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La "Shanghaï Power Station of Art" joue dans la cour des grands

Avec ses 165 mètres de haut, son immense thermomètre fluo, la cheminée de l'ancienne usine électrique devenue, le 1er octobre dernier, la Shanghaï Power Station of Art (PSA), est visible de loin, de très loin. 

D'autant que cet ensemble considérable, initialement construit en 1897, long de 128 m, large de 70 m, haut de 50 m - soit 41.200 m2, 15.000 m2 de salles d'exposition - se situe le long du fleuve Huangpu, côté Puxi, au sud-est de la métropole. Loin des gratte-ciel de Pudong. 

Cette usine, monstrueuse par sa taille et par ses capacités à polluer Shanghaï, avait été, en 1997, reconvertie en usine à gaz, puis désaffectée en 2005, avant de devenir, lors de l'Exposition Universelle, en 2010, le Pavillon du Futur, dans une scénographie audacieuse conçue par François Confino, avec le soutien de Carmen Bueno, ex Directrice artistique de l'Expo Universelle de Séville. 

A l'époque, le bâtiment était resté dans son jus. La proposition des deux concepteurs, très ludique, poétique et totalement déjantée de l'avenir avait séduit les foules, attirant chaque jour des milliers de gamins et d'adultes subjugués.

Le bouche à oreille aidant, il fallait parfois attendre des heures avant de pouvoir pénétrer dans le seul bâtiment préexistant à l'Expo Universelle. Un lieu habité, inspiré, tranchant avec la plupart des autres pavillons, coquilles dans lesquelles chaque pays faisait, avec plus ou moins de bonheur, sa "promo". 

Ce succès a très certainement influé sur la décision des autorités étatiques et shanghaiennes de créer là, et non dans un nouvel édifice, le premier musée d'art contemporain public du pays. 

Cette décision fut prise l'année dernière. Comme celle, parallèle, de créer, dans l'ancien Pavillon de Chine, un immense "Palais des Arts de Chine" destiné à remplacer le Musée des Beaux-Arts de Shanghaï. Soit cette fois 64.000 m2 d'espaces d'exposition répartis en 27 salles. 

Il était alors demandé - le mot est faible! - aux deux directeurs - Li Lei pour le Palais des Arts, Li Xiangyang pour la PSA - et à leurs équipes, de prévoir l'ouverture de ces deux géants le 1er octobre 2012. Ce qui fut fait!

Ainsi au Palais des Arts, sont actuellement présentées pas moins de 14.000 oeuvres, essentiellement chinoises. Le mois prochain, s'ouvrira une exposition intitulée "Millet, Courbet et le Naturalisme français" en provenance du Musée d'Orsay. 

Si les aménagements concernant le Palais des Arts ne nécessitaient pas de grands travaux, ceux de la future PSA donnèrent lieu à un chantier ouvert 24h sur 24h pendant huit mois. Le projet était confié à une agence d'architecture chinoise en cheville avec l'Université Tongji de Shanghai. 

Résultat: les professionnels de l'architecture et des musées s'accordent pour dire que l'ancienne usine électrique va pouvoir désormais jouer dans la cour des grands. La structure initiale du bâtiment, avec sa haute cheminée et son gigantesque "coffre", fait d'ailleurs immanquablement penser à la Tate Modern. On peut y voir aussi certaines réminiscences du Centre Georges Pompidou. 

A la PSA, ce "challenge" se doublait d'une autre obligation: y présenter la 9ème Biennale de Shanghaï. Pari tenu et réussi. C'est dire si l'équipe et les commissaires ont mis les bouchées doubles, voire triples. 

Li Xiangyang, épaulé par Xu Jiang, qui dirige à Hangzhou la très puissante Académie des Arts de Chine, autrefois appelée Ecole des Beaux-Arts du Zhejiang, secondé par Mlle Gong Yan et Li Xu, ses adjoints, par le commissaire principal, Qiu Zhijie, et les co-commissaires Boris Groys ( Allemagne), Jens Hoffman ( Costa Rica), Chang Tsong-zung ( Hong Kong), "Lao Li" (1) se lança corps et âme dans cette course infernale. 

Pour mémoire, Qiu Zhijie est cet artiste qui se fit d'abord connaître grâce une oeuvre énigmatique pour les uns, limpide pour les autres. Ce grand jeune homme au beau visage d'intellectuel et au corps émacié s'était fait calligraphier un immense caractère, bu, signe de négation, peint dans un rouge vif sur sa poitrine et son ventre. 

La Biennale de Shanghaï se décline à partir de quatre thématiques: celle des "resssources", celle de la "revisitation", celle de la "réforme" et celle de la "république". Des termes, qui on l'aura compris, donnent lieu à des interprétations diverses et variées. 

