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L'avenir numérique de l'Université

Le numérique constitue une nouvelle épistémè : c’est la nature même des savoirs sous toutes leurs formes qui s’en trouve affectée. Cette technologie fait à notre époque ce que l’écriture fit à l’Antiquité (et dont on peut dire qu’elle fit l’Antiquité en la défaisant). C’est ce que soulignait déjà L’informatisation de la société il y a trente cinq ans :

« Lorsque les Sumériens inscrivaient les premiers hiéroglyphes sur des tablettes de cire, ils vivaient, sans probablement la percevoir, une mutation décisive de l'humanité : l'apparition de l'écriture. Et pourtant, celle-ci allait changer le monde. »

Il est inconcevable que les universités aussi bien que les grands organismes de recherche ne mettent pas la métamorphose numérique des savoirs et de leurs enseignements au cœur de leurs préoccupations, et au premier rang de leurs priorités : le déploiement dans toutes les disciplines, comme dans toutes les dimensions de l’existence humaine, de ce que Clarisse Herrenschimdt a appelé l’écriture réticulaire constitue évidemment l’enjeu majeur du savoir au XXIe siècle.

Quant aux enseignements universitaires en ligne, ils deviennent à Harvard des small private online courses, ce qui fait dire à Robert Lue que « nous sommes déjà dans l’ère post-moocs ». Cette affirmation témoigne de ce que ces transformations du côté des enseignements sont des effets visibles du fait que le milieu mnémotechnique des savoirs, qui est en train de changer de nature, bouleverse les savoirs eux-mêmes depuis la recherche de pointe jusqu’aux formes les plus élémentaires de l’enseignement.

Qu’on les pense à partir des massive open online courses, des small private online courses, ou de bien d’autres modèles possibles, ou déjà existants, les enseignements numériques sont certes un enjeu majeur. Mais celui-ci vient rationnellement après celui de la recherche et des études numériques –que la ministre, tout comme l’Agence nationale de la recherche qui est sous sa tutelle, ont d’ailleurs mis à leur programme sous le nom de digital studies sans que cela ait été remarqué.

Il n’est possible et nécessaire de mettre en œuvre les nouvelles formes de l’enseignement liées au développement des technologies numériques et de les expérimenter collectivement qu’à la condition de les concevoir et de les pratiquer en relation étroite et explicite avec une politique de recherche explorant les couches profondes du devenir épistémique et les nouvelles épistémologies des disciplines requises par la numérisation. Faute d’une telle articulation structurelle et clairement revendiquée, les initiatives en tous genres prises du côté des enseignements ne pourront apparaître que comme des modes et des effets de surface sujets à tous les vents et contrevents médiatiques qui agitent le monde contemporain comme jamais : elles sembleront toujours appartenir à une ère déjà dépassée par la dernière nouveauté dans ce domaine où l’on ne manque pas d’imagination –au risque parfois d’y manquer de recul, sinon de savoir. 

L’université, apparue il y a un peu plus de mille ans, alors conditionnée par la copie manuscrite des textes canoniques, fruit de la glose que ceux-ci engendraient au cours de cette copie même, a connu une deuxième époque avec la république des lettres issue de l’imprimerie, qui fut à l’origine de l’université de Berlin, et qui a perduré jusqu’au XXe siècle.

Depuis 1993, avec le web qui a rendu l’écriture réticulaire accessible à tous, l’université est entrée dans un nouvel âge. C’est ce fait majeur, massif et à bien des égards stupéfiant qui requiert le développement des digital studies. Quelle que soit sa forme, un savoir est une mémoire partagée par une communauté selon des règles pratiquées par cette communauté, et parfois explicitées et théorisées par elle : il s’agit alors en général d’une communauté de pairs. Ces savoirs scientifiques et critiques apparaissent avec l’écriture alphabétique qui, sous toutes ses formes, forme le milieu mnémotechnique et techno-logique qui conditionne l’élaboration et la transmission des connaissances fondées sur la critique des pairs.

Ni l’alphabet manuscrit, ni le texte imprimé, ni les données, algorithmes et réseaux numériques ne sont pour les savoirs en général et les institutions savantes en particulier de simples moyens d’éducation ou de recherche : ce sont les milieux des savoirs fondés sur la critique ouverte et constante des règles d’interprétation en quoi consistent ces savoirs formés par ces communautés de pairs. 

