Micro-entreprise, le travail en roue libre !

Sarkozy l'avait promis ! En travaillant plus nous gagnerons plus !

En 2008, le gouvernement Fillon, à travers Hervé Novelli, secrétaire d’état chargé du Commerce, de l'Artisanat et des PME, veut booster la création d’entreprise. Sarkozy l'a promis ! En travaillant plus nous gagnerons plus ! Comment ? En libérant l'initiative individuelle et en simplifiant les étapes de la création du statut d’indépendant. Le 1er Janvier 2009 il devient possible de créer une entreprise en quelques clics sur internet. L’auto-entreprise est née !

Le statut résulte d’un rapport commandé à François Hurel, avocat de formation aux penchants clairement libéraux(1), et est directement inspiré de recommandations proposées par la commission Attali joliment intitulée : “Commission pour la libération de la croissance française”(2). L’auto-entreprise s'inscrit dans une avalanche d’autres réformes comme l’instauration du travail le dimanche, la réduction du nombre de fonctionnaires, la réduction des cotisations sociales ou encore, la dérégulation de secteurs d’activités réglementés comme celui des taxis.

Presque 11 ans plus tard, l’auto-entreprise rebaptisée entre temps micro-entreprise a globalement été peu remise en question. Elle trouve des soutiens à droite mais aussi à gauche. Au delà des questions idéologiques qui entourent le statut, les politiques y trouvent surtout un moyen efficace d’exclure de la catégorie A du chômage tous les nouveaux inscrits en micro entreprise. Baisser artificiellement les chiffres du chômage et gonfler les côtes de popularités, voilà le plan !

Pour rappel, la catégorie A du chômage, c'est l’ensemble des travailleurs sans emploi qui ne cumule aucune autre activité. Quelque soit sa durée. Le nombre de chômeurs de cette catégorie, si il est en baisse, permet à la micro-sphère politico-médiatique d’en tirer un bilan positif. C'est ici que le piège à con se déclenche. Isolé, cet indicateur n’a aucune valeur informative, du moins, il ne renseigne en rien sur la précarité du monde du travail. Pour exemple :  les taux de chômage relativement faibles de L’Angleterre ou l’Allemagne, doivent en partie leurs bons résultats aux contrats de travail précaires, contrats sans assurances données par l'employeur sur nombre d’heures travaillées.

Cela n'empêche pas à la micro-entreprise de remporter un franc succès ! Fin 2018 ce n'est pas loin d’1,4 millions de personnes qui exercent sous ce statut(3), +15% entre 2017 et 2018(3) avec un chiffre d’affaire cumulé de 12,4 milliards d'euros(3). Le statut représente à lui seul près de 50% du total de la création d'entreprise(4).

Des indicateurs isolés et des tournures de phrases hasardeuses qui cachent une autre réalité.

Alors, ou est le problème me direz-vous ? Le "travailler plus pour gagner plus" voulu par Sarko est une réussite ! La France qui se retrousse les manches s'est vue gratifiée d’un sytème permettant d’offrir une chance de réussite à tous ! Hervé Novelie rappelez vous, le secrétaire d’état à qui l'on doit la réforme, se gargarise : “Cela abolit, d'une certaine manière, la lutte des classes. Il n'y a plus d'exploiteurs et d'exploités. Seulement des entrepreneurs : Marx doit s'en retourner dans sa tombe”

Malheureusement, les indicateurs isolés et les tournures de phrases hasardeuses cachent une autre réalité. Pour commencer, on s'aperçoit que le relèvement du seuil limite de chiffre d’affaire relevé par Macron en 2017 n’a concerné que 5 900 micro-entrepreneurs, soit seulement 0,5% du total(5). Dans l'ensemble, ils déclarent un CA moyen de 9 816 euros annuel soit 818 euros par mois après impôts(6). Selon les défenseurs de la réforme, c’est tout à fait normal, pas de panique. La micro-entreprise est une activité que l’on peut cumuler avec d'autres sources de revenus, un mi-temps en CDI par exemple, ce qui explique cette fausse précarité apparente. Pourtant, pour 70% d'entre eux, c'est leur seule et unique activité(7) et seulement 10% déclarent des revenus au delà de 26 000 euros par an avec de grandes disparités selon les secteurs d’activités : de 5 856 euros pour les transports à plus de 20 000 euros pour les activités juridiques(6). Le pot aux roses est donc là !

