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Monchoachi : retour à la langue sauvage

Monchoachi Monchoachi © internet

Monchoachi (Pierre Louis ) est né à la Martinique en 1946, à Saint-Esprit. Depuis, il vit à la Montagne Vauclin. La géographie  tient une place importante dans son œuvre, lieux symboliques s’il en est : ceux de l’enfance, de ses ancêtres, la nature, le calme …Il éprouve cette nostalgie particulière de ce qui a disparu, les animaux, les fêtes, des objets d’une époque révolue comme ce « cheval-bois » et, plus que tout, la magie de la Martinique, voire le côté tragique de certaines fêtes.

 

Poète et essayiste, il insiste sur la prééminence du rythme et des sonorités dans la poésie créole, ainsi que sur des aspects particuliers de sa syntaxe. Cette poésie est toujours en contact avec le monde d’où une vision de la « réalité » différemment construite du français, langue de l’ordre et du concept. Dans Lémistè, il tente de mêler le créole au français, en insufflant à cette langue tout ce qu’il peut y avoir de non rationnel  dans la langue-origines qui dirait « Tout une seule fois tout à la fois » et où le monde, pour reprendre la note de  Marie- Claire Bancquart :  est  « un grand tout insécable, soleil, végétaux, bêtes et hommes … »

 

Monchoachi

Lémistè

Obsidiane 2012        « Suspendu à ton bégaiement je tremble »

 

   Célébrer le pays, non un pays abstrait et ses évocations rapides et convenues, mais celui du poète martiniquais Monchoachi, lieu rude, savoureux, celui de la Rive, de la Terre- jaune, des Buissons-épineux, du pays pierreux,  de ces chairs-là qui sont « Graines du ventre », voilà la nouvelle expérience tentée dans son dernier livre : Lémisté, de faire s’épouser  plus densément deux langues, le Français et le Créole, se pénétrant comme pour faire vibrer  intensément les vers. Mère des mères, cette autre langue, si proche de l’instant et de l’émotion , « Met ses mots dans leur bouche ».

   A l’intérieur de chapitres célébrant  les Mystères  d’une parole retrouvée, chaque poème reçoit un titre relevant, par exemple, de portraits : La fille de Tariacuri, le Magicien et les Puissances,  la fille à la calebasse, la vieille, ou bien de personnages symboliques : le maître des parures, l’idole aux yeux noirs, les hommes-vaillants, ou encore d’ abstractions et de merveilleux : Les messagers régents des rêves, Les signes, Les imminences, Le dérobement,  Lémaléfice,  Le paganice et les idoles … qui ne sont pas que des entités mais des présences tangibles d’où « …s’entend le contre-chant dont le chant se prévaudra ».

   Et si la poésie, face à la difficulté de parler et à cette élaboration d’une langue plus neuve, n’était qu’une sorte de bégaiement – un saut,  un bond par-dessus les mornes –, élévations et  dépressions, non pas seulement répétition, mais affirmation dans l’hésitation, comme lorsqu’on entre dans l’étrangeté de cette langue mêlée et d’un texte flamboyant. Couleurs vibrantes parmi les fleurs, les bêtes, volailles et bouc, rubans soie rouge, ou, « En-rhaut la travèsse d’un mabouya », et les rythmes lancinants de ceux qu’on répète inlassablement en frappant la terre, comme on fait face à l’élémentaire, fillette affrontée au bouc, «  Zyéux- dans- zyéux ».

  Lémistè, de Monchoachi, permet de nous couler entre deux langues , Français créolisé  comme creusement ou parure,  et de passer devant la maison du poète créole pour y lire « un petit message ….une petite fumée » ou  « Faire un causement tout simplement ». Lecteurs que nous sommes,  toujours  à la limite de la vue et de l’aveuglement, « Pour ainsi    d’un bond / Tendre vers le resplendissant », acceptant ce don des mots comme une chair, comme la Terre avec ses mystères et ses cérémonials, le poème n’étant que l’autre face des mystères du monde –tremblant entre ciel et mer, entre raison vitrifiant la parole  et « geste sacré » « … qui donne souffle au corps brûlant »  – , « offrande portée dans le ventre fertile », et, d’un même élan,  « langue bégayée-pèdue / arrachée à l’étranger ». Double vibration du poème  avec cette « nouvelle langue dans la bouche », qui inscrit  dans la parole  et dans sa précarité fondamentale  la possibilité d’être pleinement,  dans la profusion des sens. Double perte aussi dans cette dévoration des mots qui porte cependant au don et à la gratitude  et  « à vivre dans la joie ».