Le numérique transforme ces savoirs très en profondeur d’abord parce qu’il constitue la nouvelle surface d’inscription et de formalisation publique du débat entre pairs que toute discipline rationnelle constitue à travers conflits d’interprétation et controverses scientifiques. Les caractéristiques du numérique (automatisation et vitesse du calcul, accès massif et planétaire, réseaux coopératifs, nouvelles formalisations, modélisations, visualisations, interactions et simulations, etc.) constituent pour les savoirs de nouvelles possibilités, très largement accessibles aux publics les plus divers, qui redéfinissent les conditions de la parité, c’est-à-dire aussi les conditions de la certification comme de la légitimité. 

Le peer to peer, dont on parle beaucoup depuis l’apparition des logiciels et sites web dits P2P, apparut il y a vingt-sept siècles avec les premiers géomètres. C’est pourquoi parmi les annonces faites par la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, celle de soutenir la recherche sur les conséquences et les perspectives du numérique dans le devenir des savoirs constitués comme de telles parités est la plus significative. Le milieu mnémotechnique numérique rend possibles et requiert les nouvelles heuristiques, les nouvelles herméneutiques et les nouvelles épistémologies qui doivent nourrir les didactiques et pédagogies dont le but est précisément de faire entrer le maximum d’élèves et d’étudiants dans ces communautés de pairs.

De l’infiniment grand (astrophysique) à l’infiniment petit (nanoscience), la physique est reconfigurée par l’instrumentalité numérique comme le sont les mathématiques et les statistiques notamment par les « big data », la linguistique sous l’effet de ce que Frédéric Kaplan nomme le capitalisme linguistique, la géographie à l’ère des systèmes d’information géographique et du GPS, à travers lesquels le territoire devient fonctionnellement et ordinairement numérique, la biologie génétique que rendent possible les biostations informatiques, etc. : aucun savoir n’échappe à la nouvelle facture du milieu mnémotechnique contemporain configuré par les machines à catégoriser que sont les ordinateurs en réseaux. 

Cette catégorisation numérique redéfinit en totalité les conditions de production des règles de catégorisation en quoi consistent toujours, en dernier ressort, les savoirs fondés sur la critique des pairs : c’est un point fondamental qu’il n’est pas possible de développer ici même, et c’est la raison pour laquelle le lecteur pourra consulter un petit vidéolivre préparé pour compléter cet article, et qui articule plus longuement ces propos tout en illustrant la façon dont l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) que je dirige conçoit et pratique l’investigation de ces questions.

Ce vidéolivre –conçu pour devenir un social book, c’est-à-dire le support d’un réseau de lecteurs constituant une communauté plurielle d’interprétations– est un exemple parmi bien d’autres (dont polemic tweet, également conçu par l’IRI et mis en œuvre avec Mediapart dans le cadre du débat récemment organisé sur la montée du Front National) des nouveaux supports éditoriaux qui apparaissent depuis l’arrivée du web. 

Ces supports numériques vont devenir les nouveaux dispositifs du débat public dont provient toujours le savoir universitaire, et auxquels il est fondamental d’initier et d’associer le plus tôt possible les étudiants. Durant plus de mille ans, les universités et les activités de recherche aussi bien que d’enseignement qui s’y développèrent furent rendues possibles par les textes manuscrits tout d’abord, par les livres imprimés ensuite. C’est pourquoi une thèse, quelle que soit la discipline dont elle procède, se présente toujours sous la forme d’un livre. Cette situation va fondamentalement changer au cours des années prochaines. Cela ne signifie pas que les livres vont disparaître : cela signifie qu’eux-mêmes, comme les savoirs dont ils sont les supports, se métamorphosent. 

De nouvelles conditions de publication, de confrontation, de certification et d’éditorialisation des savoirs se mettent en place. Elles correspondent aux nouvelles règles et méthodes heuristiques, herméneutiques, didactiques et pédagogiques qui tout à la fois en surgissent et s’en emparent, formant l’épistémè du XXIe siècle selon un processus dynamique que la puissance publique doit fortement encourager en poussant les institutions académiques, l’industrie et le marché à coopérer pour en produire une vision à long terme – qui doit en l’occurrence être une vision de la place de la France et l’Europe dans le XXIe siècle.

