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FAUT-IL CHANGER ? POURQUOI ÇA NE CHANGE PAS ? COMMENT FAIRE POUR QUE ÇA CHANGE ?

Au vu des crises que nous traversons, devons-nous radicalement changer de modèle de société ? Pourquoi, malgré le nombre incalculable de constats, de données objectives que nous avons accumulés sur les périls qui nous menaçent, ne changeons-nous pas plus rapidement ? Comment pourrions-nous faire, aujourd'hui,  pour accélérer le changement ?
Voici trois questions sur lesquelles il me paraît urgent de se pencher. 

Devons-nous changer ? est encore la plus simple. Les constats, les alertes, les analyses se multiplient pour nous montrer que notre modèle de société n’est pas soutenable pour la planète, qu’il est socialement inéquitable (des milliards d’êtres humains sont toujours affamés, exploités, sans emplois, les richesses sont scandaleusement mal-réparties…), qu’il dérègle le climat, qu’il tue des millions d’espèces vivantes, qu’il met en danger notre santé…

Pourquoi les choses ne changent-elles pas ? semble une question beaucoup plus complexe. Nous voyons bien que la prise de conscience progresse, que, malgré les lobby qui cherchent à maintenir une forme de statut quo, les leaders économiques et politiques ont souvent pris conscience de la nécessité d’agir et commencent même à mettre de la bonne volonté dans leurs actions (Grenelle de l’environnement en France, sommets de la Terre, Kyoto, déclaration répétée du SG de l’ONU…). Pourtant, les rapports des scientifiques sont chaque année plus alarmistes, soulignant même une accélération des processus de dégradation écologique et sociale.

On commence à mesurer concrètement l’incapacité des méta-organisations politiques (Etats, UE, ONU…) et économiques (OMC, Banque Mondiale, FMI…) à réellement transformer la société. L’infructueuse réunion des trente chefs d’état les plus influents de la planète, de nuit, dans une salle de classe, en bras de chemises et sans interprètes, à Copenhague en décembre 2009 en était une illustration criante.

Mais pourquoi ? Comment se fait-il que toute la puissance politique et économique, que toute l’intelligence, réunis dans cette pièce n’ait pas été en mesure de produire un résultat à la hauteur de ce que les centaines de milliers de personnes réunies à l’extérieur du centre de conférence et des millions d’autres restées dans leurs pays attendaient ?

L'impuissance du politique

On pourrait avancer beaucoup d’arguments de tous ordres, allant du réel degré de conscience de ces dirigeants, à l’imperfection de la nature humaine, aux pressions exercées par les puissances économiques et financières, à leur manque d’audace et de vision…
On pourrait également avancer une explication, qui ne vient contredire aucune des précédentes, mais apporter un éclairage différent.
On pourrait avancer que ces organisations et leurs leaders sont dans l’incapacité structurelle de répondre aux problématiques actuelles car ce qu’ils considèrent traditionnellement comme des solutions est aujourd’hui le cœur du problème.

Sur quoi repose structurellement la puissance de notre modèle occidental ? Quelles sont les recettes que nous appliquons, les forces « techniques » sur lesquelles nous nous appuyons pour entreprendre de grandes choses ?
Essentiellement sur l’énergie et le capital, dans le but de produire de la croissance économique.
Jamais nous n’aurions pu bâtir notre civilisation moderne sans l’utilisation massive d’énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon…) et la capacité de mobiliser du capital financier. Jamais nous ne pourrions maintenir une certaine cohésion sociale dans ce monde industriel et post-industriel sans une confortable croissance économique créatrice d’emplois, de qualité de vie et de nouvelles richesses à partager.

Or nous nous heurtons aujourd’hui à un triple problème structurel.

Les solutions du XXème siècle sont les problèmes du XXIème

La croissance économique, socle de la pérennité de notre modèle, nécessite un incessant cycle de production – transformation - consommation qui lui-même implique de disposer en masse de matières premières. Nous savons aujourd’hui que la planète ne peut fournir suffisamment de ressources naturelles pour appliquer ce modèle (pourtant très désirable et désiré) à l’ensemble du globe.

