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Onirique (4) : le rêve comme sport de combat.
A quand les philosophes, les logiciens dormants ?
André Breton.
Chaque fois que je puis trouver trace de rêve, dans quelque œuvre que ce soit, je suis prêt à toutes les concessions. Le merveilleux, qu'il soit d'origine scientifique, littéraire, religieuse, m'a toujours captivé. Car, à chaque victoire de l'imagination sur le réel, un des liens qui retiennent notre esprit se détache et tombe. La libération commence et déjà on en aperçoit les conséquences formidables.
Raymond Queneau
Le « Moi » dans le rêve se manifeste selon plusieurs modes. Nous avons aperçu quelques unes de ces « postures » dans le précédent billet (Voir le mental a rendez-vous avec le corps, mais le corps...). L’un de ces modes est celui, qu’avec Federn, nous avons appelé le « Moi mental », un « Moi » qui se décentre vis-à-vis du rêve, un moi qui se fait quasiment spectateur du rêve Nous avons aussi aperçu un « Moi corporel », un moi qui fait de nous le premier rôle de notre rêve, son personnage central. Nous avons aussi aperçu un « Moi image », sous la forme d’une capacité du rêveur à s’identifier à un autre personnage. Dans les rêves où prédomine le « Moi mental », ce « Moi image » se manifeste de manière assez terne, le rêveur semblant s’identifier à un personnage du rêve qui « représente » obscurément le Moi (voir le rêve n° 28 de Perec dans le billet précédent). Dans les rêves où domine le « Moi corporel », le rêveur peut, avec une grande vivacité, s’identifier à un autre personnage que lui-même, et subir de véritables métamorphose, et devenir un animal ou une personne d’un autre sexe (voir Rêver par delà le genre).
Dans ce billet, je propose la visite - un peu pénible -, de rêves de combat, en faisant tout particulièrement appel à un poids lourd du combat onirique : Franz Kafka. Un homme dont l’œuvre raconte bien souvent le combat d’un homme assaillit par une autorité écrasante et qui écrit dans son journal : « Je reste dans cet état où je dors, certes, mais où, en même temps des rêves violents me tiennent éveillé. Je dors véritablement à "côté" de moi, tandis qu’il me faut, en même temps, me battre avec des rêves » (2 octobre 1911). Nous nous tournerons aussi vers d’autres rêveurs pour montrer comment le « Moi » se manifeste dans ce genre de rêve, puis nous tenterons de saisir, à partir des rêves de Kafka, comment ce genre de rêve s’élabore.
Le rêve passe, livret de la chanson d'Armand Foucher
Les rêves de combat sont bien souvent des rêves « corporels ». On y trouve parfois une atmosphère qui fait songer au « malus est puer robustus » (le méchant est l’enfant robuste) de Thomas Hobbes, qui dans sa préface à De Cive affirme « qu’un méchant homme est le même qu’un enfant robuste, ou qu’un homme qui a l’âme d’un enfant. » Denis Diderot, qui juge cette définition « sublime », admet volontiers qu’un esprit de nourrisson transporté dans un corps d’adulte causerait d’inévitables soucis : « Supposez qu'un enfant eût à six semaines l'imbécillité de jugement de son âge et les passions et la force d'un homme de quarante ans ; il est certain qu'il frappera son père, qu'il violera sa mère, qu'il étranglera sa nourrice et qu'il n'y aura nulle sécurité pour tout ce qui l'approchera » (article Hobbisme de l’encyclopédie).
Edouard Detaille, Le rêve, 1888
Qu’on en juge d’après ce rêve su rêve du 20 avril 1916 de Kafka : « Deux groupes d’hommes étaient aux prises. Le groupe auquel j’appartenais s’était saisi d’un adversaire, un gigantesque homme nu. Cinq d’entre nous le maintenaient, l’un par la tête, les autres par les bras et les jambes. Nous n’avions malheureusement pas de couteau pour le tuer, nous demandâmes hâtivement à la ronde si quelqu’un en avait un, personne n’en avait. Mais pour une raison quelconque, il importait de ne pas perdre de temps et comme il y avait un poêle et que sa porte en fonte, d’une taille extraordinaire, était rouge, nous y traînâmes l’homme et nous prîmes son pied que nous approchâmes de la porte jusqu’à ce qu’il commençât à fumer, puis nous le retirâmes et le laissâmes fumer pour recommencer aussitôt à le rapprocher de la porte. Nous procédâmes ainsi avec monotonie, jusqu’au moment où je me réveillai, non seulement baigné de sueur froide, mais encore claquant positivement des dents » (1).

