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Figures de la campagne présidentielle russe. Episode 4: La mal aimée des barricades

Ksenia Sobtchak est une personne qu'il fait bon détester en Russie. Cette jeune femme de 31 ans passe pour être la Paris Hilton russe : mondaine, oisive, fortunée, provocatrice et écervelée. Animatrice de télé où elle s’est fait connaître dans des talk-shows people et des émissions de télé réalité, Ksenia affiche des tenues clinquantes et fait les délices de la presse à scandale par ses frasques mondaines et ses relations avec des hommes d’affaires fortunés.

Ksenia a longtemps représenté le pire des années Poutine : la richesse ostentatoire et agressive de Moscou au détriment du reste du pays ; l’arrogance de cette nouvelle classe consommatrice, l’indifférence des nouveaux riches à la situation générale du pays, tant que leur propre bien être n’était pas en cause.

Cet écœurant vernis mondain mérite toutefois d’être un peu gratté.

Un aparté s’impose à cette étape de mon billet. Je confesse être tout à fait partiale dans mon jugement sur Ksenia Sobtchak. En 2004, avant sa vie de starlette, la jeune femme a été mon étudiante en cours de science politique. Son intelligence vive, ses commentaires pertinents et intéressés des textes assez peu glamour d’Ernest Renan ou de Pierre Bourdieu, m’ont toujours interdit de croire au personnage d’écervelée qu’elle s’est construit par la suite. J’attendais de voir…

Ksenia est née en politique. Son père, Anatoli Sobtchak, réformateur charismatique, proche de Boris Eltsine, était notamment connu pour avoir donné une impulsion à la carrière politique d’un certain Vladimir Poutine à la mairie de Saint Pétersbourg. Sa mère, Ludmila Narusova, est aujourd’hui sénatrice de la Fédération de Russie et fidèle du même Poutine.

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Née en 1981, Ksenia a mené une vie de jeune fille soviétique de bonne famille privilégiée : anglais approfondi à l’école, cours de ballet et cours de peinture dans les deux institutions culturelles les plus prestigieuses de la ville, le théâtre Mariinski et le musée de l’Ermitage. Elle a huit ans lorsque son père devient député dans la première assemblée soviétique démocratiquement élue, dix ans quand l’URSS s’effondre et que son père devient le premier maire de Saint Pétersbourg élu au suffrage universel.

La brillante carrière d’Anatoli Sobtchak sera stoppée net quelques années plus tard. Ksenia a seize ans lorsque son père est accusé de corruption et traduit en justice. Seize ans, un âge où les petites filles gâtées doivent être particulièrement insupportables. La jeune femme d’aujourd’hui en est d’ailleurs consciente, confessant dans un récit poignant son indifférence adolescente  au drame que vivait alors son père, interpellé, interrogé, hospitalisé avec des problèmes cardiaques et enfin forcé à fuir la Russie pour se réfugier en France où il restera de 1997 à 1999. Huit mois après son retour en Russie, en février 2000, il décèdera d’un infarctus.

Vladimir Poutine a joué un rôle important dans les dernières années de vie de Sobtchak, son ancien patron. C’est notamment lui qui a personnellement organisé la fuite du père de Ksenia en France. Lorsque Sobtchak rentre en Russie, Poutine est quasiment au pouvoir : quelques semaines plus tard, il sera désigné par le président Eltsine comme son successeur. A l’enterrement d’Anatoli Sobtchak, Poutine est au premier rang aux côtés de la famille.

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A la mort de son père, Ksenia a dix-huit ans. L’année suivante, elle déménagera à Moscou et s’inscrira à la prestigieuse et corrompue Université d’Etat des Relations Internationales. L’ambiance de cette université est assez spéciale : les étudiants y viennent au volant de voitures coûteuses, les couloirs sont des défilés de mode, les jeunes filles se cherchent de bons fiancés et les jeunes gens, futurs diplomates, hauts fonctionnaires ou hommes d’affaires, claquent l’argent de leurs parents. Ksenia se joint de bon cœur au mouvement, mais, éducation familiale oblige, ne néglige pas les études. En 4e année à l’université, elle fait pour la première fois scandale en se faisant voler des bijoux, offerts par un de ses amoureux, d’une valeur cumulée de 580.000 USD.

Dans les années 2000, après l’université, Ksenia se jette à corps perdu dans le showbiz, plonge dans le glamour comme on plonge dans la drogue. Elle est animatrice télé, elle pose dévêtue pour des revues de mode, se montre au bras d’hommes fortunés et gagne rapidement le statut de mondaine n°1 de la Russie. Sa mère fait une belle carrière politique de son côté, dans différentes administrations poutiniennes. Cette vie-là durera près de dix ans, pendant lesquels le nom des Sobtchak sera étroitement associé à celui du clan Poutine.

En 2011 pourtant, Ksenia rejoint les rangs des opposants qui condamnent les fraudes électorales et demandent le départ de Vladimir Poutine.

Pourquoi ce revirement soudain ? Ksenia s’explique dans une interview à la télévision, confessant sa difficulté à s’opposer à l’homme à qui sa famille doit tant.

