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IVG et IIG (interruption involontaire de grossesse) : rétro-débat 2003

À plusieurs reprises, au cours du débat sur la fin de vie, il a été fait allusion à l’interruption volontaire de grossesse. Et cela tant dans les fils de commentaire de Mediapart que dans les débat parlementaires .
« La société n'a pas vocation à organiser la mort, ni celle de l'enfant à naître. » [
M. André Lardeux. Sénat 2011]
« En ce 26 novembre, alors que nous célébrons le trentième anniversaire de la première lecture de la loi sur l'avortement, nous légiférons sur la fin de la vie, comme si le début et la fin de la vie étaient toujours intimement liés. » [Mme Christine Boutin. 2004]
« Comme Simone Veil nous a permis de le faire il y a trente ans avec l'avortement, nous devrons bien un jour sortir de l'hypocrisie. » [
Mme Henriette Martinez. 2004]
« Au XXe siècle, les femmes ont acquis le droit de disposer de leur corps, en gagnant le droit à la contraception et à l'avortement. Ce texte s'inscrit en continuité ! » [M. Guy Fischer.Sénat 2011 ]
OK !
Mais, attention ! nous dit
grain de sel dans le fil de commentaires sur Mourir dignement: humainement jusqu'au bout...
« Je m'élève en faux contre tout rapprochement avec l'IVG comme c'est souvent fait.
Dans un cas, c'est d'une personne vivante qu'il s'agit, dans l'autre d'un foetus.
Dans l'un d'une personne qui souffre et revendique le droit de mourir, dans l'autre celui du droit des femmes à disposer de leur corps et à décider elles-mêmes de leur corps et de leur(s) grossesse(s), c'est-à dire de donner ou non la vie à un moment donné.
Je ne pense pas que le débat ait quoi que ce soit à gagner de ce rapprochement, même si dans les deux cas, c'est bel et bien de vie et de mort qu'il s'agit.
 »
Je voudrais – comme c’est l’habitude dans ce blog – faire un retour arrière pour montrer la pertinence du propos de
grain de sel et mettre en évidence d’une part, la fragilité du point de droit acquis et, d’autre part, la ténacité d’une droite qui cède, à un moment donné, mais qui ne renonce pas.

J’évoquerai donc le débat sur l’interruption involontaire de grossesse qui, en 2003, a suivi le dépôt d’un amendement - dit « amendement Garraud » (du nom du député UMP qui l’a présenté) – au vu duquel serait punie d'un an de prison et 15.000 euros d'amende « une interruption de grossesse provoquée par une maladresse, une imprudence, une inattention, une négligence ou un manquement à une obligation de sécurité ».

PETIT HISTORIQUE « 27 nov (AFP) - 18h23 Les députés créent le délit d'interruption involontaire de grossesse. »
L'Assemblée nationale a créé jeudi un délit d'interruption involontaire de grossesse, au terme d'un débat qui a vivement opposé la droite à la gauche, lors de l'examen en deuxième lecture du projet de loi sur la grande criminalité. […]
Cet amendement a donné lieu à un débat passionné, la gauche accusant M. Garraud de remettre ainsi en cause le droit à l'avortement. »
[ Voir compte rendu intégral des débats :
1ère séance du 27 novembre ]
Très vite, le débat déborde le cadre de l’hémicycle.
27 nov (AFP) - 20h07 Délit d'interruption involontaire de grossesse: une brèche dangereuse (Halimi)
27 nov (AFP) - 20h28 "Disparition programmée du droit à l'avortement" (Planning familial)
28 nov (AFP) - 18h47 L'amendement Garraud ravive les craintes des partisans de l'avortement
29 nov 10h52 heure de Paris Le "délit d'interruption involontaire de grossesse" dénoncé par les praticiens
29 nov (AFP) - 18h52 Mme Badinter : les "intégristes" pourraient se saisir de l'amendement Garraud
30 nov (AFP) - 14h58 Hollande demande à Raffarin le retrait de l'amendement Garraud
1er déc (AFP) - 19h12 Amendement Garraud: la CFDT dénonce toute remise en cause du droit à l'IVG.
M.Perben, garde des sceaux – qui, en séance, a accepté l’amendement Garraud – tente un contre-feu.
28 nov (AFP) - 19h52 M. Perben [garde des sceaux] soutient qu'il ne remet pas en cause l'IVG.
29 nov (AFP) - 16h06 Amendement Garraud : la chancellerie va engager la concertation

