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Des antécédents à la réforme du lycée?

Certains pensent que la réforme du lycée projetée par Xavier Darcos est d’inspiration «anglo-saxonne», (voire finlandaise). Mais on peut y voir aussi des «reprises» (certes dans un contexte sensiblement différent) de certains aspects du fonctionnement «modulaire» des «Ecoles centrales» créées durant la Révolution française ou bien de l’importance donnée aux «études» par rapport aux «cours» dans le lycée français du XIXe siècle.

 

Vers la fin de la période révolutionnaire, et avant le lycée institué par Napoléon Ier en 1802, des ‘’Ecoles centrales’’ ont été instituées par la loi du 25 février 1795 au ‘’centre’’ de chaque département français selon un modèle qui peut nous paraître inédit en France puisque leurs élèves pouvaient très librement choisir leurs parcours ( selon un mode de fonctionnement que l’on qualifierait d’ ’’optionnel’’ voire ‘’modulaire’’ en termes contemporains ) .

Création vraiment originale, les écoles centrales opérèrent certes fugitivement - elles ne durèrent que sept ans ! - mais réellement un bouleversement à la fois dans les matières enseignées et leur organisation générale.

Les langues anciennes sont subordonnées au français et voient surgir un rival : les langues modernes ( alors que les humanités classiques étaient quasi hégémoniques dans les collèges d’Ancien Régime ) ; s’y ajoutent les mathématiques, la physique, la chimie et les sciences naturelles, sans compter le dessin ( qui " est, pour ainsi dire, la géométrie des yeux " ). Mais ces ajouts d’orientation ‘’encyclopédiques’’ ne peuvent se comprendre dans leur application que par l’adoption d’une mesure inouïe proposée par Lakanal. Alors que les collèges d’Ancien Régime avaient peu à peu créé les classes sinon d’âge, du moins de niveau, on y renonce en faveur de cours autonomes et facultatifs donnés d’année en année par le même professeur. Les élèves du même âge pouvaient donc suivre des sections différentes dans chacun des cours, à leur choix. C’était d’ailleurs une idée de Condorcet ( et même de Talleyrand ) qui avait pour elle " l’autorité des hommes les plus considérables du XVIII°siècle ", celle des hommes des Lumières.

Et pourtant, contrairement à ce que l’on pourrait être porté à croire, " ce n’est pas leur insuccès qui a entraîné la disparition des écoles centrales, car il est remarquable qu’en si peu de temps et avec tant de difficultés de tous ordres, la plupart des écoles se soient ouvertes et que beaucoup aient connu une pleine activité ", comme le souligne Françoise Mayeur, une historienne très au fait de cette période.

 

 

Avec Napoléon I, c’est le retour à l’ordre ( à un certain ordre ) après l’effervescence révolutionnaire, là comme ailleurs. D’où la création, en 1802, du lycée dit ‘’napoléonien’’. L’internat ( et sa vie très collectivement réglée ) l’emporte à nouveau sur l’externat ( le régime conçu comme normal par les ‘’Ecoles centrales’’ ). Les humanités classiques redeviennent hégémoniques : il faut , dit Napoléon, que " l’enseignement soit avant tout classique, grand , sublime, et en même temps régulier, paisible, subordonné " ( afin de préparer au mieux les cadres administratifs et militaires de son régime, impérial et impérieux ).

L’espace temps privilégié est celui de l’étude, des ‘’études’’ ( pour les internes, et même les externes ). La journée type du lycéen, durant tout le XIX° siècle se déroule selon l’horaire journalier suivant : 7 heures 30 en études ( de 6 H à 7 H 30, de 10 H à 12 H, de 13 H 30 à 14 H 30, de 17 H à 20 H ) pour 4 heures de classe ( de 8 H à 10 H et de 14 H 30 à 16 H 30 ). Et encore convient-il de savoir que les heures de ‘’classe’’ sont rarement des heures de ‘’cours’’ ( sauf en histoire et philosophie ) : on y corrige surtout des exercices et des devoirs qui ont été faits en études. C’était une époque – pourrait-on dire – où les élèves ‘’étudiaient’’ au lieu de ‘’suivre’’ des ‘’cours’’.