« Je ne peux pas trahir les idéaux de mon père et je ne peux pas trahir mes propres intuitions. Il y a un moment où ces intuitions sont devenues plus importantes pour moi que le respect que je ressens pour l’homme [Vladimir Poutine – N.d.A] qui à un moment donné, dans un moment difficile, a aidé ma famille. Il y a un moment où tu comprends que d’un côté de la balance tu as un immense respect humain et un sentiment de reconnaissance. Humainement, je serai toujours pour Vladimir Poutine, car il fait partie de mon histoire familiale et il était le seul à vraiment nous aider, ça aussi c’est la vérité [...]. Mais d’un autre côté, quand cet homme-là fait des choses qui non seulement me blessent intellectuellement, mais qui font que je ne peux pas passer à côté d’une injustice manifeste. […] Il y a un moment où cela s’accumule et tu comprends qu’en passant à côté, tu deviens toi aussi un criminel. »

Difficile pour Ksenia de se justifier : son public habituel ne l’entend plus et les intellectuels de l’opposition ne veulent pas l’écouter. Lors de la manifestation du 24 décembre 2011 à Moscou, Ksenia monte sur la tribune et fait un discoursoù elle affirme sa conviction que l’opposition ne doit pas être révolutionnaire et radicale, mais structurée et capable d’influencer le pouvoir en place. La jeune femme parle intelligemment, mais elle est huée par la foule qui n’écoute pas ce qu’elle a à dire : la « marque Ksenia Sobtchak » agit comme un repoussoir. Ksenia ne se laisse pas démonter. « Je n’ai pas peur d’être huée et je ne vous dirai pas que ces sifflets ne m’étaient pas adressés ».

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Elle tente de changer de registre en utilisant son savoir-faire d’animatrice dans des émissions politiques. Sur la chaine Dozhd, diffusée sur Internet et principal relai de l’opposition, elle anime une série d’interviews des candidats à la présidentielle. En février 2012, la chaine musicale MTV accepte de lui confier un talk show politique. Ksenia convie à l’émission pilote, portant sur le thème « Où Poutine nous conduit-il ? » des leaders de l’opposition et des militants pro-poutiniens. L’animatrice est douée, l’émission fait une belle audience, mais la direction décide de la retirer immédiatement de sa grille « pour préciser la politique éditoriale de la chaine ». Une manière de dire que l’émission dérange ; un vrai succès d’estime aux yeux des opposants au régime.

Des flots de haine venant de tous les camps se déversent pourtant sur Ksenia. Le moindre billet qu’elle poste dans son blog est suivi de centaines de commentaires ouvertement injurieux. L’écrivain et journaliste Viktor Shenderovitch pose bien le diagnostic : les années glamour de Ksenia Sobtchak ne l’ont pas seulement discréditée en tant que personne, mais à travers le nom qu’elle porte ont discrédité le projet démocratique lui-même. « Elle est devenue un élément irritant pour les foules et une malédiction visible pour la démocratie » puisque dans l’esprit des Russes « la démocratie, ce n’est pas l’académicien Sakharov avec sa grève de la faim pour les droits de l’homme, mais la jeune fille Sobtchak avec ses diamants ».

Shenderovitch y va sans doute un peu fort en attribuant à Ksenia la responsabilité du discrédit de l’idée démocratique en Russie. Il met pourtant le doigt sur l’essentiel : Ksenia Sobtchak est un symbole pour la Russie post soviétique. Elle était la Russie glamour, moscovite, tournant le dos à ses idéaux réformateurs, sourde aux appels autres que ceux du ventre ou du portefeuille. Ksenia a changé d’horizon ; devons-nous l’interpréter comme un signe ?

Tous les commentaires

Personnellement, je comprends les barricades......Je ne confierais pas un cheveu de projet politique à cette fille de riche......

Athènes, ce n'est pas une fille de riche (elle est devenue riche autrement que par ses parents), mais une enfant de la perestroïka.

Je trouve cet article très intéressant et ce n'était pas gagné car je ne voyais pas ou vous vouliez en venir. Pour moi, il montre à tous les donneurs de leçons, là-bas et ailleurs, que l'on peut avoir raison sur le fond mais être un gros imbécile dogmatique de gôche ou pas. Cette femme est bourrée de défaut surement mais ......... comme tout le monde, cela fait longtemps que je ne crois plus à l'homme parfait.

Très intéressant. 

Merci.

Ouais, Anna sur Mediapart !!

:)

Femmes du monde ?... Femmes mondaines ?... De quel(s) monde(s) parle-t-on ?...

Jean-Jacques M’µ

18/02/2012, 09:54PAR JJMU

C'est le 15 février 2012 :

Cette femme au milieu des hommes, députée européenne depuis 2009, a-t-elle conscience de voter au sujet de l'asservissement des peuples d'Europe aux dictatures financières ?...

Au parlement européen de StrasbourgAu parlement européen de Strasbourg© Reuters/Vincent Kessler


18/02/2012, 09:57PAR JJMU

Et cette autre femme, le même jour, menaçant de se défenestrer à Athènes parce que le Logement social est supprimé en Grèce par décision de l'UE ?...

