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Sétif, Guelma : de la «tragédie» aux «massacres épouvantables»
L'ambassadeur de France en Algérie, Bernard Bajolet, s'est rendu le 27 avril 2008 à Guelma, à l'occasion de la signature d'une convention de coopération entre les universités de Guelma, Biskra, Skikda et l'université Marc-Bloch de Strasbourg. Il a déclaré que le « temps de la dénégation » des massacres perpétrés par la colonisation en Algérie « est terminé». S'exprimant devant les étudiants de l'université du 8 mai 1945, l'ambassadeur a parlé des « épouvantables massacres » commis il y a 63 ans dans trois grandes villes de l'est algérien: Sétif, Guelma et Kherrata, durant la colonisation.
« Aussi durs que soient les faits, la France n'entend pas, n'entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé », a déclaré M. Bajolet. Il a poursuivi son discours en soulignant « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l'époque dans ce déchaînement de folie meurtrière (qui a fait) des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes ».
Ces massacres « ont fait insulte aux principes fondateurs de la République française et marqué son histoire d'une tache indélébile », souligne l'ambassadeur de France. Il ajoute que « condamner le système colonial n'est pas condamner les Français qui sont nés en Algérie» et appelle « les deux ennemis d'hier à porter plus haut un message d'entente de concorde et d'amitié ». Son discours se termine ainsi : « Pour que nos relations (algéro-françaises) soient pleinement apaisées, il faut que la mémoire soit partagée et que l'histoire soit écrite à deux (...) Il faut que les tabous sautent, des deux côtés, et que les vérités révélées fassent place aux faits avérés. »
M. Bajolet va donc plus loin que Hubert Colin de Verdière, son prédécesseur, qui avait qualifié cette répression de « tragédie inexcusable ». Il parle lui de « massacres épouvantables ». Revenons sur cette histoire dramatique, que les historiens qualifient de prélude à la guerre d'Algérie, qui commencera dix ans plus tard.
Le 8 mai 1945, la victoire sur le nazisme est aussi le début d'une tragédie qui endeuilla l'Algérie. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Algérie connaît une effervescence politique de grande ampleur. Le 1er mars 1944 naît l'association des Amis du manifeste de la liberté (AML) qui réclame l'indépendance de l'Algérie. Le 23 avril 1945, les autorités françaises décident la déportation de Messali Hadj, le leader algérien indépendantiste, à Brazzaville.
À la radicalisation politique s'ajoute une grave crise économique. Une mauvaise récolte provoque la famine dans les campagnes. On voit affluer vers les villes du Constantinois des milliers de paysans affamés qui, faute de travail et de moyens, se raccrochent aux soupes populaires. Le 8 mai 1945, jour de la signature de la capitulation allemande, dans la plupart des villes d'Algérie, des cortèges d'Algériens musulmans défilent avec des banderoles portant comme mot d'ordre : «A bas le fascisme et le colonialisme».
À Sétif, la police tire sur les manifestants algériens. Ces derniers ripostent en s'attaquant aux policiers et aux Européens. C'est le début d'un soulèvement spontané à La Fayette, Chevreuil, Kherrata, Oued Marsa... On relève 103 tués, assassinés dans des conditions atroces, et 110 blessés parmi les Européens.
Les autorités organisent une véritable guerre des représailles qui tourne au massacre. Fusillades, ratissages, exécutions sommaires parmi les populations civiles se poursuivent durant plusieurs semaines. Les nationalistes algériens avanceront le chiffre de 45.000 morts, d'autres sources françaises, récentes, avancent le chiffre de 15.000 à 20.000 morts.
La connaissance de la période des massacres de Sétif et de Guelma de mai 1945 a beaucoup progressé en France ces dernières années, en particulier grâce aux travaux d'Annie Rey Golzeiger, Jean-Charles Jauffret, Jean Pierre Peyroulou et Jean Louis Planche[1]. Les archives militaires déposées au Service Historique de l'Armée de Terre (SHAT) ont accepté plus rapidement que les archives civiles les demandes de dérogation des chercheurs et ont mis à disposition du public des documents de première importance.