 

 

D’où d’ailleurs, en un certain sens, le célèbre rapport de l’historien Antoine Prost sous le ministère Savary, en 1983, intitulé de façon suggestive " Les lycées et leurs études, au seuil du XXI°siècle ", où figuraient des recommandations qui n’ont pas manqué de susciter alors de fortes réactions. " On en arrive à la conclusion que 4 heures de cours proprement dits par jour est un maximum à ne pas dépasser. Il n’est pas exagéré de dire que le dépassement de cette limite constitue une escroquerie pratiquée par les adultes aux dépens de la majorité des élèves. Et nous insistons bien sur le fait que cette exigence doit s’appliquer à la lettre : 4 heures de cours par jour, et non pas 24 heures par semaine, réparties en journées inégales " ( p. 101 ). " Dès maintenant, il faut assouplir les horaires des enseignements pour en réduire le total, et permettre le travail personnel des élèves, au domicile et/ou au lycée " ( p. 105 ). " L’aide au travail personnel est un des moyens les plus efficaces de lutte contre l’échec scolaire. Sa réalisation demande la création de petites salles, où l’on puisse commodément parler à huit ou dix au plus […]. L’influence du cadre spatial sur l’activité pédagogique est telle qu’il n’est pas possible de laisser les choses en l’état. Des locaux standardisés invitent à penser un enseignement standard ( pp.95 et 97 ). On a vu la suite…

 

PS ( le 15 octobre ): Pour ceux qui n'auraient pas saisi encore que la bataille va faire rage ( dans une certaine confusion ) autour de la réforme du lycée, sachez que BKZ ( président du Syndicat National des Lycées et Collèges, le SNALC , généralement classé à droite ) vient de nous faire l'honneur d'écrire son premier billet dans Médiapart ( "Les faux atours du lycée light'' ).

Tous les commentaires

Il est effectivement certain qu'il faut rénover l'enseignement des lycées et en particulier de favoriser l'aide au travail personnel, car on est à peu près certain que cela ne se fera pas à l'Université. Mais encore faudrait-il que ce soit la véritable motivation du pouvoir actuel. Celui-ci semble plutôt désireux de continuer la grande lessive entreprise contre les enseignants considérés comme les derniers résistants potentiels à la politique néolibérale entreprise. Car il faut se méfier du double langage. Fini et dépassé le moment où la droite contestait toute idée de contestation du système scolaire comme la sélection, la reproduction des élites... Aujourd'hui elle s'en sert cyniquement comme argument pour mettre en place sa politique : l'exemple de la suppression de la carte scolaire le montre à l'envi, cette mesure serait prise au nom de la nécessaire mixité sociale (idée que la droite réfutait il y a quelques années), alors que dans la pratique c'est exactement l'inverse qui se produit. (Cf le cas de certains établissements de ZEP fuis maintenant par les "classes moyennes" et qui se retrouvent encore plus stigmatisés.)

Ce serait en effet une erreur de ne pas replacer la réforme du lycée dans le cadre d'une politique générale. Mais ce serait une erreur symétrique de ne pas tenter de saisir aussi ses spécificités ( pour le meilleur ou pour le pire ). Tentons le ensemble, pour mieux assurer quelque prise sur le réel en ces temps si difficiles et complexes.

bravo à claude lelievre:suivre des cours n,est pas étudier

Mes étudiants, qui ont dû suivre un certain nombre de mes cours magistraux, en seraient pour le moins surpris... Mais je pense aussi qu'il y a différentes modalités nécessaires ( si possible à bien doser et à bien articuler ) pour s'approprier les connaissances et les compétences. Et il y faut du temps, mesuré. Ce n'est sans doute pas sans signification que les temps d'étude pouvaient être singulièrement longs au XIX°siècle, alors même que ceux qui suivaient une scolarité secondaire représentaient alors un pourcentage très faible d'une classe d'âge ( 1 à 2 %, pas plus ), l'élite de l'élite sociale et scolaire

Merci d'avoir apporté la preuve qu'Alain Savary procédait d'une démagogie assez éloignée des principes fondateurs de l'école publique, et merci, une nouvelle fois, pour ce rappel historique très enrichissant.

Comment les élèves (ou étaient-ce leurs parents?) déterminaient-ils leurs choix de cours ou de sections - c'est-à-dire, en fonction de quels critères se faisait l'orientation?