Essayons d'en cerner le sens à la lumière des quatre textes rédigés par les commissaires: "ressources" renverrait à la notion d'éducation artistique en tant qu'une force de transformation culturelle et durable; "revisitation" porterait sur la restauration de lieux abandonnés, mais aussi est-il dit "la relance de l'artisanat"; quant à la "réforme", elle marquerait la transition vers la modernité. Enfin, "république" signifierait la construction conjointe d'une communauté dynamique et solidaire.

Pourquoi pas? Les mots, cependant, ont la vie dure. Connaissant un peu la Chine d'hier et d'aujourd'hui, je me demande si ces "entrées" n'offrent pas, aux commissaires, comme aux artistes, comme aux visiteurs, une lecture plurielle et parfois masquée, laquelle aurait le double mérite d'ouvrir sur des champs légèrement subversifs tout en évitant les foudres de la censure. 

Il se pourrait même que ces quatre thèmes / termes aient des vertus prémonitoires, lors même que le pays tout entier attend, avec quelque fébrilité, un grand changement de régime. (Le prochain congrès du Parti Communiste Chinois se tient début novembre). 

Tout au long du parcours, les commissaires jouent sur une signalétique bienvenue: un ensemble de cartes géantes au style archaïsant, noir et blanc, manuscrites, où apparaissent monts, vallées, fleuves et rivières, routes et chemins de fer, les quatre "re" figurant des villes, autour desquelles s'agrègent des sous-thèmes.

Ainsi, autour de REPUBLIC, ( gong he en chinois),  des lieux dits nommés "political theater", "family", "community", mais aussi "Sophie Calle" ou "Bruyère" ( Jean-Michel Bruyère, autre artiste français de renom présent). Ou encore plus loin "Mount of Reactivation". 

Toute la Biennale est en effet placée sous l'étendard de la "réactivation". Réactivation d'un lieu produisant jadis une énergie à partir d'une matière, le charbon. Lieu voué aujourd'hui et demain à produire d'autres énergies. 

Energie: ce mot est indéniablement une des clés de la biennale. Terme qui renvoie à une action se voulant le plus souvent collective. D'où la prolifération d'oeuvres, d'installations créées par plusieurs groupes venus de 27 pays.

La Biennale rassemble 98 artistes ou groupes d'artistes, sans compter ceux présentés dans d'autres pavillons - ces "inter-city pavillons" qui sont partie intégrante de la "république".

Ou des artistes présentés par une région étrangère, comme Rhône-Alpes, cornaquée par Thierry Raspail, qui a choisi de présenter, dans deux salles au 5ème étage, le travail de Robert Combas, natif de Lyon et de Marc Desgandchamps, deux artistes qui tirent leur épingle du jeu.

Plusieurs collectifs français ont d'ailleurs la part belle: des parisiens "Lucy + Jorge Orta", je retiendrai  cette "métaphore en action" qu'est la Ortawater Purification Factory, véritable usine de traitement de l'eau du Huangpu permettant à celle-ci de devenir dit-on potable...Car si l'énergie est une des clés de la Biennale, celle de la protection de l'environnement est aussi omniprésente dans de nombreuses oeuvres. 

"Claire Fontaine", autre collectif français, présente, non sans un humour très noir, la réplique d'une très grande enseigne de néon acrochée jadis sur le toit de la Maison de la Culture de la ville de Pripyat, près de Tchernobyl. L'oeuvre, traitée comme l'original en vert et rose fluo, s'intitule "The House of Energetic Culture". Elle clignote comme le rappel lancinant de la catastrophe et comme un "warning"...beaucoup trop tardif. Elle figure dans la partie "ressources" et se trouve comme par hasard le long de la rivière "désastre et politique". 

Sur la carte "ressources", on peut lire les noms de Josef Beuys (1921-1986), effectivement présent, comme Rudolf Steiner (1861-1925). Deux tableaux noirs de l'artiste allemand, hérissés de signes caballistiques, "répondent" à deux tableaux noirs, couverts de chiffres, de citations, de relevés astronomiques, du philosophe autrichien . L'intrusion de l'inventeur de la théosophie, pédagogue, thérapeute, musicologue, à l'influence il est vrai considérable, laisse le public perplexe. 

Il m'a semblé, tout au long de ma déambulation dans cette méga et multiforme exposition où se mêlent peintures, scupltures, projections de films, de vidéo, installations, totems grimpant à plus de 20 m (Ouyang Chun), et même reconstitution d'un festival du film imaginaire (Ho Sing Tung), que plusieurs aînés hantaient ce lieu.

Josef Beuys tout d'abord, auquel se réfèrent Lucy + Jorge Orta et d'autres; Christian Boltanski - il serait temps, à ce propos, qu'une rétrospective de celui-ci soit un jour prochain présentée en Chine -; Zhang Huan ou Zhou Tiehai, qui ont à l'évidence a inspiré plusieurs de leurs jeunes compatriotes.