Les historiens ont ainsi eu connaissance des faits grâce au rapport du général Henry Martin, commandant du 19ème corps d'armée, chargé de la coordination des forces en Afrique du Nord et donc de la répression. Ils disposent aussi du rapport du général de gendarmerie Paul Tubert, nommé par le Gouverneur Général Chataigneau, à la tête de la Commission d'enquête sur les événements du Constantinois.
L'an dernier est paru Les massacres de Guelma Algérie, mai 1945 : une enquête inédite sur la furie des milices coloniales, (Paris, Ed La Découverte, janvier 2006). Rédigé en 1946, le document présenté dans ce livre est exceptionnel. Son auteur, Marcel Reggui (1905-1996), un citoyen français d'origine musulmane et converti au catholicisme, y retrace - avec des précisions restées inédites à ce jour - les massacres de centaines d'Algériens perpétrés en mai 1945 à Guelma, par des milices européennes.
Fondé sur des archives considérables, (archives des ministères de l'Intérieur, de la guerre, de Matignon) et d'entretiens avec de nombreux témoins et acteurs de cette période, le livre très récent de Jean Louis Planche, Sétif, histoire d'un massacre annoncé, dessine un portrait saisissant de la région à la veille de la répression (la misère et les trafics, le marché noir et les déplacements de ruraux), et l'espérance d'une vie meilleure par un soulèvement populaire.
Jean Louis Planche écrit que, obsédés par l'idée d'un complot nazi, les communistes ne furent parfois pas les derniers à se lancer dans ces expéditions cruelles. En Algérie, rien ne sera plus comme avant l'épisode tragique de mai- juin 1945. Le fossé s'est considérablement élargi entre la masse des Algériens musulmans et la minorité européenne. Une nouvelle génération entre en scène, qui en viendra à faire de la lutte armée un principe absolu.
La guerre d'Algérie a-t-elle commencé à ce moment-là, précisément ? Comme on le voit, ce 8 mai 1945 de Sétif est important et n'a pu s'effacer sous le poids des commémorations de la victoire sur le nazisme. Les historiens ont encore de multiples voies à explorer dans la connaissance de cet événement tragique : les mises en place d'engrenages de la peur, l'attitude des pouvoirs civils français dans la conduite des processus de violence, les séparations communautaires, le passage à l'imaginaire de la lutte armée chez les nationalistes algériens...
Cette histoire doit s'écrire à deux voix, entre historiens français et algériens. Autant de faits à connaître pour passer à la reconnaissance des crimes commis. Car la question qui se trouve posée à propos de cette séquence reste celle de la reconnaissance par la France des exactions commises, geste que les Algériens attendent depuis plusieurs années. Les déclarations du 27 avril de l'ambassadeur de France sont un acte très important. Elles contredisent les discours sur « l'anti-repentance » prononcés depuis plusieurs années en France et qui empoisonnent les relations entre la France et l'Algérie.
Pour tourner la page, sans l'effacer, la connaissance, la reconnaissance des crimes commis est indispensable. C'est la condition pour affronter sereinement l'avenir, et calmer les mémoires blessées.
[1] Jean Louis Planche, Sétif, 1945, histoire d'un massacre annoncé, Ed Perrin, 2006, 422 pages.


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je reste sans voix devant nos infamies passées et qui augurent d'autres encore inconnues...... Les algériens méritent mieux que nos petites reconnaissances de responsabilités dans ce manque de maturité démocratique
Encore grand merci Monsieur Stora, c'est aussi pour moi une de ces dates symptômatiques ou ,pour dire plus, "traumatiques" dans notre imaginaire interdit où celui justement de l'autre, de l'étranger, impose une histoire en miroir. j'ai souvent mentionné ce rapprochement là entre le 8 mai français et le 8 mai du Sétif. Formé avec M. Lhopital à Rennes 2, j'ai souvent vu, malgré ma connaissance très rudimentaire du monde arabe, ces coïncidences, ces rencontres incestueuses entre je dirais même les trois monothéismes. Je pense sur le coup à la date hyperbolique de 1492, entre découverte de l'Amérique, reprise de Grenade par les chrétiens et premières lois anti-juives à Madrid. Je ne sais pas si des historiens se sont déjà risqués à travailler à la convergence des trois religions méditerranéennes, j'imagine que si, pouvez-vous nous en dire plus là-dessus ou si cette idée-là n'est pas celle qui vous anime, comme elle peut affleurer dans le travail de Ferro aussi je crois. Des lectures comme celles-là, on en redemande, vous nous faites dire que nous vivons dans la réalité, que nous sommes de la France lucide, merci encore... Gwénael
Il existe un livre admirable, intitulé "Les massacres de Guelma", par Marcel Reggui , qui les a vécus, et dont la soeur y a été assassinée de sang froid, ainsi que 2 de ses frères. C'est un texte de témoignage, écrit en 1946, publié en janvier 2006 aux éditions La Découverte.