Mais, vues du côté de M.Perben, les choses se gâtent. Les consultations ne débouchent sur rien, tant les positions sont tranchées.
Les députés UDF demandent le retrait de l’amendement.
Il en va de même du président de l’Assemblée, Jean-Louis Debré.
En fin de compte, le ministre fera marche arrière et demandera aux sénateurs de refuser l’amendement - ce qu’ils avaient d’ailleurs déjà fait à plusieurs reprises.
Il faut dire, en effet, que cet amendement avait déjà une longue histoire. J.P.Garraud est un tenace. (in fine – dépêche du 6 décembre/ 13h53 – il déclarera : « Si je prends acte de la décision du gouvernement, je continue car la cause que je défends est juste. »)
Voté par les députés lors de l'examen en première lecture d’une loi contre la violence routière [
2ème séance du 19 mars ], l'amendement Garraud avait ensuite été supprimé par les sénateurs puis retiré par son auteur lors de l'examen de ce projet en deuxième lecture à l'Assemblée, moyennant une promesse du ministre de soutenir une proposition de loi à venir [2ème séance du 4 juin ].
Le dossier n’ayant pas évolué, J.P.Garraud revient à la charge lors du débat en deuxième lecture d’un texte relatif à l’« adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité » [voir ci-dessus]

 

ELEMENTS du DEBAT[ Les extraits qui suivent se rapportent au débat du 19 mars.]
M. Jean-Paul Garraud. J'indique tout de suite que cet amendement ne vise en aucune façon à remettre en cause le statut de l'embryon ou la possibilité d'interruption volontaire de la grossesse. Je souhaite que le débat soit recentré sur la réalité : le vide juridique auquel sont confrontées un certain nombre de jeunes femmes qui perdent l'enfant qu'elles portaient lors d'un accident de la circulation.
[…]
M. le ministre de l'équipement [G.de Robien/ UDF/ ne pas oublier qu’il s’agit d’un texte relatif à la sécurité routière ] L'amendement de M. Garraud comble une lacune de notre droit. […]
[Il vise à répondre à ] une incompréhension qui est bien légitime de la part des victimes qui ont perdu l'enfant qu'elles attendaient à la suite d'un accident de circulation. La proposition de M. Garraud comble, nous semble-t-il, cette lacune, sans toucher pour autant à la problématique de la bioéthique. (Exclamations sur les bancs du groupe socialiste.)
M. Jean-Marie Le Guen. Ben voyons ! Cet amendement est honteux ! […]
Je sais bien que l'hypocrisie se distribue aussi largement que s'accordaient les indulgences, mais je suis là pour mettre les choses au point ! (Exclamations sur les bancs de l’UMP et de l’UDF.)
M. Lionnel Luca. Zorro est arrivé !
M. le président. Poursuivez, monsieur le ministre.
M. le ministre. L'amendement de M. Garraud ne touche en aucune façon à la bio-éthique. La proposition qui est faite n'assimile pas le fœtus à un être vivant. Elle ne soulève aucune question philosophique […]
Cette proposition vise à améliorer la protection de la femme enceinte : il ne s'agit pas d'autre chose. C'est pour cette raison que cet amendement me paraît pouvoir être adopté par l'Assemblée nationale.
[…]
M. Jean-Yves Le Bouillonnec. Lorsque un accident de la circulation provoque la perte d'un enfant à naître ou d'un fœtus, on touche à l'ultime de l'horreur. En ces circonstances, le hasard apparaît d'une insupportable cruauté. C'est dire combien le problème posé rejoint les préoccupations qui nous animent au cours de l'examen de ce texte.
Si je fais ce préalable, c'est pour soutenir avec plus de force la critique juridique, je dis bien juridique, de la proposition qui nous est faite, au-delà de la nécessaire compassion envers les femmes et les hommes concernés par ces malheurs et de la prise en compte de leur détresse. Sur le plan juridique, donc, je suis obligé de dire que cette proposition est inacceptable dans le cadre d'une discussion sur un dispositif législatif relatif à la sécurité routière.
[ Le député poursuit par une analyse de la position de la Cour de cassation]
Je rappelle que l'assemblée plénière de la Cour de cassation a contesté l'imputation d'homicide involontaire par imprudence, inobservation, absence de précaution, lorsque les faits avaient pour conséquence de provoquer la perte d'un enfant à naître ou d'un fœtus. Elle a dit et redit que cela ne pouvait relever de la loi pénale parce que cela relevait - je cite le texte de son arrêt - des textes particuliers sur l'embryon ou le fœtus. […]
Le problème de fond, la représentation nationale pourra le régler un jour en droit fondamental, en examinant des dispositions législatives qui, vous en conviendrez, monsieur le ministre, sortent du cadre des débats sur la sécurité routière.
M. Pascal Clément,président de la commission. Cet amendement apporte des réponses à la fois juridiques et psychologiques. Car, vous le savez très bien, une femme qui perd son enfant, au-delà de six mois de grossesse, alors qu'il est viable, subit un traumatisme extrêmement grave.
M. Garraud a pris le soin de ne pas déborder sur des questions, certes d'actualité, mais qui sont des questions de bioéthique. Il s'en tient rigoureusement à la responsabilité pénale et répond ainsi à l'objectif assigné par le rapporteur, en prenant en compte des situations concrètes tellement douloureuses. Aujourd'hui, des mères crient à l'injustice car elles ont le sentiment que le droit ignore leur souffrance
. (Applaudissements sur les bancs de l’UMP et de l’UDF.)
[…]
M. Jean-Marie Le Guen. Je voudrais qu'il soit clair, mes chers collègues, que je respecte les positions philosophiques et spirituelles de chacun. Je comprends tout à fait qu'un certain nombre de nos collègues, mus par des considérations générales ou des cas particuliers, veuillent défendre leur philosophie de la vie.
M. Pascal Clément. Ce n'est pas le problème.
M. Jean-Paul Garraud et M. Pierre Hellier. Cela n'a rien à voir.
M. Jean-Marie Le Guen. Cependant, si j'ai violemment protesté, c'est parce que le Gouvernement, qui a tous les moyens de savoir de quoi il parle, a prétendu que la Cour de cassation nous aurait incités à légiférer. C'est faux !
M. Jean-Yves Le Bouillonnec. Évidemment.
M. Jean-Marie Le Guen. Venant d'un de nos collègues qui aurait lu rapidement un papier, j'aurais trouvé l'erreur regrettable, mais, de la part du Gouvernement, elle est inacceptable car il s'agit d'une manœuvre. A la veille du débat sur la bioéthique, je l'interprète comme une prise de position sur un certain nombre de sujets. […]
Nous avons bien compris que ces deux amendements, l'un à découvert, l'autre plus furtif, visent à introduire une disposition visant à en circonscrire d'autres, ce que notre représentation nationale et, à ma connaissance, jusqu'à ce soir le Gouvernement avaient refusé de faire. J'ai entendu, hier encore, M. Mattei devant la commission des affaires sociales, se refuser à définir un statut juridique pour l'embryon.
Par un travail souterrain, nous sommes en train de créer des sources de droit sur la question. A la veille du débat sur la bioéthique, ce ne sera pas sans conséquence, que le Gouvernement le sache. Il est en train de reculer sur un certain nombre d'engagements qu'il avait pris.
[…]
Je vous le dis franchement, il y a trop de malice dans cette affaire, qui risque d'aboutir à la fois à une remise en cause du consensus obtenu dans notre pays et à des conséquences juridiques qui ne sont absolument pas maîtrisées.
A force de vouloir jouer au plus fin, vous vous apprêtez à commettre des erreurs grossières.