  Apparentée  au jeu de jambes du football, cette créolisation réciproque est un art subtil. Langue, on l’a dit, des mystères, géographies symboliques en même temps que charnelles, qui a besoin d’accepter les parures de la parole, comme les corps celles des « faces fardées de cendre », haut et bas, masculin et féminin, grâce et disgrâce, dans l’ondoiement des sens : danse et parole, fêtes du corps et fêtes de la langue  heurtée, reprise, répétitions, ruptures  - parataxes – laver-tête, suyer-pieds - comme sauts d’une île à une autre, d’une montagne à la mer, accédant aux Puissances, comme ces parlants  pris de bégaiements, forces profondes réveillant des langues sauvages qu’il s’agit de conjurer, car « le monde vrai est chose  difficile ». Parures, non  seulement comme ornements, mais de celles qui recouvraient jadis le front des victimes ou celui des danseurs d’aujourd’hui – fleurs, tissus, fables, mythes – celles du chant « qui nous pare et nous enivre », «  à chanter à danser, à pleurer, / puis à danser en pleurant toujours / puis tout d’un coup à rire », parures nous renvoyant aux forces élémentaires où la magie  - qui est aussi celle de cette langue travestie - , se manifeste  dans les déguisements des visages ou des corps, masques s’il en est de la nuit et des énergies, autres  visages de l’autre  qui font  sauter  « Met à crier à terre / Tombe  létat /  Roule dans le sang ».

   Monchoachi nous donne à comprendre et à sentir, à travers les mouvements  d’un texte éblouissant de variété,  d’appels aux ombres et aux éclats, - lieu des contrastes,  « broderies sur la chair vive » - , et nous invite au don par  un cérémonial de l’accueil : «… alors devant lui ils mangent la terre / donnent un beau à ses pieds nus / Puis mettant leur corps debout / passent à son cou colliers / guirlandes de fleurs  / colliers d’hélianthes et de magnolias, /      colliers plusieurs rangées / colliers nattés        colliers en plumes tressées …. ». 

Il ne s’agit pas ici d’exotisme  ni de spectacles pour touristes pressés. La magie  est ce qui nous met « à l’écoute du nom » et opère en nous, ce qui est vrai de toute poésie, un retournement à travers un voyage des sens, un dépaysement fondamental et permet à cette parole sauvage, comme retrouvée,  langue du poète, « Crié par l’âme les morts ou par un rêve-zyéux-clai » ou  « chant perché des caroubiers /    Le bastringue des carapaces sous les tonnelles ».

 

Bernard  Demandre

 

 

 

TEXTES

 

 

 

Fanm à califourchon

 

[ … ]  Et toutes les belles créatures fantastiques en fourrure

Transportées sur la terre par la lune

Danseurs masqués, serviteurs de la joie.

Et cela revint que la lune appelle ainsi auprès d’elle

L’enfant qui pleure et se tourmente dans le vent

« Dis-moi, est-ce donc si beau sur terre ? »

 

Et il y eut depuis de bien plus grandes fantaisies comme :

Raconter le commencement du monde quand, là-dessus,

Nous ne savons rien     eh !  eh-eh …

( nous ne savons pas comment, nous ne savons pas pourquoi ) ;

Chercher les raisons des choses qui ne sont pas arrivées ;

Considérer que pour traverser une rivière, il faut en boire toute l’eau ;

Préconiser d’arracher toutes les dents aux enfants

                       pour les empêcher de trop manger ( enrayer de la sorte

                       la propagation inéluctable de l’obésité ) ;

Estimer que les chiens sont protégés dès lors

          qu’on leur suspend des crucifix au cou ;

Interdire à un homme de battre ses chiens

            l’année suivant la mort de sa femme ;

Trimbaler des excréments de chien en signe de lever de deuil ;

Manger de la crotte de chien à titre préventif contre l’épidémie ( le pidémie ) ;

Souffler de l’air dans le derrière des chiens plutôt que les repaître de pâtée ;

Recommander aux femmes sans enfants d’adopter un ver

              et de le nourrir de leur sang ;

Proscrire tous les « pourquoi »  comme ineptes et funestes ; […]

 

 

Les messagers régents des rêves

 

Puissé-je ato ainsi ah-

-vancer toujours

De séjour en séjour

Vision après vision

Lhorizon derriè lhorizon

Le feu a pris

Le sang est là.

                        Danse petite luciole

Raccordée aux Puissances.

Perdu dans ton bégaiement

Sans masque, j’attends l’étoile.

 

Voici même que nous marchons dans la blanche demeure

Peuplée de cotonniers

Peuplée de lourds calebassiers

Demeure des messagers

                                  Les Régents de nos rêves

Venus nous percer la lèvre

Pour que pénètre et fraîchisse

                                                                  La Règle

Notre chair et notre souffle.