Il est juste que la France reconnaisse par les voix les plus autorisées ses crimes. J'espère que nous en avons maintenant terminé avec la repentance . Je n'ose pas imaginer la réciproque pour les assassinats des français en Algérie.
"Pour tourner la page, sans l'effacer, la connaissance, la reconnaissance des crimes commis est indispensable. C'est la condition pour affronter sereinement l'avenir, et calmer les mémoires blessées. " Vous avez raison M Stora. J'aimerais bien que les algériens reconnaissent les massacres d'Oran en 62. Il y a encore des familles qui ne savent toujours pas ce que sont devenus leurs proches. Par ailleurs, cette reconnaissance des crimes par la France est certes nécessaire , cependant il faut remettre les choses en place : l'Algérie est une dictature depuis 1962. Ce pays aux richesses phénoménales a des élites qui s'enrichissent et laissent sa population dans la misère. N'ayons de cesse de dénoncer cette situation avec avec autant de véhémence que nous la mettons à nous couvrir la tête de poussière.
Indice supplémentaire d'une entrée dans l'histoire commune de ces massacres, le programme d'histoire en cours de validation pour la classe de terminale de la filère professionnelle propose de traiter "Sétif, 1945" dans le cadre d'une partie relative à "La décolonisation et à la construction de nouveaux états : Inde, Algérie". Vous me démentirez peut-être M. Stora, mais c'est à ma connaissance la première fois que ce fait historique trouve sa place aussi clairement dans un programme de l'éducation nationale française. Plus largement, au moment où est publié le deuxième tome d'un manuel d'histoire franco-allemand, on ne peut que souhaiter une initiative semblable rassemblant les historiens français et algériens dans la construction d'un "lieu pédagogique commun".
Cher Monsieur, Oui, c'est une initiative importante, mais nous sommes encore loin de la "fabrication" d'un manuel franco-algérien sur un modèle franco-allemand. La question bute sur un problème, essentiel: pourquoi la France a t elle colonisée l'Algérie.... Bien à vous, Benjamin Stora.
La réponse est peut-être très simple simple : au XIXème toutes les nations puissantes étaient colonialistes. Et je ne vois pas en quoi le fait que la France ait colonisé l'Algérie empêcherait, cinquante ans après, de fabriquer un manuel franco algérien... Si la seule possibilité pour que les historiens agissent ensemble était que les faits n'existent pas, alors il faudrait que la guerre d'Algérie n'ait pas eu lieu pour pouvoir en parler ? A moins que vous vouliez dire qu'elle se poursuit encore ?
Benjamin Stora est depuis longtemps en relation avec les historiens algériens et je comprends tout autrement que vous la phrase "La question bute sur un problème, essentiel: pourquoi la France a t elle colonisée l'Algérie...." : le désaccord entre historiens sur la réponse à cette question (qui n'est pas un fait, mais l'interprétation d'un fait) ne permet pas encore la rédaction d'un tel manuel.