[variante, dans un autre le débat]
A force de vouloir être subtils, mes chers collègues, vous êtes en train de vous prendre les pieds dans le tapis !
(Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

 

MORALE
Attention, nous aussi, à ne pas nous « prendre les pieds dans le tapis », comme le dit J.M. Le Guen.
En d’autres termes : attention aux mots « porteurs » !
à trop parler d’IVG quand il est question de fin de vie, on ouvre un espace dont d’autres pourront s’emparer, qui, eux, n’hésiteront pas à assimiler avortement et euthanasie,
ce qui revient à mettre sur le même plan
la personne qui, ayant vécu sa vie, lutte pour la finir non pas « en beauté », mais le moins mal possible
et ce « petit d’homme » ( eux, ils disent ce « petit homme » !) …
… ce « petit d’homme » « en espoir » (eux, ils disent que c’est « déjà » un homme !) …
… qu’est le fœtus.
(Disant cela, je pense à ma marraine qui, lorsqu’elle nous annonçait une naissance dans la famille, nous disait : une telle , « elle est en espoir ! »)
Mais, de cela, nous allons, nous aussi, avoir bientôt l’occasion d’en reparler car, en amorce du débat sur la bioéthique qui va commencer le 8 février à l’Assemblée, je m’en vais proposer un nouveau rétro-journal sur les débats de 2003.

Tous les commentaires

Toujours aussi intéressants, ces rétro-débats fort actuels…

Là, à partir d'un commentaire de Grain de sel que je n'avais pas lu, mais dont j'approuve la pertinence.