George Grosz, Rêve de Tartarin, 1921
Dans le rêve de combat, le « Moi mental » (le moi qui observe dans le rêve, qui peut à l’occasion exercer sa conscience critique) est le plus souvent absent : tout est agir. Si il y a une limitation de l’impulsion à agir, celle-ci vient que du « corps » lui-même, du « moi corporel » qui se trouve partagé entre son énergie belliqueuse et son sentiment de subir une lourdeur corporelle qui l’inhibe et un sentiment d’épuisement. Par exemple, dans ce rêve où Emmanuel Swedenborg est au prise avec un montre : « Vis une grande bête, avec des ailes, qui avait parfois l’air d’un être humain, quoique avec une grande gueule. Elle n’osait me toucher, je lui courais sus avec une épée, sans espoir et sans force dans les bras pour l’atteindre ; finalement, je la vis se tenir devant moi avec une arme à feu et quand elle tira il en sortit comme du venin, ce qui pourtant ne me blessa pas car j’étais protégé ; alors, immédiatement après, je lui piquai l’épée dans la gueule, quoique sans grande force ; je montai plus haut, il me semblait entendre dire qu’elle était morte. » (2). Mais, c’est parfois le corps propre du rêveur qui vient déchirer le rêve - comme on l’a vu dans le rêve de Kafka ou dans celui-ci de Theodor Adorno : « Dans une arène avait lieu, sous mon commandement, l’exécution d’un grand nombre de nazis. Ils devaient être décapités. Mais, pour une raison quelconque, les choses n’avançaient pas. Pour simplifier, on décida que l’on enfoncerait le crâne de chacun des délinquants avec un piolet ou une pioche. On me raconta alors que l’angoisse la plus indescriptible s’était emparée des victimes à l’idée de ce mode d’exécution incertain et douloureux. Cette atrocité m’inspira un tel écœurement que je m’éveillai avec le sentiment physique de la nausée. » (3)

Honoré Daumier Un cauchemar de M. de Bismarck, 1870 (Merci ! dit Bismarck à la Mort)
Il y a dans le rêve où prédomine le « Moi corporel »une impulsion à la violence et une inhibition de celle-ci. Toutefois, n’allons pas conclure que le rêve violent serait l’apanage du « Moi corporel ». Le « Moi mental » peut se faire l’impassible spectateur de scène monstrueuse, le plus souvent en opposant de moles dénégations au spectacles qui se présente à lui. Ainsi, dans ce rêve de Theodor Adorno : « Les victimes étaient-elles des fascistes ou des antifascistes ? Cela n’était pas clair. En tout cas c’était une légion de jeunes hommes nu et athlétiques. [...] L’exécution eut lieu selon le principe du self-service. Chacun courrait vers la guillotine, sans aucun ordre apparent, ressortait sans tête, faisait quelques pas en titubant et tombait par terre, mort. [...] J’observais les mouvements des gens sans tête et me disais que je devais pouvoir vérifier s’ils étaient encore conscient et me disais que je devais pouvoir vérifier s’ils étaient encore conscients : s’ils s’évitaient, comme cela me paraissais être le cas, de se précipiter sur le corps d’un autre. Je considérai alors attentivement un adolescent. Au bout de quelques pas, il fit plusieurs culbutes, comme dans le saut de la mort, et tomba sur un autre cadavre. Tout cela sans le moindre mot ni le moindre bruit. Observé sans aucun affect, mais réveillé avec une érection. (Ils allaient à la guillotine l’un après l’autre comme on se livre à un exercice. D’une manière générale : impression d’assister à un spectacle de gymnastique.) » (4)
Vincentius Bellovacensis, Speculum historiale, songe de saint Julien d'Antinoé, 1463
La capacité à raisonner, à rationaliser apparaît est, ici, un mécanisme de défense et de dénégation de la violence (les décapités ne seraient pas vraiment mort, il s’agit d’un exercice...). La mention « réveillé avec une érection » appelle quelques observations. Dans la phase du sommeil paradoxal – celle où a lieu la plupart des rêves -, l’homme est toujours en érection (pour la femme, il y a une congestion pelvienne), indépendamment du contenu du rêve. Néanmoins, si Adorno le mentionne, c’est bien que la seule donnée sensible qui s’impose à lui à son réveil, c’est l’érection. La puissance de dénégation du « moi mental » fait que le rêveur ne ressent rien, ni dans son rêve, ni à l’éveil. Cette expérience n’en est pas moins inquiétante. Georg Lichtenberg raconte son désarroi devant l’indifférence qu’il ressent en rêve alors qu’il est confronté à la perspective de sa propre exécution : « La nuit dernière, j’ai rêvé qu’on allait me brûler vif ; exactement, on me faisait entrer dans un poêle qu’on venait de construire et qui était installé dans une chambre. Sans savoir clairement pourquoi, j’étais très calme. Ce que je pensais nettement, c’était une chose que j’ai pensé en d’autres occasions : c’est-à-dire qu’au fond je ne serais brûlé que l’espace d’une minute peut-être ; ainsi, à 8 heures, je ne serais "pas encore" brûlé et à 8 h. 1 je le serais. Je cherchais des yeux des spectateurs, mais je n’en trouvai qu’un ou deux et m’éveillai très calme. » Georg Lichtenberg note : « ce calme ne me plut pas. [...] Je raisonnais [en rêve] très paisiblement sur le temps que cela durerait... C’était tout ce que je pensais, et je "pensais" seulement... Je crains presque que chez moi tout devienne pensée et que le sentiment se perde » (5).
Vincentius Bellovacensis, Speculum historiale, songe d'Erkold, 1463
Le rêve de combat est donc « corporel », même si le « Moi corporel » n’a pas le monopole du haut-le-cœur et que, sans prendre part aux combats, il assiste comme un romain aux spectacles de son Colisée intérieur.