Je vous assure que j'ai étudié Sétif en 1982-83. J'étais alors élève de Terminale. Ca fait donc quelques années, et même décennies. - Les programmes incluant la période de l'après-guerre sont apparus cette année-là. Il y avait, dans le manuel d'histoire, un "dossier" sur l'évènement (comme il y avait un dossier De Gaulle, ou Vichy etc etc). Cela fait vingt-cinq ans que la guerre d'Algérie est au programme de Terminale. J'invite tout lecteur de bonne foi à le vérifier (les manuels doivent se trouver facilement). - Pourquoi toujours dire que "maintenant enfin" la France devrait regarder son histoire en face, alors qu'on ne cesse de le faire depuis quasiment 40 ans ? Qu'est-ce que les mots les plus exacts, les plus précis, ne parviennent pas à élucider ? Quel est ce silence plus imposant que nos mots ? Qu'est-ce qui nous recouvre ? - D'une manière taquine : Finalement, pourquoi vous, Benjamin Stora, ne pouvez-vous pas vous mettre à étudier, maintenant, les villes hanséatiques - genre "le sujet est clos, passons à autre chose" ? - Qu'est-ce qui n'en finit pas dont nous proclamons toujours, avec la voix de l'imprécation, la fin imminente et nécessaire ? - Je pense au livre d'un psy que j'avais lu il y a des années Ma vie, ma folie et qui racontait le transfert entre un psy canadien et une jf d'origine iroquoise... Et si nous n'avions pas tout à fait renoncé à des choses pas très recommandables ? Et si ces choses se logeaient si bien au coeur de nos êtres qu'il ne suffirait pas d'une indignation médiapartisée pour qu'elles se dissipent - et par avance pardon au choeur des vertueux indignés.
J'ai la même sensation. Depuis que je suis petit, j'entends parler de ces événements (réels) dont on me dit qu'ils sont cachés. De ces crimes indiscibles qui ne cessent d'être dits. De la révélation de la torture en Algérie à la Une du monde des années 2000 (affaire Aussarès) , alors que cette exclusivité date de l'Express de JJSS dans les années 56. Comme si on voulait absolument, avec des détails nouveaux sur les horreurs, la largeur de la lame, le voltage des électrodes, la hauteur du dernier cri des suppliciés, prononcer le dernier mot d'une histoire qui raconte tout cela, mais autre chose aussi. Et si l'Algérie coloniale, parce que les hommes sont les hommes, avait d'abord fabriqué un peuple de frères ennemis, abusifs et abusés, exploiteurs et exploités, mais frères quand même (les frères ennemis sont les ennemis les plus implacables) ? Et si cette vision des choses, un seul peuple métis, déchiré, terriblement inégalitaire, mais un seul peuple quand même, était le tabou suprême ? Celui qui empêche de dire une histoire commune parce qu'elle ne correspond pas à l'histoire officielle de deux communautés sensées être génétiquement et religieusement incompatibles ? L'histoire commune d'un peuple qui s'est constitué sur une aberration (la colonisation), mais qui ne peut pas se séparer, parce qu'il est inséparable...
Merci Michel Kasper : on ne sera pas trop de deux... Votre hypothèse est intéressante. J'en ai une moins optimiste, moins fraternelle, et effectivement de l'ordre de l'abus, du plaisir de l'abus colonial.- J'espère que Benjamin Stora voudra bien sortir de la posture de la "révélation toujours-maintenant nécessaire", et nous aider à comprendre pourquoi ce qui n'arrête pas de se dire n'est jamais vraiment dit, et pourquoi dans le vacarme il faudrait encore briser le silence... Benjamin Stora : d'où ça nous vient, ça ?
Cela fait vingt-cinq ans que la guerre d'Algérie est au programme de Terminale. - Je ne m'engagerai pas pour ce nombre de vingt-cinq, mais je confirme que les livres d'histoire de mes fils en parlaient. - Cependant, Baaltik, un peu plus loin dans votre commentaire vous semblez affirmer que cela fait quarante ans que la France regarde son histoire en face. Vraiment ? Et par exemple, pour ne pas parler de l'Algérie, ou d'un certain 17 octobre à Paris, que faites-vous du refus de diffuser à la télévision le film de Marcel Ophuls, Le Chagrin et la Pitié , qui était pourtant une commande de l'ORTF ? Aujourd'hui encore, combien de Français l'ont-ils vu ? - Bien sûr, que l'indignation ne suffit pas, mais il n'y a aucun appel à l'indignation dans le texte de Bernard Stora.