La question n’est pas celle de savoir s’il faut ou non développer des MOOCs en France (il est évident qu’il le faut) : elle est d’impulser une dynamique qui repense les rapports des savoirs à leurs supports (dont les MOOCs sont une dimension possible) avec les universités et les institutions académiques, et qui, par la recherche, redéfinisse leur rôle dans ce nouveau contexte. C’est une bonne question pour laquelle il est non seulement sain mais indispensable qu’un débat public se tienne –pour autant qu’il n’en élude pas le fond soit en réclamant que tout cela soit confié au laisser-faire du marché, soit en déniant la nécessité même d’un tel débat.

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07/11/2013, 22:06 | Par Roger Godement

 Voilà un quart d'heure que je tente d'écrire un commentaire, et à chaque fois l'informatique débloque; en dernier lieu, tout a disparu.

Ce doit être l'effet des "nouvelles heuristiques, (des) nouvelles herméneutiques et (des) nouvelles épistémologies qui doivent nourrir les didactiques et pédagogies dont le but est précisément de faire entrer le maximum d’élèves et d’étudiants dans ces communautés de pairs".

Pour conclure (j'en avais beaucoup plus à dire, mais tant pis), j'espère que vos lec teurs seront frappés par le style pseudo philosophique, promotionnel et publicitaire de votre article. En France, apparemment, le ridicule ne tue plus.

Roger Godement. Visitez le site <<godement.eu>>  et en particulier les textes intitulés "Aux sources du modèle scientifique américain".

08/11/2013, 00:15 | Par timiota en réponse au commentaire de Roger Godement le 07/11/2013 à 22:06

C'est max 4500 caractères, c'est écrit en petit quelque part en haut, c'est sans doute ce qui vous arrive

08/11/2013, 09:17 | Par Nigelle De Damas en réponse au commentaire de Roger Godement le 07/11/2013 à 22:06

Monsieur Godement, l'ordinateur n'est qu'un tas de ferraille ! Les mathématiques ont une histoire de plusieurs millénaires ( Os d'Ishango ) , l'informatique n'a pas encore un siècle d'histoire ... Ce tas de ferraille est cependant capable de calculer le plus grand nombre premier connu à ce jour, ce que Mersenne n'aurait pu vérifier lui-même. L'ordinateur est évidemment grandement perfectible, (la tablette électronique résiste mal au temps)  ne comprend absolument rien aux Groupes de Lie mais constitue un moyen extrêment puissant pour le partage, l'apprentissage, une sorte d'extension de corps ( humaine, pas Galoisienne ), autorise un travail de groupe même s'il fonctionne encore de façon sporadique ... Cauchy ne livrait pas toutes ses démonstrations, sous prétexte qu'un grand architecte ne laisse pas un échafaudage sur son œuvre, ici la philosophie est a l'opposé, on partage un grand échafaudage pour monter le plus haut possible, avec une vue imprenable sur les zéros de la fonction zeta de Riemann :-)

 

08/11/2013, 12:34 | Par are en réponse au commentaire de Roger Godement le 07/11/2013 à 22:06

Ce doit être l'effet des "nouvelles heuristiques, (des) nouvelles herméneutiques et (des) nouvelles épistémologies qui doivent nourrir les didactiques et pédagogies dont le but est précisément de faire entrer le maximum d’élèves et d’étudiants dans ces communautés de pairs"

MOUAAAAAAAAAAAAAAAAARF !!!! C'est tout ce qu'on peut dire.

07/11/2013, 22:44 | Par Laurent Evain

Ouh la vache. Beaucoup de mots, mais aucun contenu operationnel pour mon enseignement ou pour mes etudiants, cet article tourne a vide. 

08/11/2013, 00:00 | Par frangins en réponse au commentaire de Laurent Evain le 07/11/2013 à 22:44

Je plains vos étudiants…

09/11/2013, 16:47 | Par Laurent Evain en réponse au commentaire de frangins le 08/11/2013 à 00:00

Pourquoi ?

08/11/2013, 00:14 | Par timiota

Prendre du recul par rapport à la "mode MOOC" qui sévit en cette rentrée est une bonne chose.

Par expérience, on aura du mal à comprendre si on n'a pas lu quelques autres ouvrages, même s'il n'est pas nécessaire, à l'inverse, de connaitre les epistémé façon Michel Foucault pour comprendre l'intérêt de ce texte.

Il est vrai qu'en France, on croit souvent que les idées sont premières, et que le reste, dont la technique suit.