Dans les rêves de combat, ce que nous avons appelé « Moi image » (c’est-à-dire, la capacité du rêveur à endosser une image corporelle qui lui étrangère) tient aussi une bonne place. Je citerais, ici, le rêve de sainte Perpétue, rapporté par le "Passio Sanctuarum Perpetuae et Felicitis". Sainte Perpétue est une martyre du début du IVe siècle, jetée dans l’arène où elle fut encornée par un taureau, pour avoir refuser d’abjurer le christianisme. La veille du supplice elle raconte ce rêve à ses compagnons. « La veille du combat, j'eus une vision : Le diacre Pomponius [...] me prit la main et nous nous engageâmes sur des chemins difficiles et sinueux. Non sans peine, à bout de souffle, nous parvînmes à l'amphithéâtre. Pomponius me conduisit au milieu de l'arène et me dit : Ne craignez rien [...] ». Et il disparut. Devant moi, un peuple immense et stupide. Moi qui me savais condamnée aux bêtes, je m'étonnais qu'on ne les lâchât pas sur moi. Et voici, en face de moi, un Égyptien fort laid : il a des aides et vient me présenter le combat. Au même instant m'entourent de beaux jeunes gens : ce sont mes aides et mes partisans. On me déshabilla : j'étais un homme. Mes aides se mirent à me frictionner d'huile, comme on le fait avant la lutte. Quant à l'Égyptien, je le vois se rouler dans le sable. Sortit un homme d'une taille extraordinaire [...]. Il réclama le silence et dit : «Si l'Égyptien l'emporte sur cette femme, il la tuera d'un coup d'épée ; si celle-ci gagne, ma palme lui revient ». Et il se retira. Nous nous avançâmes l'un vers l'autre et nous nous mîmes à échanger des coups. Il cherchait à me saisir les pieds, je lui martelais le visage à coups de talons. Et voici que je fus soulevée en l'air et que je me mis à le frapper comme si je ne touchais plus le sol. La lutte menaçant de traîner en longueur, je joignis les mains, les doigts entrelacés ; je lui saisis la tête, le fis tomber et lui écrasai la figure. Le peuple se mit alors à pousser des clameurs ; et mes partisans de chanter l'hymne de la victoire. Pour moi je m'avançais vers le laniste et reçus la palme. En m'embrassant il me dit : « Ma fille, la paix soit avec vous ». Je me dirigeai alors triomphalement vers le Porta Sana-Vivaria. Et je me réveillai. Je compris que j'aurais à combattre non avec les bêtes mais bien contre le diable. »

Pablo Picasso, Minotaure caressant du mufle la main d'une dormeuse, 1933
Ce rêve eut une certaine postérité grâce à Saint Augustin qui s’en saisit pour argumenter contre le philosophe Vincent Victor, qui prétendait, d’une part, que l’âme répandue dans tous le corps recevait nécessairement l’emprunte de celui-ci et d’autre part, que nous étions visitez, dans certains rêves, par des âmes des défunts. Le Père de l’Eglise lui répondit : « Sainte Perpétue eut un songe dans lequel elle se croyait changée en homme et combattait contre un Égyptien. Peut-on douter que ce nouveau corps fût autre chose qu'une simple figure ou représentation, et non pas un corps réel, car son propre corps était toujours là, plongé dans un profond sommeil, et avec le sexe qui lui appartenait, pendant que son âme semblait combattre avec un corps d'homme ? [...] D'où lui venait donc ce corps d'homme dans lequel elle se voyait combattre contre son adversaire? D'un autre côté, si cette ressemblance n'était point un corps véritable, du moins elle en était la similitude parfaite, dans laquelle l'âme éprouvait un véritable travail et une joie véritable. En faut-il davantage pour vous convaincre qu'une âme peut se faire à elle-même la ressemblance parfaite d'un corps, sans que cette ressemblance soit pourtant un corps véritable ? [...] Si l'âme était un corps, l'image dans laquelle elle se voit pendant le sommeil serait également corporelle, puisqu'elle serait la reproduction d'un corps. [...] Or, il arrive que dans leurs songes les hommes mutilés se voient tantôt dans leur intégrité, et tantôt comme ils sont, c'est-à-dire mutilés. Ce fait ne prouve-t-il pas que, à l'égard de son corps comme à l'égard de toutes les choses dont elle s'occupe en songe, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, l'âme humaine travaille, non pas sur quelque chose de réel, mais sur de simples ressemblances ? » (6)
Maintenant que nous en avons fini avec les formes que prend le « Moi » dans le rêve de combat, revenons à Kafka. Un homme qui fut, à l’étonnement de son ami Max Brod, complètement dominé par la figure paternelle – trait, observe-t-il, qu’il partage avec Kleist – et qui aura profondément imprimé en lui le sentiment de sa propre nullité, au point que Kafka a voulu donner à son œuvre le titre général de « Tentative d’évasion hors de la sphère paternelle » (7) Dans sa « Lettre au père », F. Kafka en guise de « droit de réponse » met ces mots terribles dans la bouche de son père : « Je t’accorde que nous luttons l’un contre l’autre, mais il y a deux sortes de combats. Le combat chevaleresque, où les adversaires libres mesurent leurs forces, où chacun reste seul, perd ou gagne par ses propres moyens. Et le combat du parasite qui, non seulement pique, mais encore assure sa subsistance en suçant le sang des autres. Ce dernier est celui du vrai soldat de métier, et voilà ce que tu es. » Lutter contre la puissance du père fut pour Kafka affaire de survie. Dans ce combat, les rêves jouèrent un rôle éminent, au point que l’on peut se demander si le « gigantesque homme nu » torturé dans le rêve du 20 avril 1916 n’est pas une représentation du père.
Jean de Mandeville, Voyages, Livre des merveilles, songe de Djengiz Khân, 1410-1412
Trois rêves, dans le Journal, évoque très directement ce combat contre l’autorité paternelle. Dans le premier de ces rêves (6 mai 1912), il s’agit plutôt d’un combat au sens où une course est une forme de combat ; combat au demeurant inégale, entre un père puissant et un fils chétif. Kafka écrira au père : « j’étais déjà écrasé par la simple existence de ton corps. Il me souvient, par exemple, que nous nous déshabillions souvent ensemble dans une cabine. Moi, maigre, chétif, étroit ; toi, fort, grand, large. » « J’étais constamment plongé dans la honte », ajoute-il, dans la honte de ne pas être soumis comme le père le souhaiterait, dans la honte de se soumettre aux ordres absurdes du père et dans la honte d’avoir des pensées critiques contre le père, dans la honte d’avoir des pensées critiques et de se soumettre, ce qui atteste de son fond « sournois ». Ce qui confirme le jugement du père. Le rêve du 6 mai 1912 reflète ce climat : « Je traversais Berlin en tramway avec mon père. [...] Nous arrivâmes devant une porte, descendîmes du tramway sans sentir que nous descendions et entrâmes par cette porte. Derrière elle s’élevait une paroi raide que mon père escalada presque en dansant, ses jambes flottaient tant la montée lui était facile. Il ne laissait pas d’y avoir aussi une certaine brutalité dans le fait qu’il ne m’aidait pas, car je n’arrivai en haut qu’avec la peine la plus extrême, à quatre pattes, après être retombé fréquemment comme si la paroi s’était faite plus raide à mesure que je grimpais. Ce qui rendait la chose encore plus pénible, c’est que [la paroi] était couverte d’excréments humains qui restaient accroché par paquet, surtout sur ma poitrine. Le visage penché, je les regardais et passais la main dessus. Quand je fus arrivé en haut, mon père, qui sortait déjà de l’intérieur d’un bâtiment, me sauta au cou, m’embrassa et me serra contre lui. Il portait un frac [...] » (8).