Je ne vous dis pas que toute la France regarde toute son histoire en face. Mais la première représentation des Paravents date, il me semble, de 1966. Je ne dis pas que ça s'est bien passé, mais ça s'est passé tout de même. Et Avoir 20 ans... ? Encore une fois, comparons le réel de ces représentations au discours sur l'occultation. Au martellement du "tout est occulté, la France ne veut pas voir..." - Je risque avec vous une hypothèse : il y aurait un confort narcissique à être dans le camp de ceux qui verraient les choses en face, tandis que d'autres s'ingénieraient à les occulter. Je suis contre ce confort là. - Non je ne critique pas vraiment le texte de Stora, mais plutôt les commentaires ; le choeur indigné - que je trouve un peu 'bourge' dans ses grégarités offusquées, dans tout ce convenu et ce convenable - et qui oublie, parfois, d'interroger les faits. - Le Chagrin, c'est autre chose...
Parmi les "bourges" du chœur indigné, il y a un agriculteur… - Je comprends la raison, qui transparaît dans votre hypothèse, d'une irritation que je ne partage pas pour autant. Mais ne faudrait-il pas que vous adressiez vos commentaires à tel ou tel, de façon un peu plus précise, parce qu'on peut comprendre qu'ils s'adressent à l'auteur de l'article. - Satisfaction narcissique, probablement pour certains (un vieux problème, celui du "eux" et "nous"), mais je crois vraiment qu'il se peut que des lecteurs de Mediapart n'aient jamais entendu parler de ce 8 mai algérien. Personnellement, ce sont des faits que je connais depuis longtemps, cependant je suis contente d'avoir, grâce Benjamin Stora, les références de deux ouvrages traitant de ce sujet. - Enfin Benjamin Stora est chez lui sur son blog et nous y sommes ses hôtes. L'histoire de l'Algérie fait partie de son domaine de recherche, pour des raisons que vous connaissez probablement aussi bien que moi. Pourquoi lui suggérer de parler d'un autre sujet ?
Mais ce n'était pas une attaque contre Stora ! Il me semble que les problématiques évoquées valaient de l'être, mais bon. Ok, je cesse d'intervenir.
D'accord avec Michel Kasper pour ne pas considérer la violence colonisatrice comme un obstacle indépassable à la construction d'un récit hitorique partagé. Mais il est vrai que l'effort à produire est encore important, surtout en cette période de "reconquête de la fierté nationale" où l'instrumentalisation du refus de la repentance fait obstacle au souci de faire toute leur place à des fais historiques douloureux : quand la date du 17 octobre 1961 viendra-t-elle par exemple s'imposer systématiquement dans l'histoire de la Ve république enseignée dans les écoles ? Question à B. Stora : l'histoire franco-algérienne ne gagnerait-elle pas à être envisagée d'un point de vue qui échappe aux 2 "parties", un équivalent de la rupture qu'a marquée La France sous l'occupation de Paxton par exemple ? A-t-elle déjà donné lieu à des ouvrages importants de la part d'historiens "venus d'ailleurs " ?
Mais enfin, Gael Gauvin, qui vous interdit de ... ? Qui dit quoi entre vous et vous ? - C'est incroyable de persister dans cette affirmation qu'il y aurait un obstacle à la vérité, à la douloureuse vérité ? Il vous faut le lire et l'entendre combien de fois pour admettre que dans le REEL ces choses-là sont dites en plein jour et sur la place publique ? - N'avez-vous pas lu que même l'ambassadeur de France proclame que... ? Quelle parole sera entendue comme n'étant pas un silence ? Quelle parole enfin ? - Sur quoi, VOUS, faites-vous silence ? Le silence, il est là. Chez vous, en vous, en moi, mais pas sur la scène publique.
Sans cultiver je ne sais quelle masochisme, sans avoir le moindre goût pour les théories complotistes, sans même adopter le moindre point de vue moral, il me paraît difficile de nier que bien des efforts ont été effectivement nécessaires pour que certains faits, tels que les massacres du 17 octobre 1961, fassent retour et accèdent à une transmission scolaire, et tout aussi difficile de soutenir que l'histoire surgit d'un coup transparente à elle-même, dans un réel illuminé, délivrée de toute occultation. Quant à la dissociation que vous opérez entre nos supposés silences et la bavarde scène publique, elle me laisse tout simplement coi...
