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Mario au pays de Kafka (histoire vraie)
Je me fais la messagère de Tatiana Kalouguine, journaliste, témoin vendredi dernier de l'un de ces incidents devenus à présent quotidiens, qui nous disent à travers le malheur des gens les plus ordinaires, à quel bassesse notre état, notre nation, en sont aujourd'hui arrivés, dans le piétinement des volontés les plus courageuses et généreuses.
Bienvenue au concours du plus cruel des mondes possible.
"Vendredi 13, vers 13 heures, rue des Poissonniers dans le 18e. Des cris dans la rue. Je me penche à la fenêtre. Trois mètres en dessous de moi, un homme hagard est debout sur un retour du toit - plus tard j'apprendrai que cet auvent s'appelle une "marquise". L'homme est tombé de l'immeuble, semble t-il. D'un bond, il se jette à nouveau du haut de 5 mètres. Peu de temps après, les pompiers tambourinent à ma porte. Les passants les ont alertés. L'homme a sauté depuis l'appartement de mon voisin de pallier, Jean-Claude. Il est indemne et a pu remonter chez son ami. Les pompiers repartent. Je me rends chez le voisin et découvre Mario, jeune guinéen de moins de trente ans, assis sur un canapé. Raide, les yeux fixés vers le mur. Il porte un pantalon noir à pinces et un pull à col roulé, de belles chaussures. Le matin même, accompagné de Jean-Claude, il se rendait au Centre de réception des étrangers de la préfecture du 17e arrondissement pour y déposer un dossier de régularisation. Aucune chance, lui a-t-on dit. Il tient des propos confus, répète qu'il n'est pas un bandit, qu'il a toujours travaillé, payé son loyer, son électricité, ses impôts. Qu'il a tout tenté et qu'il n'y a plus d'issue: "Plus rien à faire, la mort, la mort, la mort." Sa femme, Véronica, est elle aussi sans papiers. Ils ont deux petites filles, Rosa et Solinda, nées en France.
Jean-Claude discutait avec lui dans son salon lorsqu'il a brutalement foncé à la fenêtre et enjambé la balustrade. Mon voisin est un professeur retraité qui travaille de temps en temps avec Réseaux éducation sans frontières (RESF) pour aider des sans papiers à constituer leurs dossiers. Voilà deux ans qu'il instruit celui de Mario et l'accompagne dans toutes ses démarches. Dans l'épais dossier qu'il ouvre devant moi, il y a deux formulaires roses : une "demande d'autorisation de travail pour un salarié étranger", signée par son ancien employeur qui souhaite le réembaucher dès qu'il aura des papiers, et un "engagement de versement à l'ANAEM (Agence nationale d'accueil des étrangers et des migrations)". Ce patron s'engage à verser 1.612 euros à l'administration au moment de l'embauche de Mario ! Il y a là des extraits de K-Bis de cette société, ainsi que la liste de tous les salariés. Il y a aussi un certificat de travail et des fiches de paies attestant que Mario a bien exercé en CDI comme ouvrier maçon dans cette entreprise entre septembre 2006 et juin 2008, date où l'employeur lui a demandé de démissionner, par peur de l'Inspection du Travail. Et aussi d'autre fiches de paie d'un précédant CDI. Arrivé en 2002, Mario travaille en France depuis février 2004.
Ce matin, au guichet du Centre de réception des étrangers de la rue Truffaut, il était certain d'avoir enfin réuni toutes les pièces requises pour l'examen de son dossier. Ce ne fut pas une mince affaire. Il s'était déjà présenté une première fois, le 26 novembre 2008. Les deux formulaires remplis et signés par l'employeur n'étaient pas roses, mais verts (on les lui avait remis trois semaines plus tôt). "Les formulaires viennent de changer, le dossier n'est pas reçevable", s'est-il vu rétorquer. Il est retourné chez son ancien patron, qui a accepté de renseigner et signer les nouveaux feuillets. Retour à la préfecture. Cette fois, les formulaires auraient dû être remplis en quatre exemplaires. Personne lors de sa précédente visite ne lui avait signalé ce détail. Nouveau passage chez l'entrepreneur, qui accède une fois de plus à sa demande, franchement motivé.