Piero della Francesca le rêve de Constantin basilique Saint-François d'Arezzo -Toscane 1452-66
Kafka évoque un autre trait de la personnalité de son père : c’est un homme qui se lamente sur lui-même, qui se plaint en public et auprès de ses enfants. Kafka lui écrit : « Quelle importance pouvais-tu attacher à notre pitié, voir à notre aide ? Tu aurais dû, en fait, les mépriser, comme tu nous méprisais si souvent nous-mêmes. En conséquence, je ne croyais pas à tes lamentations et cherchais derrière elles je ne sais quelle intention secrète. » Intention d’humilier ses enfants en démontrant leur ingratitude, en opposant la « belle vie » qu’ils ont (grâce à lui) à la sienne, qui n’est que sacrifice altruiste. Le rêve du 19 avril 1916 évoque ce climat : « Rêve récent : nous habitions sur le Graben, à côté du Café Continental. Débouchant de la Herrengasse, un régiment s’engage dans une rue qui mène à la gare de l’État. Mon père dit : « Il faut voir cela tant qu’on est en mesure de le faire », il se lance sur la fenêtre [...] et s’installe dehors, les bras étendus sur l’appui de la fenêtre qui est très large et fortement en pente. Je le rattrape et le tiens par les deux chaînettes qui servent de passants au cordon de sa robe de chambre. Par pure méchanceté, il se penche encore davantage, je tends mes forces à l’extrême pour le retenir. Je pense que si je ne veux pas être entraîné avec lui, il serait bon que je pusse fixer mes pieds à quelque chose de solide avec des cordes. Mais pour cela, il me faudrait évidemment lâcher mon père ne serait-ce qu’un instant, ce qui est impossible. Une pareille tension ne peut pas être supportée par le sommeil — surtout quand ce sommeil est le mien — et je me réveille. » (9)

Vincentius Bellovacensis, Speculum historiale, songe de saint Laurent de Siponto, 1463
Kafka souligne aussi un paradoxe chez son père : d’un côté, il est si sûr de lui-même et si impérieux qu’il a prit à ses « yeux ce caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur personne » ; mais, d’un autre côté, il dissimule des failles qui l’obligent à chercher continuellement la reconnaissance d’autrui. « Pour m’affirmer un peu en face de toi, écrit Kafka, en partie aussi pour exercer une espèce de vengeance, je ne tardai pas à observer, à recueillir, à exagérer les petits ridicules que je découvrais en toi. Comment, par exemple, tu te laissais éblouir par des personnes qui n’étaient généralement haut placées qu’en apparence [...]. Ces diverses observations existaient en foule ; elles faisaient mon bonheur, elles me fournissaient l’occasion de chuchotement et de moqueries. » Le rêve du 21 septembre 1917 reflète assez bien ce climat : « J’ai rêvé de mon père. Un petit auditoire [...] devant lequel mon père fait une communication sur une idée de réforme livrée pour la première fois au public. Il s’agit pour lui d’amener cet auditoire choisi – choisi surtout à ses yeux – à se charger de faire de la propagande pour cette idée. [...] Mon père n’a jamais eu le moindre rapport avec toutes ces personnes, aussi les prend-il exagérément au sérieux [...]. L’assistance constate aussitôt que ce qui lui est offert ici avec tout l’orgueil de l’originalité n’est qu’une idée éculée, usée depuis longtemps dans les discussions. On le fait sentir à mon père. [...] Il continue a exposer son affaire, sur un ton plus appuyé encore [...] Quand il a fini, un murmure de mécontentement général laisse entendre qu’il n’a convaincu ni de l’originalité, ni de l’utilité de son idée. Peu de gens s’y intéresseront. Il se trouve cependant çà et là une personne qui lui donne des adresses, par pure bonté ou peut-être parce qu’elle me connaît [...] » (10).
Raphaël, Le Songe du chevalier ou Scipion l'Africain et deux Hesperides tenant leur pomme comme une récompense - 1503-04
La richesse des matériaux fournis par Kafka nous permet de saisir le « réalisme » des rêves derrière leurs apparences hyperboliques.
« Combien de fois, confie Max Brod, ai-je essayé de lui prouver qu’il surestimait son père et que son excès d’humilité était absurde. Tout fut en vain ; il se trouvait même parfois que l’assaut des arguments sur lesquels s’appuyait Kafka (lorsqu’il ne gardait pas le silence, comme c’était souvent le cas) arrivât à m’ébranler et à me rejeter sur mes positions. [...] Cette nécessité [d’obtenir l’approbation du père] était un sentiment où se brisaient tous les raisonnements. » (11) Kafka qui n'a pu, longtemps, penser cette relation au père, note note dans son journal, à la date du 2 décembre 1921 : « Recemment, je me suis figuré que j'ai été vaincu par mon père étant petit enfant et que l'ambition m'a empêché de quitter le champ de bataille durant toutes ces années, bien que je sois constamment vaincu » et à propos des rêves, le 3 février 1922 : « Insomnie presque totale ; torturé par les rêves, comme par une pointe qui les graverait en moi, dans la matière réfractaire que je suis » (nuit qui semble annoncer la machine de la « Colonie pénitentiaire »). Parfois, semble-t-il, les rêves acèrent le réel pour forcer la prise de conscience, comme si les rêves en savaient un peu plus que le rêveur.
Notes
(1) Franz Kafka, Journal, Paris, Grasset/Livre de poche, 1954, p. 459
(2) Emmanuel Swedenborg, Le livre des rêves, Paris, Pandora/Le milieu, 1979, rêve du 29-30 juillet 1743, p. 130
(3) Theodor Adorno, Mes rêves, Paris, Stock, l’autre pensée, 2007, rêve de fin mars 1944, p 41
(4) Theodor Adorno, op. cit., rêve du 14/07/1945, pp. 52-53
(5) cité in Albert Beguin, L’âme romantique et le rêve, Paris, Librairie José Corti, 1966, p. 18
(6) Augustin. De l’âme et son origine, Livre IV. Traduction de M. l'abbé Burleraux [689, 26 et 29] Edition électronique
(7) Max Brod Franz Kafka, Paris, Gallimard Folio, 1983, p. 44
(8) Kafka, Journal, op. cit. pp. 245-246
(9) op. cit. p. 457
(10) pp. 498-499
(11) Max Brod, op. cit. p. 42


Tous les commentaires
@DEMOCRYPTE.