On est bien d'accord sur un point : l'occultation, oui, ça existe. Qu'il faille faire "émerger" l'histoire, on est bien d'accord là dessus. La question est tout de même de savoir si là, en l'espèce, on est face à cela. Je vous fais remarquer que même l'auteur du billet se charge de montrer cette surenchère de l'aveu et du dévoilement en comparant les deux discours des ambassadeurs à quelques années d'intervalle. On dit et on réaffirme, on avoue et on insiste, on déclare et on proclame... Pour quelque chose qui ne parviendrait pas à émerger, reconnaissez que l'effort est au minimum soutenu. Il y a bien des points qui ont été peu abordés dans le cours sur la guerre d'Algérie de ma terminale en 1982, mais la liste serait très longue. Je n'ai appris qu'après ma terminale, à l'IEP, la nature des premiers attentats et l'assassinat des instits. Je ne m'y connais toujours pas vraiment sur les violences interalgériennes - difficulté à les faire émerger ou question de synthèse ? Donc Octobre 61 et sa plus ou moins tenace occultation font sens, bien sûr, mais vous pouvez aussi remettre en perspective et en doute votre propre hypothèse (ça fait partie des scrupules du débatteur). Il n'y a peut-être pas tant d'occultation que ça. - Ce que Kasper et moi-même tentons de comprendre, c'est ce que cache ce 'discours sur le silence' - pourquoi redire qu'on ne dit rien ? Qu'est ce qu'on dit et qu'est-ce qu'on cache en répétant que cette histoire est cachée alors qu'elle ne l'est pas et ne l'a jamais été ? - J'ai une idée mais je n'en suis pas très sûr, Kasper en a une autre - et vous ? et Stora ? - Ou alors, si vous préférez, dans 20 ans encore, parlez avec Stora de la difficulté pour des français à admettre... etc etc... sourires.
Bonjour, j'ai critiqué "le discours" du silence et "de la première fois" dans mon ouvrage Imaginaires de guerre paru en..... 1997 aux éditions La Découverte. J'ai expliqué que le nombre de films sur la guerre d'Algérie (une cinquantaine déjà à l'époque) ne parvenait à "calmer" les mémoires blessées... L'échec des films sur la guerre d'Algérie est révélateur, il y a refus de regarder cette histoire en face (donc pratique de l'auto censure). Sur la connaissance/ reconnaissance: les Algériens demandent des excuses officielles sur la colonisation. Ce que la France (son Etat) refuse de faire. Voilà.... Ce qui n'empèchent pas les historiens français et Algériens de travailler ensemble (voir mon ouvrage La guerre d'Algérie, avec Mohammed Harbi aux Editions Laffont, 2004). Bien à vous, Benjamin Stora.
Merci pour cette précision bibliographique, et pardon de vous avoir fait répéter (mais c'est un peu la loi du genre, un blog - vous arrivez avec tout un savoir, une pratique de transmission, et vous vous trouvez avec un public particulièrement hétérogène, ceux qui ont suivi, et ceux qui débarquent parce qu'il y a de la lumière). - Je voudrais aller plus loin sur la question de la guerre d'Algérie dans le cinéma français - j'ai le sentiment que votre explication est rapide. Je vous propose d'en reparler pour que vous me guidiez dans mon article.