Suivant des Leroi-Gourhan, des Simondon, et en passant entre autres par Deleuze, c'est l'inverse.

Leroi-Gourhan, anthropologue/préhistorien, dans "le Geste et la Parole", explique en quoi le geste a fait la technique, puis la "nécessité" de transmettre la technique a fait faire au cerveau du sens autour de cette technique, sens transmis par la parole notamment. Ainsi la langue est la première grande "extériorisation" de l'homme, ce qui est acquis et non transmis biologiquement. Une forme de "support de mémoire" encoe immatérielle, mais déjà riche.

Tout outil technique apporte son lot d'insatisfaction à surmonter. Ainsi pour la langue elle-même, quand les Socrate et Platon montrent qu'on peut procéder par voie logique, et définir de façon "antisymétrique" (je m'inspire ici de Jorion) des catégorie de pensée (un oiseau n'est pas un homme, = oiseau n'appartient pas à la catégorie homme, forme asymétrique de pensée qui pourrait au contraire exister dans les pensées d'autres peuples et civilisations, pensées qu'on a appelés "magiques" ou "primitives" (Lévy-Bruhl)), c'est aussi aussitôt le moment où les sophistes se font payer pour briller dans les salons (grecs) pour faire charpie de cette logique tout en feignant la pratiquer. Puisque le langage laisse une grosse marge sur la vérité, n'étant pas "axiomatisé".

Ensuite, d'autres supports viennent et changent radicalement la façon de penser: écrit (dont Socrate se plaindra), et on ne lira encore qu'à voix haute pendant des siècles, puis imprimerie. Mais là aussi, parès avoir imprimé des bibles et fait son beurre, l'imprimeur du XVII siècle en est réduit à publier des "libelles" anonymes et autres choses diffamantes, pour survivre, un peu comme les "poubelles du web" aujourd'hui.

On ne peut nier que l'appréhension du savoir par le livre et celle actuelle par l'écran, (et qui va encore évoluer, voir la "haptique" (haptics ieee spectrum dans Google), changent profondément la façon de penser, Michel Serres l'a dit à sa façon avec sa "petite poucette". La notion de vérité et de validation évolue, on le voit aussi bien avec wikipedia qu'avec la publication scientifique ordinaire, ou avec les sites sur l'écologie ou autre theme chaud (ogm, ...) où le savoir est parcellisé pour être instrumentalisé, a minima par le rédacteur du billet de passage. (tant que j'y suis sur l'énergie, voir le bon site amides.fr lié à David McKay).

Que le discours de Stiegler ait un vocabulaire non directement accessible (herméneutique, ...) , cela frappe peut être ceux qui n'ont pas de familiarité avec le monde anglo-saxon ou québecois, où les départements de didactique ont leur place qui se mérite davantage que le babil des iufm, dénoncé par des Natacha Polonyi (avec un zeste d'idéologie, soit) en son temps (avant qu'elle quitte Marianne).

Ensuite, il faut bien quelques trouvailles frappantes comme "l'écriture réticulaire" pour nommer le texte en relation avec le monde du réseau. Du sms au tweet en passant par les forums, il y a floraison de pratiques nouvelles, et décider d'en privilégier quelques unes , par exemple, pour avoir de la synergie dans l'apprentissage des disciplines des cours online, peut servir la cause de tous, même si on y verra un côté formattage.

 

08/11/2013, 00:14 | Par timiota

(suite et fin)

Le dépassement des effets pervers du "formattage" de tout media est le sujet central de l'adoption des nouvelles technologies/supports de mémoire. ON passe toujours, semble-t-il, par une phase d'adaptation où l'on subit, on n'est pas encore capable de réciprocité (les sophistes, les libelles ci-dessus,..) avant de passer à la phase d'adoption, où l'on se relance dans un "milieu associé", riche, où la synergie apporte une valeur infinie, bien au-delà de la superposition des éléments séparés. C'est l'Encyclopédie, par exemple, qui montre le succès de cette seconde étape pour l'imprimerie. Pour les médias électroniques, malgré tout le bien de la radio et la télé dans une certaine phase, ils n'ont pas permis beaucoup de réciprocité, de "milieu associé", ce n'est que dans l'ére des réseaux que cette réciprocité émerge à nouveau, mais les appareils associés (smartphone etc) et les contenus associés (app...) peuvent encore nous "hypersynchroniser" , nous appauvrir et nous priver de nos savoir-faire et savoir-vivre, au lieu de nous pousser vers le côté enrichissant des interactions...