Ce matin, rue Truffaut, les règles avaient encore changé. "Ils nous faut vos bulletins de salaire des douze derniers mois", lui a répliqué l'employée de guichet, assez tendue. Comment Mario pourrait-il fournir ces fiches de paie, puisqu'il ne travaille plus depuis huit mois? Encore une fois, cette exigence n'avait pas été formulée au moment lors du retrait des formulaires. Mieux, dans la liste des pièces à fournir, datée du 12 février, il est juste spécifié qu'il faut "les bulletins de salaires faisant preuve d'une expérience professionnelle dans le métier pour lequel le demandeur est RECRUTE". Car c'est bien d'un recrutement dont il s'agit. Alors? "Une nouvelle directive de la préfecture", a répondu laconiquement le fonctionnaire. Fin de non reçevoir. Pour Mario, plus aucune perspective d'avenir, alors même que son ancien patron fait tout pour le réembaucher. Pas de papier, pas d'emploi. Pas d'emploi, pas de papiers. Kafka n'aurait pas fait mieux.
Voilà huit mois que Mario vit sur ses économies. Il était bien payé comme maçon, précise t-il. Ils vivent à quatre dans 10 mètres carrés. Chaque mois il règle ses factures rubis sur l'ongle mais peine, dit-il, à nourrir sa famille. Sa femme et lui vivent avec la peur d'être contrôlés, ne se déplacent qu'à pied. Mario a été arrêté trois fois. La dernière, c'était en juin 2008. Après sa garde à vue, il a été retenu un mois à Plaisir (78). Déjà sous un arrêté de reconduite à la frontière, il est passé à deux doigts du charter. Une pétition organisée à l'école maternelle de sa fille aînée et l'intervention de son ex-patron ont permis sa relaxe. Mais demain?
Sans la fameuse "marquise" de l'immeuble qui a interrompu sa chute, Mario serait tombé de huit mètres, peut-être dix. Nous sommes au deuxième étage. Il se serait blessé sans doute, pas tué. Mais aujourd'hui son "cerveau tourne à toute vitesse", et il semble pressé d'en finir. Que penser d'un homme qui est prêt à se tuer parce qu'il ne parvient plus à assumer ses responsabilités de père de famille?
Monsieur Nicolas Sarkozy, Madame Carla Bruni-Sarkozy, Monsieur Eric Besson, si un jour Mario se donne la mort, d'une façon ou d'une autre, sachez que nous vous le ferons savoir. Et ce jour là, vous ne pourrez pas prétendre que vous ne saviez pas."
Tatiana Kalouguine, journaliste freelance
Date: Sat, 14 Feb 2009 08:56:22 +0000

Tous les commentaires
C'est franchement dégueulasse, ce qu'ils font. Il n'y a pas d'autre mot! Ni de raison d'allonger le commentaire...
Scandaleux, inadmissible, ... Mais les mots ne suffisent plus. La conclusion du billet parle d'elle même !
L'employée de la préfecture, "tendue"... Eest-ce qu' elle savait que le règlement avait encore changé ? Ou bien ce jour là il fallait des quota locaux de refus ? Les exécutants, quand même, participent à ce qui est humainement intolérable.
n lisant les premières lignes j'ai cru que ça se passait à Moscou. Mais les distances fondent et les régimes commencent à offrir des similitudes inquiétantes.
Quand une bureaucratie se voit offrir du pouvoir arbitraire, c'est un certain type de personnes qui "montent" dans les bureaux.
Le problème, comme tu le dis Fantie, est bien que l'on ne sait jamais, je dis bien jamais, ce que contiennent véritablement les directives officielles: elles sont entre les mains de fonctionnaires qui officient tranquillement, derrière le bureau qui les abrite et les autorise à interpréter à tout va. Des listes officielles de pièces à ramener, il y en a. Immanquablement, de nouvelles pièces seront déclarées manquantes au prochain rendez-vous: inventées sur place au nom de l'impératif absolu des officiants : ne pas délivrer le papier légitime, sous aucun prétexte. Nous ne rêvons pas, ce n'est pas une élucubration de gauchiste paranoïaque, c'est juste la morne vérité: de nouvelles règles sont inventées à chaque fois, sur le vif, par des employés zélés ou contraints, au choix. J'en fais depuis 5 ans la triste expérience, de trop près pour être aveugle, et en plus, je sais lire. Etre contraint par une hiérarchie, cela existe. Compromettre la vie elle-même au nom de cette contrainte, devenir un bourreau aveugle et consentant, cela existe aussi. Il y a des vies en jeu même derrière la moindre action du plus anonyme des bureaucrates. Le règne de l'arbitraire, c'est l'école de la torture, et la plus infime torture transforme son exécutant en bourreau, fût-il insignifiant. Désolée.
Je te remercie d'avoir écrit ça, Claire, c'était le fond de ma pensée lors du premier message, mais je n'avais pas osé l'écrire. Nos micro-actes sont déjà politiques. Nos non-actes aussi. Ceci ne veut pas dire que nous sommes responsables de tout, mais que chaque acteur social, juste en restant à sa place, a un beaucoup grand pouvoir qu'il ne le pense parfois.
oups, hier j'ai édité en double : le 1er avait disparu de l'écran ??? Je laisse le 2ème, mémoire acharnée du 1er, en plus court ! Yélééé, le net !!!