Cher Benjamin Stora Peut-être que les mots et les films ne retiennent pas toute l'attention parce qu'ils ne disent pas (toute) la réalité, mais un seul de ses aspects. Peut-être qu'après tout l'Algérie d'avant 1962 n'était pas seulement une baignoire où l'on torturait des résistants à la gégène. Peut-être pas seulement des villages massacrés. Peut-être que c'était aussi un pays, avec, peut-être, des gens... Toutes sortes de gens "sans histoires", des gens des "deux bords", qui ne reconnaissent dans cette histoire officielle que la part cruelle de leur histoire ancienne. Peut-être qu'il a eu aussi des bonheurs d'homme, des plongeons à Tipaza, que c'était beau, et que cette beauté n'est pas retenue parce qu'elle passerait pour un aspect positif de la colonisation. Peut-être qu'on s'est haï, exploité, torturé, exploité, les uns étaient bien habillés, les autres en loque, je m'en souviens à l'école primaire, mais, je me répète, qu'on a quand même fabriqué un seul peuple, sans le savoir, et même en ne le voulant pas, et que ce passé, cette histoire, ces origines, on les nie, on les condamne, on les excommunie parce que ça dérange une certaine vision des choses. On veut absolument séparer le bon grain et l'ivraie, de part et d'autre d'un mur de Berlin. L'Algérie, pour tout vous dire, je m'en fous, je l'ai quittée à 10 ans, et j'en ai bientôt 60, sauf que c'est mon pays quelque part, et que je ne vois pas pourquoi toutes ces vraies vérités, ces tortures, ces massacres, cette colonisation, retireraient à mon grand-père, mort en 1975, et à mon père, leur droit du sol. Ou plutôt je le vois très bien. En disant cela, je le crains, je révèle au grand jour ma nature colonialiste, et j'établis des plans pour envoyer les paras sur Alger. Cher Benjamin Stora, vous dites : "Regarder l'histoire en face". Mais qu'est-ce qu'on y voit, dans cette face ? Les crimes de l'armée Française et seulement ? Les abus de la colonisation et rien d'autre ? A titre personnel j'ai vu tout ce que j'ai pu, et lu tout ce que j'ai trouvé, mais il y a très longtemps que je n'ai plus l'impression de révélations mais celle d'un ressassement obsessionnel. Je sais tout cela, je le condamne autant que vous, je le vomis, mais après ? Est ce qu'on la finit ou pas, cette guerre ? Amitiés
Michel Kasper : Mais notez-bien, Stora est d'accord avec nous : il s'agit d'un ressassement. La réponse de Stora, c'est bien qu'il est d'accord avec nous. - Il nous dit aussi que ce ressassement infini fait sens, aussi (sur une impossibilité à s'entendre, sur un obstacle à définir, à isoler, à comprendre). Creusons. - (et laissons la Gauche affirmer vertueusement qu'on ne parle jamais de ceci ou de cela - genre "heureusement qu'on est là" : après tout, ça les regarde, s'ils ont envie de ressasser vertueusement).
Baaltik : Le problème c'est que j'ai du mal à "laisser la gauche affirmer vertueusement"... etc, comme vous dites, parce que ça me regarde aussi. La gauche c'est ma famille de pensée ! Quand je vous dis que cette histoire est un déchirement intégral ! Merci de vos messages
Il me semble que ce que l'on ne veut pas toujours dire, reconnaître sur ces tragiques événements qui se sont déroulés dans un territoire français, apparaît dans cette sinistre fourchette du nombre de victimes "non européennes" : "Les nationalistes algériens avanceront le chiffre de 45.000 morts, d'autres sources françaises, récentes, avancent le chiffre de 15.000 à 20.000 morts" pour "103 tués, assassinés dans des conditions atroces, et 110 blessés parmi les Européens". Curieuse administration française qui ne sait (?) ou qui n'ose toujours pas dire le nombre exact de ses ressortissants, certes non européens, disparus lors de cette répression de justes revendications (comme pour l'ensemble de la guerre d'Algérie). Qu'en est-il de cette sacro-sainte trinité républicaine, Liberté-Egalité-Fraternité, dans cette Algérie française d'alors ! N'est-ce pas là l'inavouable, cette différence de traitement suivant l'origine ?
Gael et Anne, lisez Djamo : "Il me semble que ce que l'on ne veut pas toujours dire, reconnaître sur ces tragiques événements qui se sont déroulés dans..." - On n'en sortira pas.