Nous pouvons appliquer le même raisonnement aux énergies fossiles. Nous avons, selon plusieurs études, déjà franchi le pic pétrolier et les réserves de charbon, de gaz ou d’uranium (pour le nucléaire) seront épuisées d’ici quelques décennies. Or nous ne savons pas faire fonctionner notre société sans ces énergies et en particulier sans le pétrole (sans parler des effets de l’utilisation des énergies fossiles dans le dérèglement climatique qui posera lui aussi des problèmes structurels d’ici la fin de ce siècle).

Enfin, nous ne sommes aujourd’hui plus en mesure de créer de la richesse en masse, sans créer de la dette. Depuis quarante ans (en France), la création de monnaie n’est plus le pouvoir de l’Etat mais celui des banques par l’intermédiaire du crédit. Il donc incontournable pour toute personne, structure ou état qui souhaite entreprendre un projet sans capital initial (prenons l’exemple d’un état qui souhaiterait investir dans l’éducation, l’agriculture biologique, les énergies renouvelables…) de le faire sans préalablement s’endetter. Ce qui a la double conséquence de fragiliser considérablement toute l’économie (exemple récents de la Grèce, du Portugal, de l’Irlande, dette astronomique des Etats-Unis…) et de subordonner l’ensemble des activités humaines à leurs créanciers, c’est à dire à la seule puissance financière (ce qui a toutes les conséquences dramatiques et absurdes que nous connaissons).

Ainsi donc, ce qui devrait nous donner la puissance de réagir, de construire, de changer est ce qui est en train de nous conduire à notre ruine… Nous nous retrouvons dans la situation paradoxale où le carburant dont nous avons besoin pour faire avancer notre véhicule est celui qui va très certainement le faire exploser, sans que nous sachions précisément où et à quel moment.

Nous avons donc besoin de radicalement changer de moyen de propulsion, c’est à dire de modèle de société.

La masse critique

Alors, comment faire pour que les choses changent ? Comme le répète régulièrement Edgar Morin, les changements radicaux de l’humanité (l’agriculture, l’écriture, la démocratie en Grèce, les religions…) ont commencé par l’invention de pratiques, de modèles isolés, par une minorité de personnes. Puis, pour des raisons diverses et spécifiques aux lieux et aux époques, ces innovations sociales, économiques, spirituelles se sont généralisées à de larges franges de la population mondiale.

Cette propagation semble liée à un phénomène de « masse critique », comme le décrit l’expérience dite « du 100ème singe » relatée dans le livre de Lyall Watson, « Lifetide ». A partir du moment où une masse significative de la population se met à penser ou à agir d’une certaine façon, l’ensemble de la société est susceptible de basculer.

Ce basculement provient de toute évidence de la rencontre entre un changement de vision du monde et l’apport d’innovations structurelles incarnant cette conscience nouvelle dans une organisation sociétale.

De nombreuses expérimentations existent aujourd’hui dans tous les domaines, repensant en profondeur les fondements de notre société, et susceptibles de devenir  les éléments constitutifs de civilisations profondément respectueuses de l’être humain et de la nature. Agroécologie, permaculture, circuits courts, biomimétisme, circuits industriels zéro déchets, villes post-pétrole, écoquartiers, monnaies libres (locales, régionales, affectées, de temps…), modes d’éducation fondés sur l’épanouissement des enfants, sociocratie, holacratie…

Il nous appartient maintenant à tous d’explorer les tréfonds de nous-mêmes à la recherche de notre liberté, de notre cohérence, de notre épanouissement individuel et collectif et d’inventer de nouvelles pratiques adaptées à l’endroit où nous vivons.

Tous les commentaires

Bonjour. Votre billet très intéressant, et qui mériterait d'être lu, vise-t-il finalement à rejoindre Colibris ? Car je trouve la fin du billet très dommage, alors que votre réflexion est infiniment pertinente.