Cela est peu ou prou dans les autres ouvrages de Stiegler, il ne développe pas ici. Et il est vrai que son style est facilement jargonnant, parsemé de mots grecs (skholé, philia) mais sur son site Ars Industrialis, c'est relativement bien expliqué...

08/11/2013, 10:05 | Par sarah dubernet

N'ayant encore jamais lu d'article traitant de la question de l'enseignement "à distance" d'une médecine de plus en plus "à distance", je me permets une réflexion à ce sujet. Les premiers enseignements via l'outil numérique dont j'ai personnellement entendu parler concernaient ma profession d'infirmière. Or il me semble que ce type d'enseignement d'une profession intrinsèquement relationnelle d'une part, basée sur l'expérience et donc la transmission d'autre part, présente des enjeux spécifiques.

La relation à l'autre s'apprend, surtout dans une société individualiste! Que ce soit dans la relation soignant-soigné ou dans la collégialité inter-professionnelle, ce métier nécessite un travail constant et précoce sur la question de la relation, laquelle est avant tout une question de ressenti, d'interaction physique, de "chimie" entre les individus. Elle est aussi question de communication, donc d'utilisation d'un langage adapté à chacun de façon à le rendre le plus compréhensible possible. D'autre part, les pratiques médicales s'apprennent autant dans les livres que sur le terrain, nécessitant une transmission de l'expérience, une mise en commun des différentes subjectivités en vue d'être le plus objectif possible, une réflexion permanente sur nos positionnements, nos questionnements éthiques, cliniques, techniques, etc.

L'enseignement de professions comme celles-ci, qui touchent au vif du corps et de l'esprit (l'objet de la médecine étant - ou plutôt devrait être car on s'en éloigne - le corps et l'esprit perturbés, en souffrance, à vif, donc dans l'irrationnel) via des outils purement cognitifs (cours en ligne sans récit ni mise à l'épreuve personnelle des connaissances livresques) et qui bien évidemment perturbent encore plus la communication qu'elle ne l'est déjà dans l'interaction physique (visio-conférences entravant la compréhension des échanges et régulièrement soumises à des défectuosités techniques) constitue à mon sens une totale aberration.

Mais je ne doute pas que cet enseignement à distance favorise cette médecine de plus en plus à distance qui est en cours de développement. Peut-être est-ce là le but? La distanciation permet une réflexion purement technique, servant la médecine plus que la personne soignée. Qui n'a pas été confronté dans sa vie à des soignants si distanciés qu'on ne se ressent plus "personne" mais "objet" face à eux? L'acceptabilité de ce type d'enseignement vient peut-être aussi du fait que les milieux hospitaliers sont des milieux de très forte rivalités et mise en compétiton des professionnels, entretenant un culte de la performance individuelle plus que de la réflexion commune...

La question de l'objet technique s'interposant dans la relation humaine (téléphone, internet, visio-conf, etc) ou la substituant (les télépéages de Vinci vous souhaitant "bonne route", les scanners dans les supermarchés ou les bibliothèques et les commandes internet modifiant totalement le visage et les conséquences du commerce) dépasse bien sûr de loin la pratique médicale. L'enseignement quel qu'il soit semble n'avoir plus pour objectif que d'emmagasiner un maximum de connaissances et non plus de discuter, donc réfléchir ensemble, se faire bousculer par l'autre. C'est ainsi que l'on promeut des logiciels éducatifs pour les enfants, dotés de capteurs évaluant - soit-disant - leur état d'attention ou de fatigue et qui changent de sujet d'apprentissage dès lors que ces signes se manifestent. Et c'est ainsi que l'on peut ensuite les mettre allègrement sous Ritaline...

Pour finir j'aimerais attirer l'attention de M. Stielger sur autre un domaine dans lequel la machine s'introduit dans la relation et auquel il sera probalement sensible du fait de son passé : celui de la justice. Il est en effet de plus en plus courant d'organiser des audiences avec les juges par visioconférence. Se défendre ou s'expliquer face à la justice n'est déjà pas évident, encore moins pour des personnes n'ayant pas l'aisance du langage (ce qui est souvent le cas des personnes incarcérées puisque celles-ci sont majoritairement issues des "quartiers", lesquels constituent des microcosmes culturels très éloignés de la culture des magistrats...), mais lorsque l'image ou le son se brouille...