Je dois dire que c'est une bonne question ( à laquelle je suis incapable de répondre sérieusement en historien faute de documentation quelque peu conséquente); car le risque est réel que les mieux informés ( et/ou formés ) fassent les choix les plus pertinents ( les autres étant plus soumis à l'aléatoire, à l'incohérence, ou à des ''pentes'' sociologiques peu porteuses. Mais cela se passe déjà sensiblement ainsi dans les enseignements supérieurs ( en particulier à l'Université ) : quand et comment assurer des transitions entre ces différents ordres d'enseignement si l'on veut éviter des dysfonctionnement sensibles bien connus ( dont sont victimes d'abord, bien sûr, les plus faibles )?

Qui doit vous remercier pour avoir été recherché dans les jours qui suivirent Révolution Française le fondement de la politique éducative du présent césarisme ? De qui vous moquez-vous ? Ce texte est scandaleux. Cette réforme est une contre-réforme ourdie par dégoût du peuple. Les échecs du ministre devant ses électeurs l'ont rendu encore plus " droitier", de cette droite épouvantable et réactionnaire qui recherche le bien de ses proches, et qui rejette le reste du peuple et du personnel de l'Education Nationale dans les ténèbres. Certes, si des réformes doivent être mises en oeuvre, elles ne doivent pas viser à mettre fin au service public à la française, elles doivent CONSERVER les acquis de la dernière décennie, et considérer l'école comme le creuset où se forment les nouvelles générations éprises de liberté, d'égalité et de fraternité. Quel était le pourcentage d'enfants scolarisés et d'enfants issus du peuple au temps de Bonaparte ? Quant à l'attaque contre contre Savary, elle est inacceptable. Vous salissez là, la mémoire d'un homme, d'un résistant, d'un socialiste épris de liberté et de laïcité et qui osa s'opposer à Mitterrand sur l'école. Cesser de vous moquer des lecteurs.

Excusez-moi, mais je ne comprends pas ce qui constitue dans cet article le reproche, a fortiori l'attaque, envers M. Savary; le dernier paragraphe me semble au contraire exprimer un regret que les propositions du rapport Prost n'aient pas été plus sérieusement étudiées. (Si je me suis mépris, M. Lelièvre peut-être pourrait rappeler les réactions à ce rapport et leur influence, s'il y en a eu, dans l'organisation ultérieure de l'école). Mais même s'il s'agissait d'un reproche, il n'y aurait pas contradiction entre les valeurs de M. Savary que vous rappelez, et cette discussion quant aux réflexions sur l'école - seulement au pire un constat d'erreur, et je me permets de considérer l'erreur encore acceptable. Il me semble en outre que l'article ne présente pas ce mode d'éducation éphémère comme un modèle (d'autant plus que le contexte est différent, et les enfants concernés le sont également); mais cet aperçu élargit l'ensemble des possibles pour ceux qui - j'en fais partie - ne connaissent pas beaucoup d'exemples d'organisation de l'enseignement; et conduirait plutôt à chercher et comprendre les motifs de sa mise en place, ses conséquences sur l'éducation effective des enfants (notamment pour leur orientation, qui me semble indissociable de leur "autonomie" accrue) et les causes de son remplacement (autres qu'idéologiques, s'il y en a). Pour ces raisons, permettez-moi de ne pas me considérer offensé par cet article.

C'est un réconfort de voir que certains - comme vous - comprennent parfaitement. Car parfois, on peut se demander, à certaines réactions, si cela a grand sens de vouloir contribuer à ce qu'il y ait plus d'intelligibilité, voire plus de raison en ce monde.

J'ai relu deux fois le texte de Claude Lelièvre pour trouver les attaques ou les déconsidérations de l'école publique d'Alain Savary et je n'ai rien trouvé dans la citation incriminée qui m'ait choqué. Je ne crois pas pour autant être moins attaché à l'école publique que vous ne l'êtes, ni moins critique vis-à-vis des réformes projetées. Mais je n'aime pas que la réflexion soit présentée comme dangereuse. Serge Koulberg

Ouf! Merci cher Serge Koulberg : je me sentais soudainement bien seul face à un monde mental ahurissant (du moins à mon sens ) d'incompréhension. Et pourtant, dans ce monde difficile et complexe, incertain, c'est de compréhension dont nous avons tous le plus besoin, me semble-t-il.

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