OEK -logement social grec- supprimé par décision de l'UE et du FMIOEK -logement social grec- supprimé par décision de l'UE et du FMI© AFP/ANgelo Tzortzinis


Bel article. Beau parcours. Belle énergie.

Cette russe qui volerait  presque la vedette aux héros dostoïevskiens pour peu qu'un hollywoodien sache se saisir de cette égérie contemporaine et la coucher là sur l'écran de notre monde qui conjugue allégrement perversité et exécration...

http://www.youtube.com/watch?v=fxEWddT44BY&feature=player_embedded

Pour ceux qui comprennent le russe: en illustration des billets 1) Sur Xénia Sobtchak 2) Sur Choulpan ! Un petit film, très drôle ! 

Madame Anna Colin Lebedev je suis tres emu par votre article sur Ksenia Sobtchak . Je suis entierement d accord avec vous: il faut la defendre - surtout au moment ou tout le monde  en Russie "crache" sur elle. Elle est si representative de ce qui s'est passe ces 20 dernieres annees en Russie. Ma comprehension de ce qui s est passe a Saint Petersbourg durant le mandat de Anatoli Sobtchak est - si je vous comprends bien - un peu differente de vous. Anatoli Sobtchak etait sur le fond un veritable democrate - du moins au depart. Les pires malversasions qu il y a eu ont ete celles de Poutine: elles etaient, si je me souviens bien, liees a des aides de nourriture a la population pauvre - aides qu il aurait detournees. Il semble que ce soit aussi a ce moment et a travers des malversations ( detournements d argent, etc ) en tout genre que Poutine se soit rapproche de certains hommes politiques allemands et en particulier de Schroder.

Quand Poutine arrive au pouvoir comme Premier Ministre d Eltsine , c est surtout parcequ il a montre qu il pouvait en tant que chef du FSB ( ex KGB) protege Eltsine et sa famille des accusations menees par les autorites suisses contre les surfacturations  effectuees lors de la renovation du Kremlin - surfacturations s elevant a plusieurs centaines de millions de dollars.

Poutine devenant President avait tout interet a couvrir Anatoli Sobtchak car dans un sens il se couvrait lui-meme de ce qu il avait fait a Saint Petersbourg pendant le mandat de ce dernier.

De plus dans le contexte de l epoque, les concurrents de Poutin pour les legislatives etaient Primakov et les communistes , donc se rapprocher de Anatoli Sobtchak etait aussi recevoir un peu de son aura d homme "democratique veritable".

La vie de Ksenia Sobtchak resume tres bien qu elle a ete la vie de ces enfants russes ( ou plutot jeunes femmes ou jeunes hommes russes) qui appartenaient a des clans au pouvoir.

Ces clans - en fait - etaient ceux - a peine renoves - de la nomenklatura.

Je ne sais plus quel ecrivain russe contemporain a ecrit recemment qu il y a une particularite de la societe russe  - une societe a la Potemkine ou tout est mensonge, ou l on pretend par exemple qu on est une democratie, qu il y a des elections quand on est de facto une dictature, pire dans un sens que la Chinoise car il n y a aucun frein, aucune regle pour ceux qui sont au pouvoir. Cette particularite c'est qu une partie de l elite est ecoeuree par sa propre vie et est prete a changer de camp.

Je crois que cela corresponds bien a ce qu Alexis de Tocqueville disait de la mentalite d une partie de l aristocratie francaise au moment de la Revolution et que Norbert Elias a si bien decrit.

Cet "ecoeurement" vient du sentiment d etre "inutile", d'avoir une vie vide - et cela meme si par ailleurs ces personnes avaient une large culture - pouvaient meme etre les amis des plus grans esprits de leur Temps.

Ce qui me touche dans votre portrait de Ksenia Sobtchak c est que vous dites que c est une jeune femme intelligente - sans doute meme tres intelligente et cultivee - et qu en plus c est une jeune femme courageuse - car dans le contexte ou elle est c est tres courageux de faire ce qu elle fait car elle peut tout perdre. En meme temps elle est pris de cette nausee ou  soudainement les dix dernieres annees de sa vie peuvent lui sembler vide.

Mais sans doute ce qui me touche le plus c est que vous indiquiez que dans un sens elle n avait pas le choix. Qui en ayant 20 ans pourrait resister a une vie facile - tres facile - ou tout vous est offert - ou une vie de jet set vous est offerte. C est impossible.

Vous avez raison elle est le contraire de Paris Hilton qui n est que le nieme produit de la vulgarite americaine qui fait vendre dans les medias - la bad girl provocante - sans aucune culture et sans au cun desire de culture.

Ksenia Sobtchak est tout le contraire. Elle pourrait devenir meme une bonne ecrivain ou une bonne realisatrice de film.  Une veritable artiste. C est ce que je lui souhaite - combien de grand artistes se sont retrouves dans son cas. Pour ne pas le citer Tolstoi.

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