Les coups de coeur ne se commandent pas. Ce fut le cas, pour ma part, avec les portraits géants ( 300 x 400 cm), réalisés dans un style à la fois très orientaliste et minimaliste, de gorilles, d'orang outangs et autres macaques, qui selon l'artiste - le Mexicain Abraham Cruzvillegas - lui rappellent tout simplement ses parents, ses frêres ou sa tante Amalia!  

Ou bien cette Mort debout, casquée, vêtue d'une veste militaire couverte de médailles et d'une immense jupe verte parsemée de trophées couvrant le sol sur plusieurs dizaines de mètres carrés. Une sculpture installation signée Leang Seckon ( Cambodge). 

Ou cette voiture customisée par Thomas Hirschhorn. Une "megaform" à la gloire de Spinoza, qu "'il aime sans toutefois tout comprendre" dit-il modestement. Ce qui prime aux yeux de l'artiste suisse, c'est la forme. Celle du philosophe, de tous les philosophes. 

Un grand regret: la sculpture robotique de Chico MacMurtrie (USA),  en forme de DS 21, laquelle se transforme en peu de temps, se contorsionne jusqu'à "s'épanouir" en un mobile de 20 m de haut, notre DS nationale, indéniablement l'oeuvre la plus spectaculaire de la Biennale, ne fonctionnait pas. What a pity.

A l'entrée, immense, trône "Les mille mains de Guan Yin", du Franco-Chinois Huang Yongping. Dimensions: 800 x 800 x 1800 cm. Un artiste qui jamais ne déçoit.

Prenez le porte-bouteille de Marcel Duchamp. Donnez lui la dimension qu'il sied. Ici, donc 18 mètres. Accrochez sur chaque tige un bras de la déesse Guanyin, le tout en métal, et dans chaque main, placez un objet. Nous sommes indéniablement dans le chapitre "ressources"!

Ainsi, les millions de visiteurs (2) attendus d'ici le 31 mars 2013 se voient-ils "bénis" par une forêt verticale de mains. Ce readymade hors du commun, cet arbre, représenterait la nouvelle vie de cet espace hier consacré à la production éléctrique, aujourd'hui et demain à l'énergie créative. 

Du surréalisme il sera bientôt question: la prochaine exposition, en novembre, qui se développera dans une des plus belles salles de la Shanghaï Power Station of Art, au 7ème niveau, avec une vue imparable sur le Huangpu et sur la ville, s'intitule "Le Surréalisme et au-delà: la collection du Centre Georges Pompidou". 

Reste une vraie question, qui concerne aussi bien le Palais des Arts de Chine que la PSA: tous deux sont pour l'heure très éloignés du centre-ville et notamment de la Place du Peuple, où se situait jusqu'à présent le Musée des Beaux-Arts de Shanghaï. La PSA est à plus de quatre kilomètres et le premier métro à 1/4 d'heure. Aucune station de taxi. 

De plus, tant que les anciens autres pavillons de l'Expo Universelle ne retrouvent pas une autre fonction - laquelle d'ailleurs? -, ce grand et beau musée se trouvera un peu perdu, entre les eaux du Huangpu et un véritable no man's land. C'est le plus grand défi auquel l'équipe de Li Xiangyang sera confrontée. Wait and see...

                                                  *

(1) Littéralement "Vieux Li", marque de respect et d'affection en Chine. 

(2) Objectif: 8 millions de visiteurs. L'entrée est gratuite. 

Tous les commentaires

26/10/2012, 18:53 | Par patrick 44

Merci pour ce remarquable commentaire d'une expo que nous ne verrons jamais. Bien que connaissant Shangaï, j'ignore où se trouve le PSA, mais votre visite du site recomposé reste très attractive et laisse à penser que la puissance démographique et économique de la Chine s'accompagnera d'une large place à la culture tant ancesrtrale que contemporaine. Et tout cela rapprochera les peuples.

27/10/2012, 13:23 | Par CLAUDE HUDELOT en réponse au commentaire de patrick 44 le 26/10/2012 à 18:53

Votre commentaire me paraît fort juste. Ce texte vise à montrer, entre autres, les efforts considérables accomplis en Chine dans le domaine artistique. Pour mieux préciser l'endroit ou la PSA se trouve, j'ajoute quelques lignes...

28/10/2012, 10:07 | Par Philips Michel

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Deux vues du SPA.

Qiu Zhijie :

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Je ne doute pas un instant que la Chine, avec sa si ancienne et si riche culture ne fasse le nécessaire pour rendre accessible ce musée aux visiteurs, chinois ou/et étrangers !

28/10/2012, 11:35 | Par CLAUDE HUDELOT

Excellent, merci cher Ami, grâce à vous, voici deux vues éloquentes du pachyderme, et la fameuse icône avec le bu, de Qiu Zhijie...

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