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Le Net, un lumpen-journalisme

L'expression est empruntée à un livre de Yannick Estienne: Le journalisme après internet, paru l'an dernier chez L’Harmattan. Il décrit comment le Net a contribué à prolétariser toute une génération de jeunes aspirants-journalistes, qui pis est en les persuadant qu'ils oeuvrent pour leur propre bien.

 

"L’essentiel du travail d’éditorialisation du journaliste Web consiste à sélectionner et à hiérarchiser l’information fournie par le support original, les agences de presse et les partenaires ou sous-traitants", écrit-il. Le journaliste en ligne, officiant dans une petite équipe sans moyen (ou à laquelle on ne tient pas à donner de moyen) devient "un journaliste dominé", vissé à son siège, qui n'a jamais la possibilité d'aller sur le terrain et que l'on dévisage drôlement lorsqu'il fait du bruit en décrochant son téléphone pour vérifier une info (allez dans une rédaction normale et dans une rédaction web, vous serez étonnés par le silence coté Internet): "l’essentiel de leur travail s’articule autour d’information de seconde main (...) en flux-tendu".  Les maîtres-mots: "réactivité", "productivité", "clics"... La faute aux agrégateurs: le premier qui publie sa dépêche non vérifiée bénéficie des quelques clics de plus qui le placeront en tête sur Google News. Et l'"accumulation primitive de ce capital" aidant, l'avance s'accroît puisque pour la même dépêche, on aura toujours tendance à cliquer sur la première.

 

Alors, qu'est-ce qui pousse ces jeunes recrues à choisir le Net? Le dégoût d'une presse papier sclérosée, engoncée dans une position acquise? Point du tout! écrit Yannick Estienne: ils ne voient le Web que comme un "sas d'entrée dans le journalisme". Les plus chanceux intègrent une rédaction traditionnelle. Pour les autres, "une partie importante de la population de travailleurs de l’information en ligne qui a émergé avec l’essor du média internet a quitté les rangs du journalisme après la crise".

 

Car, et c'est là que ce prolétariat journalistique devient lumpen-prolétariat, "peu nombreux, invisibles et inconnus du public, ces derniers disposent de très peu de pouvoir et effectuent souvent un travail, sinon ingrat, du moins peu valorisant, les journalistes web n’ont pas conscience de faire partie d’un groupe,  et n’ont ni représentant, ni porte-parole, ni organe représentatif." D'autant que le journaliste web est systématiquement renvoyé à sa condition de privilégié, puisqu'il est parfois vaguement payé, alors que les journalistes citoyens inondent  les sites de leurs "contributions" (pour ne pas dire de leur écot). Devenus gérants de communauté plus que reporters, ils sont payés d'une médaille en chocolat.

 

Est-ce encore du journalisme? "Le flou règne d’autant plus facilement sur les frontières professionnelles que le journalisme en ligne ne peut, aujourd’hui, être défini que mollement", quelque part entre le travail de chef de gare pour de l'information fournie par d'autre, de responsable marketing pesant au trébuché du clic la quantité souhaitable de telle ou telle info, en temps plus ou moins réel, et d'agent d'ambiance pour s'assurer que les internautes reviennent bien ici plutôt qu'ailleurs. "L’emprise croissante des logiques économiques et du marketing dans la presse concourent, par certains côtés, à accélérer le mouvement", conclut-il.

 

Tous les commentaires

Je lis avec intérêt votre billet et l'analyse de Yannick Estienne. Analyse largement exacte mais devenue partielle. Pourquoi? Ce qu'il décrit, cette prolétarisation du métier, qui s'accompagne d'une baisse de qualité des contenus, de la confusion des pratiques professionnelles et de l'abandon de pans entiers du journalisme (l'investigation et le reportage, par exemple), ne concerne en fait que quelques sites: les sites dits "compagnons" des titres papiers, où de "sous-rédactions sur-exploitées" font tourner la machine. Mais les choses changent et de nouveaux sites (certains spécialisés, tous "pure players" c'est à dire non dépendants de produits papiers) constituent de véritables équipes. C'est le choix principal que nous avons fait à Mediapart: 25 journalistes et autant de cartes de presse, le rattachement à la convention collective et les salaires du marché.

C'est vrai, mais, comme je le dis ici http://www.mediapart.fr/club/edition/etats-generaux-de-la-presse-le/article/071108/pourquoi-internet-ne-change-rien Mediapart semble être l'exception (qui confirme...) Le même Yannick Estienne raconte aussi l'imposture du journalisme "citoyen": "L’enjeu principal est de pouvoir économiser sur les coûts fixes (locaux, personnel, etc.), grâce aux contributions bénévoles, en mettant la rhétorique participative au service d’un projet de nature commerciale." Il faut peut-être nuancer. Chaque blogger reçoit en échange de son travail gratuit une position sociale dans le groupe et une part du prestige de la communauté.