Sarah Abdelnour, sociologue et auteure de plusieurs ouvrages sur le sujet, dénonce un système à deux faces : D’un côté, les catégories bourgeoises diplômées, qui elles bénéficient bien du statut comme un moyen de revenu complémentaire à celui d’un travail stable et bien rémunéré. De l’autre, les classes populaires, qui, moins qualifiées, se voit proposer une alternative au chômage à peine moins précaire. 

On ne peut clairement pas énoncer la micro entreprise sans poser le problème des plateforme numérique. Il est légitime de se demander si la douille magistrale qu'Amazon ou Uber, pour ne citer qu'elles, mettent à leurs concurrents, aurait été possible en France sans cette dérégulation au préalable. Du moins on est certain que ces entreprises gagnent en attractivité grâce à la mise en place de jobs non salariés comme modèle économique. En déchargent leur responsabilité d'employeur sur l'individu, elles échappent à leur responsabilité sociale et sociétale : Cotisations sociales, arrêts maladies, congés payés et heures supplémentaires sont alors oubliés. 

Au delà même des plateformes numériques, la micro entreprise s’installe peu à peu comme une norme pour les jobs peu qualifiés. C'est alors la conception entière d'un modèle de travail qui est remis en question. Celui où l'individu n'a pour capital que celui de sa force de travail rappelant les tâcherons du 19ème siècle. 

Pourquoi ça marche ? 

Tout d'abord, la rhétorique sociale greffée sur le cœur libéral de la réforme peut en séduire certain. La micro entreprise, c'est des emplois ! Uber par exemple, est le 1er employeur de Seine-Saint-Denis. Difficile de construire une critique dans un tel rapport de force, sans questionner les fondements de l'idéologie capitaliste. On comprendra alors aisément la sortie polémique de Macron en 2016 (https://www.youtube.com/watch?v=2ZWZF0jRslk)

De plus, le mythe néolibéral fonctionne ici à plein tube ! L'idée forgée d’une réussite personnelle, sans appui du collectif trouve dans les classes populaires, un puissant écho. Trop souvent oublié des services publiques, mise à l'écart, on ne doit sa réussite à personne ! C’est l'American dream à la Française. D'après l'étude de Sarah Abdelnour, quand l’on interroge les travailleurs exerçant en micro-entreprise, plusieurs profils se détachent parmi ceux qui exercent à plein temps :

1 - Certain y voit un moyen d'échapper à des conditions de travail difficiles et de fuir un management basé sur la pression et le résultat.

2- D’autres encore, se disent prêt à multiplier des heures pendant quelques temps dans l’espoir d'amasser un maximum d'argent, avant de reprendre un travail plus stable par la suite.

A noter que dans ces deux cas, les micro-entrepreneurs bénéficient presque systématiquement de l’aide de proches qui par leur stabilité, leur permettent d’exercer sous ce statut. Sans eux, pas de location de logement possible par exemple. 

3- Dernier cas encore, et pas des moindres, est celui ou l'on trouve ceux qui disent exercer en micro-entreprise pour répondre à la conjoncture actuelle. En gros, partit à la recherche d'un CDI au départ, il ne se sont vus proposer que la possibilité de travailler sous ce statut, faute de mieux.

Micro-entreprise et précarisation du travail forment alors un système de vases communicants ou le premier ne peut prospérer sans l'existence du second. Ce phénomène s'observe aussi bien à l'échelle européenne ou les pays avec un fort taux de chômage disposent d’un grand nombre de travailleurs en auto emplois sur le total de leur population active(8) 

