîné, vous vivez dans un monde imaginaire et la réalité semble vous ennuyer. Celui-ci inventa des pianocktails, des ratatine-ordures, des plumuches et des limaces qui font voler et imagina des mondes où il fait jour car on aime la lumière et où il y a un ministère des surprise-party. Vous choisissez aussi de vous – et de nous – raconter des contes de fées à l'usage des moyennes personnes. Dans cet univers fantasmé, vous avez été élu à la majorité et votre règne est donc légitime. Vos concitoyens y sont des enfants auprès desquels vous n'avez pas su faire preuve de suffisamment de pédagogie – c'est d'ailleurs là un des seuls reproches que vous acceptez de vous adresser. Vos projeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeets y sont justes et nécessaires. Il est indispensable de s'adapter au monde actuel et de remettre les français sur le bon chemin : la voie du Travail. Le Dieu Capital règne sur le monde et il ne saurait être question d'envisager de tuer Dieu. En bon fidèle, en bon missionnaire et en bon messie, vous apportez la parole du prophète Rotschild ou de l'apôtre Arnault. Sans doute est-ce là un joli conte.

Pourtant, Monsieur le Président, s'il est bon de rêver, si c'est même parfois indispensable pour échapper à la folie et au désespoir – en digne amateur de Baudelaire, vous devez le savoir – il faut aussi savoir revenir à la réalité pour le bien de chacun. Depuis le début de votre mandat, vous portez la responsabilité de la mort de plusieurs personnes en manifestation, de plusieurs énucléations et de tant de violences policières. Vous portez la responsabilité du suicide d'enseignants, de la tentative de suicide d'un étudiant et de combien d'autres encore ?

Monsieur le Président, il devient urgent, vous le comprenez, d'accepter de sortir de votre phantasme et d'ouvrir les yeux sur le monde tel qu'il est, sans fard, sans le charme de l'onirisme. Acceptez d'avaler la pilule rouge, il est temps. La bleue est bien trop attrayante pour être honnête et n'offre qu'une illusion de réalité.

Votre aîné, pour en revenir à lui, acceptait régulièrement de laisser pénétrer la réalité dans son microcosme : les « fliques », par exemple, qui jouent à enfoncer leur bâton dans l'oeil d'un type, ne pourraient-ils rappeler certains événements récents... ? Il me semble nécessaire, enfin de rappeler que cet aîné, sous un autre nom, a imaginé des histoires moins poétiques, plus sombres mais dont les titres, pour certains, en ce jour, me semblent vous correspondre davantage.

Reprenez donc la lecture, Monsieur le Président, relisez René Char, Victor Hugo ou Julien Gracq puisqu'ils semblent vous toucher, laissez de côté Machiavel qui vous a sans doute trop inspiré, et n'oubliez pas d'aller jeter un œil curieux aux écrits de votre aîné, vous pourriez y trouver votre chemin vers le Réel.

Bien cordialement,

Julie Hamard

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