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Inouï de richesses visuelles !
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Mais où trouvez-vous tout cela ?
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Yahoo !
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De la bonne lecture en perspective, rêvant de soleil chaud, sans excès ...
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Pas vu beaucoup de combattantes, mais je n'ai pas tout lu ...
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Il doit bien y avoir des songes de Walkyrie :
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Il n'y en a pas beaucoup dans la litterature - ce qui nous renvoie à la question de la construction du genre, le féminin se construisant dans une certaine inhibition de la violence, la masculin dans sa promotion -, mais j'ai cité celui de sainte Perpétue qui est assez sublime.
@DEMOCRYPTE.
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le féminin se construisant dans une certaine inhibition de la violence
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Là, cela se voit que vous êtes un homme, cher Démocrypte.
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Car les guerres féminines sont masquées, mais tout aussi cruelles et tueuses que les masculines.
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La corrida n'est-elle pas un spectacle mixte ? C'est vrai que le toréador, moulé coloré ...
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@ Agnès GOUINGUENET
Je ne dis pas que les femmes ne sont pas violentes, mais qu'elles se construisent dans des sociétés qui leur prescrivent très précocement l'inhibition de l’extériorisation de leur agressivité en public, et qu’elles doivent faire avec. Pour s’affirmer, l’agressivité est socialement peu productive pour une femme, qui sera jugée « mal dans sa peau » si elle trop agressive - alors qu’un homme agressif sera jugé « sûr de lui ». Dans le dispositif de domination masculine, cette prescription à renoncer à l’expression publique de l’agressivité, joue un rôle majeur, dans la mesure où l’exercice du pouvoir exige un minimum d’agressivité pour faire prévaloir son point de vue. Dans une société fondée sur la domination masculine, la violence féminine emprunte des voies comme l’autoagression, des voies détournées (la sorcellerie, la manipulation) et se confine dans l’espace privé (violence sur les proches).
Les rêves ne sont pas le lieu du « retour du refoulé », sinon les rêves des femmes seraient bien plus violents que ceux des hommes. Ils expriment, je crois, assez fidèlement – sous une forme métaphorisée – ce que nous sommes, et ce que nous sommes est aussi fait de la manière dont nous sommes construit, avec les contraintes que nous subissions.
@DEMOCRYPTE.
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Pas si simple.
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Pour mieux connaître l'être humain, il n'est pas vain d'étudier le monde animal; en médecine, il y avait par exemple l'anatomie comparée, très riche d'enseignements. Désormais, avec les nouvelles techniques de l'imagerie, plus trop besoin de cet outil.
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Par contre, cela reste vrai quant à certains comportements.
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Les mâles animaux agressifs sont-ils "élevés" dans la manifestation libérée de leur agressivité, ou bien sont-ils agressifs de par leur génétique ? Le sont-ils plus que les femelles ? Les femelles crocodiles sont-elles moins agressives que les mâles ?
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La testostérone ne joue-t-elle point un rôle important, ne serait-ce que dans la manifestation musculaire de l'agressivité ?
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Un homme efféminé est-il toujours doux ? Une femme masculine est-elle toujours violente ?
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Eh oui, l'inné et l'acquis ... Sans oublier l'effet de meute.
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Concernant votre dernier paragraphe, je suis entièrement de votre avis; nos rêves constituent un autre versant de nous-mêmes, avec repos nécessaire et synthèses biochimiques récupératrices (sans sommeil, nous mourons), versant particulièrement poétique et non refoulé. Et si déroutant tout de même ...
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Il est probable que la théorie du genre, très en vogue, qui se veut définitive, n'aide pas au développement d'approches scientifiques, et notamment génétiques et neurobiologiques. Pour le peu que j'en connais, les résultats produits par l'imagerie cérébrale sont toujours difficiles à manier car ils n'établissent que des corrélations entre des images et des comportements, sans pouvoir établir que les circuits neuronaux "causent" quoique ce soit.
J'écoutais récemment un psychologue mexicain qui a fait une étude sur la violence et le sentiment d'empathie. Son étude comprenait, notamment, un volet "imagerie cérébrale" et elle faisait comparaison entre deux groupes, un groupe de policier mexicain réputé violent et un groupe de témoins issus de la population générale auxquels avaient été présentés des images propre à éveiller de la compassion (personnes en détresse, blessées, etc.) ; le tout devant être comparé avec une étude d'imagerie cérébrale précédemment effectuée sur un groupe de bonzes dont on avait enregistré l'image cérébrale alors qu'ils étaient en état de méditation sur la compassion et la souffrance dans le monde. Résultat : l'imagerie cérébrale montrait une proximité entre les policiers violents et les bonzes, notamment l'activation du système de récompense. Explication : l'état de méditation produit l'activation du système de récompense chez les bonzes. Chez les policiers (après avoir écarté l'hypothèse que les images aient pu leur éveiller une jouissance sadique) l'activation du système de récompense s'expliquait par le fait que le sentiment d’aider les autres jouait un rôle central dans leur sentiment d’identité professionnel, dans leur capacité à donner du sens à leur travail et à leur engagement ou vocation (d’où d’ailleurs l’hypothèse pour ce psychologie, que la violence policière est largement déterminée par les contraintes organisationnelles qui coupe la police des habitants et qui frustre le policier de ce sentiment d’être là pour aider ; auquel s’ajoute au Mexique, la paranoïa générale liée à la corruption de la police, au fait que n’importe quel collègue peut être vendu aux narcos).
Toujours est-il qu’à partir de l’imagerie cérébrale, on peine à distinguer un bonze qui médite sur la souffrance du monde d’un policier mexicain réputé violent qui regarde une image d’une personne en détresse, alors que l’on distingue très bien ces deux groupes du reste de la population, qui n’éprouve que tristesse et donc aucune activation du système de récompense !