34% pour la Grèce, avec 17% chômage

23% pour l’Italie avec 10% chômage

11% pour la France avec 8,5% chômage

Répondre au dogme

Lorsque l'on regarde l'ensemble des réformes passées par les derniers gouvernements successifs, on s'aperçoit que la micro-entreprise n’est qu’une des batailles menées contre la protection des travailleurs et des acquis sociaux. CICE, loi travail, réformes du chômage, la liste est longue, et toutes s'inscrivent dans une volonté systématique de lever les protections qu’offre le contrat salarié. Pourquoi?  Pour répondre au dogme qui consiste à croire qu’en libérant les entreprises des “contraintes” d’une embauche dite "classique", celles ci se verraient plus compétitives et créeraient par conséquent plus d’emplois. Pourtant, lorsque que l’on interroge les entreprises, pour la majorité d’entre elles, les freins à l'embauche proviennent d’un manque de main d’oeuvre qualifiée et d’un manque de commandes(9). Cela n'empêche pas certain think-thank comme la World Employment Confederation établie à Bruxelles, de promouvoir la “fin de la parenthèses salariat" comme modèle économique, que du bonheur. 

L'aspiration de faire de l'exception du statut d'indépendant la norme, appliquée à l’ensemble des secteurs, sans régulation aucune, ne repose sur aucune autre analyse qu'un slogan de campagne : "Travailler plus pour gagner plus". 10 années plus tard, les travailleurs ne retiendront que la première partie. Le statut, que l'on peut croire comme une forme de flexibilité de travail, se trouve n'être en réalité, qu'un grossier mécanisme sur mesure, aidant à l'accroissement des inégalités.  L’argument qui consiste à penser que le développement technologique, comme les plateformes numériques, impliquent un tel modèle, ne tient pas debout. Qui a dit que le progrès serait lié à la détérioration des conditions de travail ? Historiquement, les grande avancées techniques ont toujours servies les avancées sociales, et vice versa. De l’homme de Cro-Magnon taillant les silex jusqu’aux machines performantes d'aujourd'hui, l'objectif a toujours été de s’affranchir de tâches longues et fastidieuses, de gagner en rapidité et en confort ! Sinon quel intérêt ? La machine détruit du travail me direz vous ? Oui et alors ? Celui ci a toujours été compensé par une baisse du temps de travail. Nous travaillons moins qu’en 1950 et eux même travaillaient moins qu’en 1900, tout en produisant plus…

cleardot.gifL'enjeux alors, c'est celui de la répartition. La répartition des richesses produites, la répartition du travail aussi. Dans sa dimension temporelle comme expliqué plus haut mais aussi géographique. Désenclaver les villes, goulots d'étranglement capitaliste ou la concurrence fait rage et sert la classe dirigeante. Et puisque j'en suis à rêver, la répartition des moyens de production, peut être pas la petite boulangerie, mais au moins la re-nationalisation des fleurons nationaux stratégiques. Cela implique alors d'admettre l'existence de classes. Qu'il y a des possédants et des possédés et de sortir du schéma classique qui ne voit que des méritants et des fainéants.

"Il y a une guerre des classes, c'est un fait, mais c'est ma classe, la classe des riches qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner"

Warren Buffet

Sources : 

1 (https://www.salondesentrepreneurs.com/fr/paris/speakers/francois-hurel/)
https://www.liberation.fr/france/2014/12/09/ce-qui-a-deja-ete-fait-sous-sarkozy_1160427
3-https://lentreprise.lexpress.fr/creation-entreprise/auto-entrepreneur/cinq-chiffres-pour-comprendre-l-explosion-du-nombre-d-auto-entrepreneurs_2089988.html
4-https://www.insee.fr/fr/statistiques/3703745
5-https://business.lesechos.fr/entrepreneurs/auto-entrepreneur/030659311185-micro-entrepreneurs-le-faible-impact-du-relevement-des-seuils-314143.php
6-https://www.lefigaro.fr/societes/2018/06/21/20005-20180621ARTFIG00007-seuls-10-des-micro-entrepreneurs-gagnent-plus-de-26000-euros-par-an.php
7-https://www.alternatives-economiques.fr/micro-entrepreneurs-a-limite-de-legalite/00084001
8-https://fr.statista.com/infographie/4796/les-pays-avec-le-plus-de-travailleurs-independants/
9-https://www.insee.fr/fr/statistiques/3288521#tableau-figure1

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