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Le théâtre et la mise en scène de la guerre

Le théâtre et la mise en scène de la guerre. Au Festival d’Avignon cette année est jouée une pièce de théâtre, inspirée du livre de Yasmina Khadra, Les sirènes de Bagdad, dans une belle mise en scène par René Chénaut.

C’est l’occasion ici d’une double interrogation : sur le rapport du théâtre à la guerre, et puisque Yasmina Khadra est un auteur surtout connu pour ses écrits sur l’Algérie, des liens quasi invisibles entre le théâtre et la guerre d’Algérie. Dans un article La Mise en scène de la guerre, paru en 2000, l’historien Ravoux-Rallo, notait que « le théâtre est contre la guerre, non pas en tant que théâtre engagé mais parce que le théâtre est fondamentalement un art qui déjoue la violence, qui est fondé sur la parole, et le dialogue, fût-il agonistique par excellence ». Posée d’entrée de jeu comme ainsi, le théâtre comme une machine de guerre contre la guerre elle même, cette observation peut nous conduire aux conditions de dénonciation de cet acte, de ce moment. Le théâtre doit il pratiquer la critique, l’antimilitarisme, l’engagement, à la façon, par exemple, dont Bertold Brecht procédait ? Ou doit il, comme le souligne avec intelligence Anne Larue dans son article, La guerre sans qualité, à propos d’Echyle, Shakespeare ou Genet, montrer que la guerre est caractérisée, en creux, par le fait de n’avoir aucune attribution particulière. Elle écrit « Le théâtre se fait l’écho, tel un tambour neutre, tel une caisse de résonance, de tout ce dérisoire. Que la guerre soit sans qualités, c’est-à-dire sans signe distinctif, sans relief, n’éteint pas la force de dénonciation critique du dramaturge, au contraire ».Le livre de Yasmina Khadra, adapté au Festival d’Avignon raconte l’histoire simple et tranquille d’un jeune bédouin dans un village perdu dans le désert irakien. La guerre fait brusquement irruption, des soldats américains arrivent et abattent son père après l’avoir humilié. Tout bascule alors pour lui. Ne supportant pas souffrance et déshonneur, il devient une recrue facile pour les terroristes…. Derrière cette trame, la vengeance dans une situation de violence, on voit bien comment le livre Les sirènes de Bagdad peut être monté en pièce de théâtre. Avec un jeu impeccable des trois acteurs, on voit bien la guerre comme un processus, un engrenage indéfendable, et la pièce lui dénie toute qualité positive, héroïque. Le théâtre de la guerre se fait critique active de la guerre. Avec l’avilissement de l’homme, se devine le désenchantement, la perte de sens, et le passage au nihilisme. Ce que fait le personnage central du livre de Yasmina Khadra.Il est rare que se montent en France des pièces de théâtre directement en prise avec l’actualité politique, et la guerre d’Irak ne fait pas exception. Cette faiblesse d’un théâtre fer de lance, pamphlet contre la guerre, ou soulignant la tristesse d’un quotidien qui n’a plus de sens dans le tourbillon de la guerre, peut s’observer à propos d’une séquence contemporaine : la guerre d’Algérie.

Emerge pour cette période une seule pièce, de Jean Genet : Les Paravents accueillie en 1966 au Théâtre national de l’Odéon, alors dirigé par Jean-Louis Barrault. Composée de 25 tableaux, l’ultime pièce de Jean Genet fait intervenir plus de 100 personnages. Dont certains n’apparaissent qu’une seule fois. D’une structure très complexe, cette pièce constitue à la fois l’aboutissement d’une écriture et l’échec d’une œuvre. Puisque Genet se détournera pour longtemps de la littérature. On y retrouve, portés jusqu’à l’exacerbation, tous les thèmes chers à l’auteur : apologie de la révolte contre l’oppression et, en amont, dénonciation de la société occidentale. L’action s’organise à partir d’une succession de tableaux avec changements de points de vue. Les paravents peints se déplacent de droite à gauche et de gauche à droite. Et les comédiens qui se tiennent derrière apparaissent à tour de rôle, masqués et grimés, portant postiches, faux nez et faux mentons. Métaphores de l’hypocrisie occidentale, Les paravents symbolisent tour à tour un lieu, une action, un récit.

Dès les premières représentations, la pièce suscite les passions. Le théâtre de l’action est l’Algérie. Et la guerre d’Algérie est encore très fraîche dans les mémoires. Les représentations sont interrompues par des commandos de parachutistes. Et il faudra l’intervention d’André Malraux, alors ministre de la Culture, sommé de s’expliquer, pour que le metteur en scène et l’auteur retrouvent leur droit à la libre expression et création. En 1983, Patrice Chéreau reprendra le flambeau pour les Amandiers de Nanterre et montera Les Paravents.Il y aura d’autres tentatives de pièces évoquant l’Algérie et la guerre. Serge Pauthé fera lire ses lettres, sa Correspondance, envoyées à ses parents ou amis alors qu’il était soldat. Bernard Gerland livre dans Ma guerre d’Algérie un jeu de scène travaillé où il provoque les spectateurs, en allant les chercher dans leur fauteuil, en les regardant dans les yeux, les invitant à participer à son passé. Mohamed Kacimi dans 1962, évoque les exils des Européens dans l’été 62, les joies des Algériens, et toutes les désillusions provoqués ensuite. Les personnages apparaissent sur des chemins, des croisements, par absence de tout territoire.Dans toutes ces pièces, le théâtre déséhroïse la guerre et ses valeurs, dénonce les injustices du système colonial, montre le désarroi des vaincus obliquées de quitter leurs terres. Mais comme pour le cinéma, les représentations théâtrales autour de la guerre d’Algérie ne parviennent pas à s’inscrire durablement dans les mémoires, à faire sens dans la durée. Il est encore difficile de regarder en face cette période brûlante de l’histoire contemporaine française. Benjamin Stora.

Tous les commentaires

17/07/2008, 18:19 | Par Philips Michel

Sur Internet, j'ai vu que les Sirènes de Bagdad avaient été jouées en mars à Vanves. Avignon aidera encore à faire connaitre le roman de Khadra, sorti en 2006, je crois.

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