Et utiles aussi, pour comprendre le jeu parlementaire, ou l'évolution de la société et des moeurs.

Merci Denis pour ce document très intéressant. Encore un sujet pouvant donner lieu à bien des débats!

Pour le médecin et l'homme que je suis, un fœtus, même si ce n'est pas un individu "achevé", est de la vie.

Je n'ai jamais effectué d'avortement mais, si la loi a introduit la notion de "libre choix" "retrait" (droit à refuser de le faire) pour les médecins, c'est bien qu'il y a un problème "éthique".

S'il n'y avait pas ce droit de retrait, on aurait pu poursuivre les médecins qui refusaient pour "non assistance à personne en danger".

Je pense que, peut-être, j'aurais accepté de procéder à des avortements dans le cadre de la loi IVG. Avec le sentiment d'apporter mes compétences techniques "pour aider les autres". En aucun cas avec le sentiment de faire du bon travail, un moindre mal.

Donc, en aucun cas comme s'il s'agissait d'une chose banale, plutôt un moindre mal. Exactement le sentiment que j'avais quand je participais à une amputation de membre (pour menace de gangrène): un moindre mal.

Merci Denis pour ce débat qui ne peut que déborder le cadre de l'hémicycle, en relation avec "la fin de vie" et le commentaire très juste de Grain de sel.

La question du statut juridique de l'embryon, c'est un des angles de contre-attaque de la droite la plus réactionnaire.

(ah cette droite qui rêve de faire la peau de l'IVG)

Nous aurons donc la chance de pouvoir suivre les débats en parallèle à nouveau, 2003/2011.

Juste un léger rectif sur le fil d'où est tiré mon commentaire cité ci-dessus. Il s'agissait du billet de M. Philips intitulé "Y aurait-il une façon de mourir de droite et une autre gauche" et c'est là:

http://www.mediapart.fr/club/blog/michel-philips/250111/y-aurait-il-une-facon-de-mourir-de-droite-et-une-autre-de-gauche

Pour le reste, je maintiens: entre donner/ne pas donner la mort et donner/ne pas donner la vie, il y a une nuance de taille à mes yeux et personne n'a rien à gagner à faire cet amalgame, bien au contraire.

Le seul rapprochement possible, si l'on cherche vraiment à en faire un, et seulement sous forme de recherche de plus petit dénominateur commun, c'est l'hypocrisie de ceux qui combattent/ont combattu/continuent de le faire ces deux pratiques.... mais n'hésitent pas à y recourir pour eux-mêmes et/ou leur entourage à grand renfort d'argent et de voyages top-secret à l'étranger...

Ravie de suivre à nouveau vos rétro-débats, Denis, qui éclairent toujours notre actualité de réflexions propices !

Délit d'interruption involontaire de grossesse ???

On en apprend tous les jours... ce truc m'avait échappé.

Tout est bon pour se glisser dans les interstices des lois, qui en présentent toujours ; donc, déposons des amendements, demandons, demandons, il finira par en rester quelque chose.

La vie à l'Assemblée n'est pas un long fleuve tranquille...

Par le biais de la délinquance routière, les femmes enceintes auraient un jour intérêt à ne pas tomber dans leur escalier : tentative de suicide (loi à venir) doublée de tentative de meurtre (avec intention d'y parvenir) sur petit humain en gestation...

Vous pensez que la loi sur l'IVG est en danger ? Moi je ne le pense pas, il y en a qui tâtent le terrain pour voir les réactions, oui.

On peut avoir son opinion là-dessus, mais comme pour la religion, le prosélytisme est pénible. De quoi ils s'occupent les anti-IVG ? ai-je toujours pensé. On croirait que se sont eux qui les ont mises enceintes, toutes ces femmes qu'ils vilipendent.

On dirait que, comme les bactéries, les bébés naissent adultes, se débrouillent tout seuls et qu'il suffit de les pondre...

On a vu ce qu'ont généré les Lebensborn...

Bien sûr, je suppose que les mêmes sont aussi contre la contraception.

7 milliards d'humains, cela ne leur suffit pas, faisons encore et encore de futurs affamés, de futurs malheureux, Saint Paul a dit qu'il fallait souffrir, alors souffrons et commençons dès la naissance...

 

 


double

 

 

 

Si tant est qu'on puisse se consoler du malheur et de l'affrosité des autres, il faut lire :

 

Avortement : le Dakota du Sud veut légaliser l'assassinat de médecins18 Février 2011 Par Jean-Louis Legalery

 

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