Ils ont tantôt répandu les pollens

                        Dans la poussière

De leurs doigts  dessiné de fabuleuses cosmogonies

Taureaux, béliers, couleuvres, cœurs

Arbres-corail divinatoires et feuilles de palmiers. […]

(Ah  Lézange ! )

 

 

Les musiciens-conteurs

 

Il faut chuchoter avec les morts

Il faut chuchoter sans cesse avec les morts, il faut

Sans cesse leur parler

S’égarer souvent en leur preste compagnie

Les laisser  irradier nos lèvres

Ils sont là autour de nous merveilleux musiciens

Accordés à faire grincer et bruisser le destin

Il faut chuchoter avec les morts.

Pourtant vous ne parlez pas avec vos morts

« Comment ni pourquoi  parler avec les morts ? »

Comment peut-on parler sans parler avec les morts, comment

Sans eux naître à la mesure ?

Car, en prodige seulement

Ou encore comme un Sort             Tel

Vient au monde à notre rencontre

Et ne le pouvons-nous rassembler de même

En joyeuse plénitude

                                     Tenir

 

Être le répondeur

Celui qui donne voix et lieu

A la reprise

Salue et loue […]

(Ah  Lézange ! )

 

 

Le Mage

 

[…]  Rouge le carême  emmitouflé dans des peaux de taureau

Rouges les gens du lignage du chien

Mêche-lumin rouge la langue divine parlée pour transpercer

                                    Zyeux et cœurs

Rouge le bruit qui  a résonnin comme le crié-lan-mort

                                                                                                    trois fois

Trois fois la femme a parlé tout seul

                               « Ouaïe ! Ya rien qui est francé vrément dans ça ! »

Rouges les torches bois-pin rouges Fifi et Mimi

                                Qui a jambé dleau sans mouiller son déus petits quatiètes

                                 Bricolobric ! Bricolobric ! Rouges tites colobri !

Rouges les turbulents présages le devégondage sphistique

                                  Les lieux pathétiques

                   ( Et Prodicos de Céos, le Grec

                                                         condamné à boire la rouge cigüe

                                                          Il a fait comme ça :

                                                           « Ce qui est utile à la vie

                                                            il doit être tenu pour divin ».

                                                                                                Ouaïe ! ) […]

(Rara Solé)

 

 

Les voix dans la pierre

 

               Un nid de troupiale

Mâché, le jus dans la bouche,avalé le jus

                                               senti la force dans son corps

Et les bras qui s’endorment

Et aussitôt des cerfs de toutes parts des jeunes filles

                                                                 aux amples chevelures

Et les cerfs s’accouplent à leur pied

On boit de la bière, on danse la yonna.

Et  Arcturus s’est couché derrière le soleil

Si ce n’est pour demain, sera dans quelques jours

                                                           ou dans la lune.

Les paroles sont invisibles,

Ceux qui les voient sont ceux qui vont mourir,

Lorsqu’elles avancent de face, montées sur leurs mules,

Potant des vêtements noirs.

Les paroles sont invisibles, elles se nourrissent

De l’invisible et parlent au voisinage invisible.

 

La maison s’est transformée en pierre,

Le vent s’est tansformé en pierre,

Les voix sont enfermées dans la pierre

Les animaux sauvages sont à présent des vaches

Et les taureaux couchés

                                      avec leurs cornes qui sont en pierre

Serrés les uns contre les autres, innombrables,

                                       tous faits de pierre,

Et le sol, dur comme de la pierre.

(Quimbé là)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Eléments de bibliographie

 

 

En langue créole

  • Dissidans’, La Ligue, 1980
  • Konpè lawouzé, Impr. Libres, 1979
  • Nostrom, Paris, Éditions caribéennes, 1982
  • Bèl-bèl zobèl, Imprimerie Desormeaux, 1983
  • Samuel Beckett, La ka èspéré Godot, traduction de En attendant Godot par Monchoachi, New legend, 2002
  • Samuel Beckett, Jé-a bout, traduction de Fin de partie par Monchoachi, New legend, 2002
  • Lakouzémi, avec Georges-Henri Léotin, Juliette Smeralda-Amon, Lakouasos, 2007

 

En langue française

  • Nuit gagée ; suivi de Quelle langue parle le poète, Schoelcher, Presses universitaires créoles-GEREC ; Paris, Éd. l'Harmattan, 1992
  • La Case où se tient la lune, Bordeaux, William Blake & Co éd., 2002
  • Espère-geste, Sens, Obsidiane, 2002
  • Paris Caraïbe : le voyage des sens, Atlantica, 2002
  • Lémistè, Obsidiane, 2012

 

On pourra trouver une video de Monchoachi sur Internet : 5 questions pour « île en île »

 

 

 

Tous les commentaires

29/01/2013, 22:28 | Par BF

Merci beaucoup...

30/01/2013, 08:44 | Par nadja

Merci de vous êtes transformé le temps d'un papier en messager poète, une belle découverte...

30/01/2013, 11:01 | Par françois périgny

"On" revit.

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