@DEMOCRYPTE.
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Tout à fait d'accord avec vous concernant l'imagerie cérébrale et son cortège d'interprétations aussi burlesques que celles de la Bible, à laquelle nous pouvons faire dire tout et son contraire (sauf que la femme est un sous-homme, ça, pas de problème ...
).
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Je n'évoquais l'intérêt de l'imagerie qu'en anatomie, pour confirmer les découvertes de la réalité physique.
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Quant à la théorie du genre tous azimuts, elle va s'essouffler certainement, car trop c'est trop.
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Bon travail.
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N.B. Réflexe de Pavlov pour le système de récompense ?
Démocrypte, comme vos autres billets, celui-ci est une mine de références, vraiment merci.
J'ai envie de prendre les choses par un bout dont vous ne faites pas mention, je crois, je cite d'abord cette citation de Diderot que je trouve inouïe : « Supposez qu'un enfant eût à six semaines l'imbécillité de jugement de son âge et les passions et la force d'un homme de quarante ans ; il est certain qu'il frappera son père, qu'il violera sa mère, qu'il étranglera sa nourrice et qu'il n'y aura nulle sécurité pour tout ce qui l'approchera ».
Cette dimension que j’évoque est celle de la pulsion (inconsciente, bien sûr) : Diderot en fait une métaphore parfaite - une force phénoménale qui joint la brutalité de la force et le désir aveugle du petit enfant -
Dans chaque rêve que vous citez, on retrouve ce travail "corporel", charnel de la pulsion qui se présente comme hors-limites (et là qu'importe le "genre" pour le rêveur), toute pétrie du désir brut qui se jette sur le monde.
Le rêve de Perpétue est extraordinaire et me fait penser à ce qu'il en est du devin Tiresias (Ovide) :
Alors que Tirésias se promenait en forêt, il frappa de son bâton deux serpents en train de s'accoupler. Aussitôt, il fut transformé en femme. Tirésias resta sous cette apparence pendant sept ans. La huitième année, il revit les mêmes serpents s'accoupler, il les frappas à nouveau et, ainsi redevint un homme.
Ce qui lui donne par la suite la possibilité d'évaluer l'expérience du plaisir féminin comparé au masculin, et de déclarer que le premier est neuf fois plus fort que le second !
Je pense que les mythes ont souvent la valeur de rêves, ils mettent en scène de manière métaphorique les désirs humains les plus vifs.
@ Marielle Billy
C’est vrai que je tourne autour de la question de la pulsion, mais pour ne pas me laisser prendre dans le système freudien, pour qui le rêve met finalement en scène une motion pulsionnelle qui rencontre la censure, alors que je m’efforce de voir le rêve comme l’activité d’un sujet créatif (sujet qui existe par delà notre Moi familier) et qui « crée » son rêve en même temps qu’il le vit (mon prochain billet essayera de débrouiller un peu cela). Pour l’instant je considère que ce sujet vit avec ses pulsions (conscientes et inconscientes) comme nous-mêmes, avec cette différence que le rêveur est plus sujet à se laisser déborder par celles-ci que l’éveillé.
Pour ce qui est de Tirésias et de la sexualité, j’ai réunis une documentation sur l’érotique du rêve, mais celle-ci m’embête : je n’ai rien ou presque comme récits de rêve de femmes – si on conçoit bien que le rêve de combat soit pauvre en témoignage féminin, on le conçoit moins bien pour le rêve érotique (surtout si, comme l’affirme Tirésias la jouissance féminine est neuf fois supérieure à celle de l’homme !). Peut-être faudrait-il que je recherche un peu plus dans la littérature contemporaine…
Mais où ? Car, il me semble que la psychanalyse, en faisant de n’importe quel rêve un rêve « sexuel », déconsidère forcément le rêve érotique. De mémoire, l’un des rares manifestement érotique que rencontre Freud, est celui d’une très jeune femme qui lui a été orientée en raison de son homosexualité. La jeune fille est plutôt « résistante » à la cure, vue qu’elle ne se juge pas malade (mais bon, papa insiste pour qu’elle se « soigne » de son homosexualité). Au cours de la cure, elle raconte un rêve sexuel avec un homme. Freud récuse ce rêve, comme un rêve du « préconscient », fabriqué à seul dessein de tromper l’analyste en lui suggérant : voyez, je couche en rêve avec un homme, donc je suis guérie, au revoir, docteur ! (le fin docteur ne pouvait se laisser abuser, parce que si elle avait fait un rêve hétérosexuel, son rêve n’aurait pas été manifestement érotique, car l’homme de son désir aurait été son père…). Toutefois, on peut se demander si ce rêve n’a pas été suscité par la pression social qui a contraint la jeune femme à tenter de se représenter de manière onirique ce qu’est coucher avec un homme.
Pour les rêves de femmes, c'est vrai que c'est difficile d'en trouver ! Je pense néanmoins à un livre dont j'ai lu un compte rendu, et qui semble en contenir quelques récits, extraits de tragédies grecques : Les rêves dans la tragédie grecque de George Devereux. (approche psychanalytique)
On y trouve entre autres ce rêve extrait des Perses d'Eschyle, celui de la reine d'Atossa que je copie ici :
LA REINE
Je vis chaque nuit au milieu des songes, depuis que mon fils, équipant une armée, est parti ravager la terre d'Ionie; mais jamais encore je n'en vis, en traits nets, de pareil à celui de la dernière nuit: écoute.
Deux femmes, bien mises, ont semblé s’offrir à mes yeux, l’une parée de la robe perse, l’autre vêtue en Dorienne, toutes deux surpassant de beaucoup les femmes d’aujourd’hui, aussi bien par leur taille que par leur beauté sans tache. Quoique sœurs du même sang, elles habitaient deux patries, l’une la Grèce, dont le sort l’avait lotie, l’autre la terre barbare. Il me semblait qu’elles menaient quelque querelle et que mon fils, s’en étant aperçu, cherchait à les contenir et à les calmer — cependant qu’il les attelle à son char et leur met le harnais sur la nuque. Et l’une alors de tirer vanité de cet accoutrement et d’offrir une bouche toute docile aux rênes, tandis que l’autre trépignait, puis, soudain, de ses mains met en pièces le harnais qui la lie au char, l’entraîne de vive force en dépit du mors, brise enfin le joug en deux. Mon fils tombe; son père, prêt à le plaindre, Darios, paraît à ses côtés; mais, dès qu’il le voit, Xerxès déchire les vêtements qui couvrent son corps !