Sauf que je ne comprends pas bien ce passage : "Ce basculement provient de toute évidence de la rencontre entre un changement de vision du monde et l’apport d’innovations structurelles incarnant cette conscience nouvelle dans une organisation sociétale."

Pourriez-vous mieux l'expliquer ?

Cordialement,

Ne faut-il pas quand même se méfier de ce nouvel "esprit", proche des sectes ?

Mais je vois que Cyril Dion n'est guère enclin à l'échange.

A qui parle-t-il, alors ?

Bonjour. Je suis heureux que le billet ait intéressé certains d'entre vous. Pour faire une réponse globale :

- non l'idée n'était pas de faire adhérer à Colibris. J'en parlais à la fin car il s'agissait d'une tribune et que je suis directeur de cette ONG. Ceci dit, j'ai complété ma biographie et enlevé la dernière phrase pour que cela soit plus clair !

- ce n'est évidemment pas une secte... J'ai d'ailleurs du mal à comprendre cette frayeur perpétuelle en France

- oui je parle des créatifs culturels, merci d'avoir agrémenté sur ce sujet !

- je suis très ouvert à l'échange Sourire

Bonsoir,

 

Colibris une secte ?  

Ayant eu à me confronter au problème des sectes -qui est un vrai problème- je comprends que cette question puisse venir à l'esprit de certains. Je ne pense pas qu'il soit suffisant de répondre que Colibris n'est "évidemment" pas une secte.

Une secte se caractérise par un certain nombre de points, en particulier :

- culte de la personnalité du leader ;

- méthodes de déstabilisation mentale, utilisation des failles psychologiques des membres;

- caractère exorbitant des exigences financières ;

- incitation plus ou moins explicite à rompre avec l'environnement familial;

- embrigadement des enfants ;

- culture d'un corpus de croyances qui n'admet aucune remise en question, d'où un comportement "sectaire" (!) vis à vis des individus qui n'adhèrent pas à ce corpus.

Etant moi-même membre actif chez Colibris -et lecteur assidu de Médiapart- je ne peux qu'inviter les curieux à découvrir ce mouvement et constater que l'on est bien loin de tout climat sectaire (en particulier, il n'est pas nécessaire d'être adhérent pour s'inscrire dans le mouvement et "faire sa part")

 

A propos du changement climatique.

Le dérèglement climatique est un des problèmes majeur auxquels est confronté l'humanité. Cependant, en tant que personne très exigeante sur le plan critique et ayant eu le temps de creuser la question, je me permets de signaler que dire que "notre modèle de société [...] dérègle le climat" est une affirmation qui est loin de faire consensus, y compris dans la communauté des climatologues (cf. par exemple le site www.noconsensus.org , et le fil qui a suivi un article récent de M. de Pracontal sur ce site) .

Sur cette question du caractère anthropogénique du changement climatique, je n'ai pas de certitude et je crois qu'il est sage de reconnaître qu'il n'y a pas de certitude.

Surtout, je pense qu'il y a par ailleurs suffisament d'arguments justifiant la nécessité de changer de modèle social -arguments cités par l'auteur- pour ne pas avoir à affaiblir le discours avec des arguments plus fragiles.

 

Quoiqu'il en soit, merci à Cyril Dion pour ce billet.

Un billet très intéressant, qui permet de penser le changement. J'y cueille deux pépites: - sur les raisons de l'impasse:" On pourrait avancer que ces organisations et leurs leaders sont dans l’incapacité structurelle de répondre aux problématiques actuelles car ce qu’ils considèrent traditionnellement comme des solutions est aujourd’hui le cœur du problème." - - Sur l'issue possible: "Comme le répète régulièrement Edgar Morin, les changements radicaux de l’humanité (l’agriculture, l’écriture, la démocratie en Grèce, les religions…) ont commencé par l’invention de pratiques, de modèles isolés, par une minorité de personnes. " - Merci!

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