J'avais bien compris Fantie. C'est bien difficile parfois de dire le fond de sa pensée. C'est vrai, on a le trac à exercer une forme de radicalité. Le droit de se tromper existe et les amis, guetteurs bienveillants sont là tout prêts à nous signaler qu'on s'est plantés, si nécessaire ! D'ailleurs pourquoi hésiter, l'ignoble n'a jamais le trac, tu as remarqué, et ne se trompe jamais non plus. Il écrit sa propre bible au fur et à mesure. Nos micro-actes sont déja politiques, tu le dis bien.Rien n'est totalement immobile. Le moindre geste d'espoir est un gigantesque pas en avant pour cette vie rencontrée à l'instant de son désespoir. D'où la valeur du courage. D'où la valeur du sourire, et la nécessité de toujours se faire plus grand que l'immonde. Allez, fourbissons les épées de nos mots, chevaliers ! Vive la vie valeureuse !
Je vous propose de faire un "copier-coller" de ce texte et de l'envoyer à : eric.besson@iminidco.gouv.fr patrick.stefanini@iminidco.gouv.fr christian.decharrière@iminidco.gouv.fr frank.supplisson@iminidco.gouv.fr laure.frugier@iminidco.gouv.fr laura.kwiatowski@iminidco.gouv.fr Ces braves gens sont respectivement: Ministre de la Honte nationale Secrétaire général dudit ministère Directeur de Cabinet Directeur-adjoint du cabinet Conseillère en communication Conseillère en charge des relations avec le monde associatif, social et culturel Ah, j'allais oublier ce cher Maxime Tandonnet, conseiller immigration à l'Elysée : maxime.tandonnet@elysee.fr On peut aussi écrire à notre Cher Président, je suis sûr que ça lui fera plaisir d'avoir de nos nouvelles, il paraît que le cher homme à l'impression d'avoir un peu perdu le contact… http://www.elysee.fr/ecrire/index.html Voilà, écrivez. C'est si facile de faire des heureux !
JUSTE un mot: Quand respectera-t-on les êtres humains responsables qui, n'ayant pas régularisé leur situation administrative,ont choisi de ne pas engagé une autre personne dans leur calvaire,et ,encore moins pas d'enfant -irresponsables par essence de l'insécurité de toute la famille-? Indiquez-moi,des sites où l'être humain est reconnu pour lui-même et non comme géniteur. Les demandeurs de titres de séjour sans "vie de famille".....sont-ils destinés à être déniés à vie par tous les "biens-pensants":je crains le pire dans ces exclusions .
à propos ... Merci pour avoir diffusé le récit de Tatiana Kalouguine. Il me paraît indispensable de faire connaître le plus largement possible ces pratiques. Elles engagent tous les citoyens et sont, me semble-t-il une sorte de "banc d'essai" de ce qui risque de se passer pour l'ensemble de la population si on y prend pas garde. Des mesures autoritaires et empreintes d'arbitraire et, comme il est dit plus haut terreau du totalitarisme ... * J'ai fait part dans mon blog de la sortie d'un livre d'une lycéenne sans papiers Loriane K."Clandestine", qui témoigne des ces décisions administratives pratiquées par des fonctionnaires soumis à des pressions hiérarchiques et parfois exercées avec zèle. ** Ayant accompagné des personnes sans papiers, j'ai pu assister à des "retours" comme celui qui est décrit. C'est le sens aussi des parrainages républicains dont certaines municipalités ont l'initiative. http://www.mediapart.fr/club/blog/arthur-porto/030209/parrainage-republicain-un-acte-civique
Bien contente, alors que pour la première fois depuis des jours l'espace commentaire ne bugue pas illico, que ce soit ici. on sort du texte ci-dessus éssoré(e), avec cette rage qui vous prend parfois devant certains guichets. Sauf, que, quand on est étranger , pas le droit de s'énerver. Ou contre la vie, plus tard. Oui, je crois bien, comme Arthur Porto, qu'on ne peut faire qu'une chose, ne pas laisser les gens seuls face à cela. On rêverait d'avocats tenant parfois permanence gratuite en ces lieux. En attendant, le parrainage républicain est une solution. Pas une garantie, mais il y a quelques exigences que l'on n'osera pêut-être pas inventer et formuler devant témoin français... Regardez aussi :http://www.mediapart.fr./club/blog/gerard-cicurel/180209/je-voulais-juste-faire-renouveler-ma-carte-d-identite. Lorsque pour une carte d'identité il faut remonter trois générations, puisqu'un jour, quelqu'un est venu d'ailleurs.