15/11/2013, 15:28 | Par Jef Safi

". . l'e-monde se divise en deux catégories (ou trois) :
ceux qui ont un code chargé et ceux qui cliquent.
Toi, . . tu cliques . . (ou pas)."

#

Une modélisation de la grande controverse pour soutenir une large catégorisation contributive . . n'est-ce pas là ce qu'opère déjà la machine à entretenir la "bêtise systémique" ? Les MOOCs, condamnés pour l'heure au magistral vertical, même complétés de nombreux SPOCs plus horizontaux mais menacés de dispersion entropique, auront-ils ensemble une puissance d'affecter suffisante pour faire émerger une "Critique de la Raison Systémique" ? Si oui, le "je-contribue-donc-je-suis" n'aura-t-il pas in fine parachevé la "grammatisation de la société" par le grand panoptique réticulaire et ô combien spéculaire de la "société de contrôle algorithmique" ? Qui (ou quoi) occupera la . . chapelle centrale ? Un un neutre laissant le multiple s'émanciper en tant que multiple trans-individuant ?

"Il est donc des banalités philosophiques bonnes à rappeler : l’individu est singulier dans la mesure où il n’est pas particulier. [...] La particularité est reproductible, la singularité ne l’est pas [...] Il y a donc de quoi s’inquiéter des standardisations industrielles productiviste puis consumériste qui transforment le singulier en particulier, ou de ce marketing croissant qui assaille un cerveau de plus en plus formaté et de moins en moins formé."
( Le dictionnaire d'Ars Industrialis - Item : individuation )

. . il y a en effet à s'inquièter . . quelle est la différence profonde entre former et formater ? Lieu-commun ? Est-ce si sûr ? Où sera la véritable interface (co)créative, le véritable front (negu)entropique, le véritable patrimoine (hyper)mnésique, dans cette matrice . . rhizomatique ? Quelle y sera l'intensité résiduelle de nos lignes de fuite singulières ? Certes, le contrôle des metadata de nos hypomnemata sera un impératif, mais sera-t-il le plus catégorique ? La matrice contributive sera-t-elle "modérée" par une "éthique" ? Une telle éthique sera-t-elle exclusivement algorithmique ? Cette algo-éthique sera-t-elle "modélisée" et "programmée" contributivement ? 

08/11/2013, 10:51 | Par menane

J'ai tenté la lecture de cet article, mais l'abondance de termes anglais (techniques, et donc gênants pour le "lecteur lambda") m'a découragée. Ancienne infirmière, comme Sarah Dubernet, je suis très attachée à la relation humaine, et une modernité mécanique qui tend à la rejeter et à la nier me semble tendre à aboutir à un monde de machines sans âme (au sens de l'empathie, de la solidarité). L'utilisation de l'outil informatique est un plus, il ne peut être une base. Ce que j'ai pu apporter, dans mon enseignement professionnel, aux étudiants que j'ai connus, c'était, non seulement les savoirs fondamentaux de notre métier, mais aussi et surtout, les connaissances qui ressortaient de nos discussions. La relation entre enseignants et enseignés est esssentielle. L'oublier est condamner toute notre civilisation.

08/11/2013, 11:42 | Par serge_escale

Pour completer cet article, voir l'interview de Bernard Stiegler sur le blog Humeursnumeriques. L'angle est l'exception culturelle française mais Bernard Stiegler parle aussi de l'université: " Beaucoup d’enseignants et de chercheurs dans toutes les disciplines sont prêts à se saisir pleinement des possibilités inouïes du numérique" .

Sur les promesses du numérique, sans doute faut-il nuancer ce propos. Je pense à la critique magistrale de Jacques Ellul  " Le Bluff technologique" écrit en 1988 avant l'irruption de l'Internet grand public et qui engage aujourd'hui les penseurs du système technicien a beaucoup d'humilité face à l'accélération inédite de l'influence des réseaux et du numérique sur tous les domaines de l'activité humaine.

13/11/2013, 03:39 | Par PIERRE-LOUIS BERTE en réponse au commentaire de serge_escale le 08/11/2013 à 11:42

Jacques Ellul a t il ecrit en connaissant le lien hypertexte ? et donc le web? (1993)  -).

 

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