Sur l'approche psychanalytique : Lacan a donné une autre dimension à l'analyse du rêve en l'examinant comme un fait de langage et non seulement comme des images. Et je pense que lorsqu'on dit que la psy. fonde tout sur du "sexuel", il ne faut pas l'entendre comme si on parlait de sexualité consciente mais comme représentation des pulsions, des forces "primitives" à l'oeuvre.
Merci pour ce texte et de m'avoir remémorer Devereux. Je commence à lire de lui "Baudo, la vulve mythique", peut-être y trouverais-je matière.
Sur la psy, je suis bien d'accord, mais en même temps, la question sexuelle finit par faire système qui tourne sur lui-même.
la question sexuelle finit par faire système qui tourne sur lui-même : Peut être pas dans la cure elle même, davantage dans les discours sur la psychanalyse.
Je ne connais pas ce livre de Devereux, merci pour la référence, je suis allée lire un peu autour de ce mythe de Baubô.
Je mets cette image (Magritte interprétant les statuettes de Baubô) qui fonctionne pour moi comme le rêve - cristallisation d'éléments hétéroclites ...-
Merci de votre longue réponse, là je n'ai pas le temps, je reviens bientôt.
Democrypte, connaissez-vous C.-G. Jung ? J'ai "récupéré" (j'écris "récupéré" parce qu'il faisait parti d'un ensemble de livres du même que je n'ai plus), il y a peu de temps, "L'homme et ses symboles", ouvrage de "vulgarisation" élaboré avec M.-L. von Franz., entre autres. Il est plein de rêves. Et l' "analyse" de ces rêves ne renvoie pas -en tout cas pas systématiquement- au sexuel, ni à l'érotisme. (Il relèvent presque tous de ce que Jung nomme "les archétypes").
Et pourtant Jung était psychanalyste, non ? Qu'en pensez-vous ?
Je suis ambivalent avec Jung. Je tiens son "Ma vie" pour l'un des plus beau livre que j'ai lu ; concernant les rêves, son approche est dynamique : le rêve est un processus vivant, tourné vers l'avenir, l'inconscient étant en quelque sorte "thérapeute", à la recherche d'issues ; alors que Freud tend à faire du rêve une sorte de scène de théâtre, une sorte de papyrus à décrypter. La question des archétypes est une énigme intéressante (pourquoi tous les peuples ou presque ont-ils des mythes analogues au déluge ?), mais je ne suis pas sûr que la notion "d'inconscient collectif" l'éclaire beaucoup. Il a ouvert beaucoup de portes, mais sa tendance "superstitieuse" m'agace parfois.
@DEMOCRYPTE.
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le rêve est un processus vivant, tourné vers l'avenir
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Mais tout ce qui vit va vers l'à venir, même si l'avenir est forcément la mort; et même si c'est en traînant ses vieux godillots comme des gamelles ...
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Non ?
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@ Agnès GOUINGUENET
La mort ? Le problème principal défaut de la mort, c’est qu’elle n’est pas représentable. En tout cas, à chaque fois qu’un rêveur réussit son suicide ou se trouve trucidé, il s’aperçoit (le cas échéant en contemplant son cadavre) qu’il vit encore. Le rêveur se représente l’avenir, mais avec ce qu’il a « en magasin » dans sa mémoire. Or il n’a pas le souvenir d’avoir été mort.
Autre chose : on peut avoir un orgasme en rêve, mais on aura beau sauter dans le vide, on ne parvient pas à produire en nous la sensation d’une jambe qui se casse et à éprouver une douleur vive. Tant mieux sans doute. La douleur physique semble très difficile à mémoriser.
On peut rêver la mort d'une autre personne en tout cas son enterrement .
@ Belange
Mais on rêve aussi que l'on converse avec des morts, non sans s'apercevoir, assez troublé, qu'ils sont morts...
@DEMOCRYPTE.
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Eh bé, heureusement que notre mémoire est sélective ! Et nous ne pouvons re-vivre que la petite mort ...
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Les amputés disent avoir encore mal à leur partie partie; c'est à cause de l'influx sensitif, qui est centripète (page 8 du document) :
http://centrefrancophone-bg.org/dnl/bio9/9.pdf
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Le rêve ne peut qu'être souvenir de stimuli.
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En mélangeant les impressions, diluant certaines et accentuant d'autres, les rêveur-euse-s fabriquent parfois une oeuvre d'Art.
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Democrypte,
pour ma part "je suis ambivalent" avec tout le monde. Je pense, soit qu'il n'y a pas de chemin, mais seulement la marche, et que l'errance et l'erreur ouvrent souvent de nouvelles perspectives, soit que, s'il y a un chemin, celui-ci serpente au lieu d'aller droit. Ainsi de Jung, oui, mais de Freud, Rilke, Nietzsche et les autres. Pourquoi ces trois là ? C'est parce que, comme souvent (et M.-L. von Franz a relevé ce fait dans pratiquement toutes les "croyances religieuses" humaines) il y en a une quatrième : c'est Lou Andreas Salomé. On ignore trop souvent (une femme ! Une "séductrice" "donc") le rôle, peut-être pas "central" mais en tout cas de liaison, de passage, de Lou avec (j'ai failli écrire "entre", vieux réflexe masculin, mais d'après ce que je sais il s'agit bien d'un "avec") ces hommes.