D'accord avec vous les bloggers qui semblent apporter de l'information et rassasier le lecteur par une speudo information sans fin, finissent par troubler le jeu et rendre encore plus difficile la profession. On risque là d'être dans la pire des confusions. C'est la raison pour laquelle associer les bloggeurs aux Etats Généraux, si cela avait dû être le cas, aurait été rabaisser le métier de journalistes et noyer le poisson sur la véritable réflexion qui doit être menée sur ce métier bien spécifique et indispensable à la démocratie. Je vais de ce pas acheter le livre de Yannick Etienne.

Pourquoi ne pas les associer? Mais alors faut-il les associer parce qu'ils sont bloggers? Ils sont un peu lecteurs, un peu producteurs, ils sont surtout à l'intérieur du monde qu'ils racontent. Les bloggers sont un peu à l'information sur le Net ce que les correspondants locaux sont à la presse régionale: pas vraiment des journalistes encartés, mais connaissant intimement leur sujet, parfois maladroits, parfois complaisants, mais toujours indispensable à une bonne couverture de ce qui se passe sur le territoire. PS. Dominique, je serais heureuse de lire ce que vous y avez trouvé.

Anna, je n'ai rien bien sûr contre les bloggeurs. Je pense simplement au lecteur qui doit pouvoir s'y retrouver. C'est comme un livre d'histoire écrit par un historien qui, si il suit les règles, fait un travail sérieux de scientifique avec des références incontestables sur lesquelles s'appuient sa réflexion et une personne férue d'histoire qui ne passera pas par cette méthode et cette obligation de la profession. Ne pas clarifier les écrits vis à vis du lecteur nous mène sur une pente dangereuse. Je vous dirai bien sûr ce que j'en pense (le livre bien entendu !) Bien à vous.

Il y a quand même plein de conditions: vérifier et croiser les informations avant d'affirmer, ne pas être de parti pris, donner l'occasion de s'exprimer aux deux (ou trois ou + ) parties en cause dans l'événement relaté, bref, appliquer un minimum des règles professionnelles et faire un minimum preuve de déontologie... Des petites choses comme ça, qui font quand même la différence sur la crédibilité des infos rapportés. Certains blogueurs en sont peut-être capables, d'autres non, d'autres encore jouent à semer la confusion et à manipuler le buzz comme véritable information. Bref, sans vouloir le moins du monde la jouer "corpo", je pense que ne devrait pas pouvoir se bombarder journaliste qui veut. Et que pour des questions de fiabilité, il faut quand même qu'un minimum de règles du jeu soient respectées... Sinon danger !

C'est avec intérêt que j'ai lu votre « contribution » sur cette question qui préfigure, me semble-t-il, l'information du futur car cela soulève bien le devenir du métier de journaliste mais aussi de la communication écrite dans son ensemble. Et l'expérience de MediaPart est peut-être le symbole et un des précurseurs de cette autre façon d'envisager la communication (information,analyse,commentaire...) et de la place de chaque acteur-auteur dans ses pages (un des éléments de la remarque de François Bonnet). Votre observation sur les journalistes-citoyens prend ici toute sa pertinence car nous déposons ici justement notre écot qui a quelque chose à voir avec «le plaisir, le désir, l'engagement, le besoin» bref avec ce qui fait de nous lecteurs-participants-contributeurs. Et je crois, pour ma part, avec la conviction de défendre et diffuser une information écrite, par le Net, indépendante et intervenante... même si on est payés «d'une médaille en chocolat». Mais comme vous savez d'une façon ou d'une autre chacun se fait payer là où il lui semble que «ça lui rapporte!» Depuis toujours le journaliste de la presse écrite, support papier, était aussi en lien avec le lecteur (bien passif en général), au moins par le fait que le journal se vendait ou pas. Aujourd'hui cette relation reste forte mais d'une autre nature celle d'un pouvoir d'intervention que j'appellerai plutôt pouvoir d'échange. C'est ainsi qu'il me paraît tout à fait pertinent et essentiel le «grain de sel» évoqué plus haut, quelque soit «notre intention éditoriale». Dans la charte de MediaPart ce «minimum de règles du jeu» sont énoncées et il est bon -indispensable- qu'elles soient rappelées et respectées... * Merci de nous avoir fait découvrir le livre de Yannick Estienne. C'est aussi un autre versant de ce nouveau moyen d'information partager la découverte de ce qu'on aime, de ce qu'on a apprécié, du regard critique ou de l'indignation de ce qui nous a été donné à voir, à entendre, à lire ...

Contente que ça vous ai plu. Ce livre m'a passionné parce qu'il mettait des mots sur un sentiment diffus que je n'arrivais pas à formuler.

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