Merci M Stora, si certains ne légitiment pas toujours vôtre vision de l 'histoire,nul doute que l histoire vous légitimera (foi de pieds noirs)! Que se raconter,lorsque cette hitoire algérienne fait partie de votre patrimoine mémoriel familial? Je suis née à Sétif en 1948,mon père a traversé toute la guerre,capitaine de ces tirailleurs Algeriens qui n 'ont eu de la france que l 'horreur de souffrir et mourrir pour elle.Pieds noirs, certes ,je suis,issue d 'une immigration forcée au joyeux temps de" la casquette du père Bugeaud" et de " la Smala d'Abdel Kader"réunies ,dont nôtre enfance innocente s'amusait ,au sein de la colonie qui nous avait pétri. Moi , j' ai eu la chance de garder l' empreinte d'un père humaniste et libéral (au sens moral de l'époque) trés impliqué dans le désir d' intégration pour les "indigènes"(comme l'on disait pudiquement):ce père "vieux" Sétifien de souche française a vécu ces massacres comme une déchirure,un échec personnel et collectif,une trahison de la france pendant que ma mère vivait ce 8 mai 45 la peur au ventre de ne plus voir revenir son fils aîné,parti au défilé avec son gentil voisin français,qui lui n'est jamais revenu,tué au champ de déshonneur,c était cela le massacre de Sétif pour ma mère! Rien de simple pour la tête d'une petite fille de la colonie.Nous avons fini par partir comme tous les "petits blancs,une main devant une main dèrrière",quatre enfants dans cette "métropole"envisagée comme si hostile à nôtre réception.Ce n' était pas encore la mode de la psychologie de l'enfant,chacun s'est débrouillé avec soi- même,son étiquette de colonisateur ,des "Malgrés nous" en quelque sorte. Nous étions entretenus dans nos souvenirs ensoleillés par une mére aveuglée de la douleur des petits Français éxilés et de leurs morts abandonnés.Mon père restait à jamais indigné des méfaits de la politique induits par la colonisation et la décolonisation , écartelé entre son accord sur le déroulement de l histoire décidé par de Gaulle et son attachement impuissant à l' Algérie.J'ai 60ans ,mon pays c'est toujours l'Algérie avec sa beauté et ses plaies comme ma mère et j'ai toujours un sens aigu de la justice comme mon père. Pour la suite, mes petits enfants,ce dont je suis fière ne feront jamais "d 'excellents Français, d'excellents soldats qui marchent au pas ..." Au titre d'infime témoin de l'hitoire coloniale,je sais que la vraie histoire,celle qu'on enseigne avec le détachement objectif nécessaire à cet exercice,sans vivants revendiquant leurs propres mots pour leurs propres maux,cette histoire sortira bientôt de toutes les archives algeriennes et françaisesd'ici 30 ou 40ans. Mes congénères et moi -même, d arme en arme l'aurant passée à gauche et la France aussi ,à gauche seulement mais vraiment cette fois, on peut encore rêver !
L'histoire de ce monde est une douleur qui ne trouve de réconfort car en effet, plus personne ne sait écouter l'autre. Tout le monde à sa théorie à défendre. La mémoire collective est ensanglantée et traumatisée, pas depuis que l'homme est homme, mais depuis que l'homme a perdu son humanité. Qu'est-ce qui peut guérir ces mémoires de leurs gémissements perpétuels ? Le pardon à soi-même ? L'amour de soi-même ? Tout cela individuellement, face à un miroir ? Dans le dire encore, il y a t'il des solutions que nous puissions porter ensemble ?
Je signale la diffusion demain 8 mai sur France 2 d'un documentaire sur les massacres du 8 mai 1945 par yasmina Adi. Et je signale aussi l'existence du roman "le boucher de Guelma" de Francis Zamponi au Seuil dont voici la présentation en couverture: En arrêtant à sa descente d’avion Maurice Fabre, recherché pour crime contre l’humanité en raison de sa participation active aux « massacres de Sétif », les autorités algériennes n’ont-elles pas fait preuve d’un zèle quelque peu excessif ? Car, plus de soixante ans après les faits, personne, des deux côtés de la Méditerranée, n’a vraiment intérêt à revenir sur ces journées sanglantes de mai 1945 dans cette Algérie française qui était à la fois pétainiste, gaulliste et sous influence américaine. Ni Alger, ni Paris, ni même Washington… Personne ? Sauf le prévenu. Celui que la presse désigne comme « le boucher de Guelma » est aujourd’hui déterminé à ne plus rien cacher de la vérité sur des tueries dont les victimes, du côté algérien en tout cas, ne sont toujours pas dénombrées. Comment faire taire ce vieillard dont la mémoire est implacable et qui, au fil de l’instruction de son proçès, se montre décidemment trop bavard ? Le premier roman noir consacré à l’une des pages les plus ombres du colonialisme français.
La répression ayant duré plusieurs semaines, il est probable qu' elle se soit faite à l' instigation et sous le contrôle de De Gauulle. Bizarement,je ne trouve pas de documents évoquant l' implication personnelle de ce dernier. Monsieur Stora, pourriez- vous m' indiquer des ouvrages évoquant cette implication . D' avance, Merci!!