Sur la notion "d'inconscient collectif" je ne sais que penser. Mais je sais deux choses : l'état (ou "l'étape") actuel de la recherche en micro et astrophysique nous donne à lire des choses bien troublantes. Et que ces mythes apparaissant dans des lieux très éloignés et en des temps tout aussi éloignés, et pourtant si semblables, en disent quelque chose d'étrange, et que nous ne sommes qu'aux balbutiements d'une connaissance du fonctionnement "nerveux" ou psychique (que ce soit chimie ou physique, le fonctionnement du système nerveux, donc du corps tout entier de l'homme et donc de l'humanité en tant que corps, a quelque chose à voir avec ces mêmes fonctionnements "décrits" par la micro et l'astrophysique : la même matière "évanescente".)
J'ai revu hier soir le Mahabharata, il est vrai réinterprété par Peter Brook, qui m'a rappelé la lecture de la Bhagavad Gîta, il est vrai lue (et malheureusement partiellement ; l'objet est énorme, proprement : hors-norme) par le truchement d'une traduction-trahison : beaucoup de choses troublantes à tout point de vue. Le déluge, par exemple, y est, en effet. Et le pouvoir du songe, et le rôle de" l'inconscient", et l'osmose entre "humain trop humain" et déité.
Mais il s'agit là, dans ce que j'écris, d'un dé-lire.
Le motif du déluge, Pierre, se trouve éjà dans ce qui est considéré comme le 1er livre de l'humanité : l'épopée de Gilgamesh (Mésopotamie)...On y trouve aussi des récits de rêves : lors de leur aventure, l'ami de Gilgamesh, Enkidou, l'aide tous les matins à reprendre confiance dans leur cheminement en interprétant son rêve.
@ Fedor Aliouslowensko
"le rôle, peut-être pas "central" mais en tout cas de liaison"
Je connais très mal Lou Andreas Salome, mais la question "qu'est-ce qu'un lien", "qu'est-ce qui à la faculté de reliance", est au coeur de la question de la créativité du rêve, qui parvient à relier desobjets très dissemblable.
En effet, le rêve a ce pouvoir de mettre tout au même niveau, de faire fi de toute logique (le rêve ne connaît pas le principe de contradiction) et de toute chronologie : pas de hiérarchie. C'est ainsi qu'il permet de regarder vers l'intérieur sombre et/ou oublié de chacun : le rêve en est la mise en scène.
Lu et chaleureusement recommandé ! Cette série sur le rêve est un délice !
Merci
Et pour remercier encore Démocrypte de sa série si précieuse, un rêve de Walter Benjamin :
Notre-DameTrop près
En rêve, sur la rive gauche de la Seine, devant Notre-Dame. J'étais là, mais là rien ne ressemblait à Notre-Dame. Seul, par les derniers gradins de sa masse, faisait saillie sur un haut coffrage de bois un édifice de briques. Or j'étais là, subjugué, mais bien devant Notre-Dame. Et ce qui me subjuguait était une nostalgie. Nostalgie justement de ce Paris où je me trouvais en rêve. Pourquoi cette nostalgie? Et pourquoi cette chose déplacée, méconnaissable? — C'est qu'en rêve j'étais venu trop près d'elle. La nostalgie inexaucée qui, au cœur de l'objet désiré, m'avait assailli n'était point celle qui, de loin, appelle l'image. C'était la bienheureuse nostalgie, qui a déjà franchi le seuil de l'image et de la possession et n'a encore savoir que de la force du nom, de ce nom d'où naît la chose aimée, par lequel elle vieillit, rajeunit et, sans image, est l'asile de toute image.
@ Marc Tertre
Il faudra que j'aborde la question du temps et de la mémoire, et nul doute que Walter Benjamin me sera précieux pour explorer cette contrée du rêve.
@DEMOCRYPTE.
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Ne pas oublier l'incroyable intuition des grammairiens français, qui ont inventé le "futur antérieur" ...
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Sans omettre le "passé simple" ...
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A quand les linguisticiens dormants ?
Et un rêve violent :
Le rêve de Simone de Beauvoir
Le phono détraqué
Je faisais des cauchemars chaque nuit. Il y en avait un qui revenait si souvent que j'en ai noté une version :
« Cette nuit, un rêve d'une extrême violence. Je suis avec Sartre dans ce studio; le phono repose sous son voile. Soudain, musique, sans que j'aie bougé. Il y a un disque sur le plateau, il tourne. Je manoeuvre le bouton d'arrêt : impossible de l'arrêter, il tourne de plus en plus vite, l'aiguille ne peut pas suivre, le bras prend d'extraordinaires positions, l'intérieur du phono ronfle comme une chaudière, on voit des espèces de flammes, et le luisant du disque noir, affolé; d'abord l'idée que le phono va se détraquer, une angoisse limitée, puis qui devient immense : TOUT va exploser; une rébellion magique, incompréhensible, c'est un dérèglement de tout. J'ai peur, je suis aux abois; je pense à appeler un spécialiste. Je crois me souvenir qu'il est venu; mais c'est moi qui finalement ai pensé à déconnecter le phono et j'avais peur en touchant la prise; il s'est arrêté. Quel ravage ! le bras réduit à une espèce de brindille tordue, l'aiguille pulvérisée, le disque pulvérisé, le plateau déjà attaqué, les accessoires anéantis, et la maladie continuant à couver à l'intérieur de la machine ». À l'instant du réveil où je le récapitulai, ce rêve avait pour moi un sens évident : la force indocile et mystérieuse, c'était celle du temps, des choses, elle dévastait mon corps (ce misérable rogaton de bras desséché), elle mutilait, elle menaçait de radical anéantissement mon passé, ma vie, tout ce que j'étais.
Simone de Beauvoir La force des chosesFrance 1963
Cher Démocrypte, j'ai trouvé ces deux rêves dans un site assez formidable (que tu dois connaitre, sinon je t'engage a lui rendre une prompte visite) : http://www.reves.ca/index.php qui ressence plus d'une centaine de réves d'auteurs variés !
J'ai déjà repéré ce site, c'est une mine, il m'est très utile et me permet parfois d'éviter de recopier des textes que j'ai dans des bouquins en faisant des copiers-coller.
Merci Marc, site queje ne connaissais pas : une mine !