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«Clairvaux, instants damnés»: les gens de Régis Schleicher

En juin, une étrange fête a eu lieu dans un gîte du Vercors. Le voyage se méritait, l’assemblée était émue. Autour de Régis Schleicher, condamné d’Action directe libéré après 25 ans de prison, se retrouvaient des gens qui parfois ne s’étaient jamais vus, amis fidèles et vieillis, ou très jeunes, sociologues ou taulards, résistant communiste de 87 ans, instituteur, militants, artistes peintres ou montagnards. Le Vercors, où le regard porte loin et dont l’assaut est difficile, on s’en souvient. Un texte circulait, Clairvaux, instants damnés.

Une cour de Clairvaux, 1998Une cour de Clairvaux, 1998 © Raymond Depardon

Normalement, aujourd’hui publié par l’Editeur, le livre aurait dû sombrer.

Régis Schleicher n’est pas vedette, n’a jamais voulu l’être. Condamné par deux fois à la réclusion criminelle à perpétuité pour complicité de meurtre (voir Et le rouge toujours resterait au fond sur le sujet), il ne parle pas de lui, ou très peu. Il fait partie des silencieux d’AD. Il ne s’invente pas une de ces trajectoires héroïques, qui vengent d’années humiliées et fabriquent du mythe.

Il ne parle pas de la Prison, mais de la sienne, Clairvaux. Une ancienne abbaye cistercienne qui fait partie du circuit centrales haute sécurité. Longues, très longues peines, toujours plus longues depuis 1986. Tout près de Colombey-les-Deux-Eglises, où se rend aujourd’hui Nicolas Sarkozy en quête de bonnes références. « La croix de Lorraine, on ne la voit pas depuis Clairvaux », plaisante Régis Schleicher. Le livre d’ailleurs s’ouvre sur le paysage contemplé par delà les trois murs d’enceinte, val d’Absinthe, ondulation de colline, saisons sur la haute forêt. Comme une femme trop souvent vue, qu’on ne regarde plus.

Normalement, ce livre n’aurait pas dû intéresser grand monde. Oh, statistiquement, en France, une personne sur sept est concernée de loin ou de près par la prison. Mais on relègue les centrales loin des regards (et des gares) ; plus facile de n’y pas trop penser.

Régis Schleicher, solide réputation de cabochard, qui vient de décliner les offres de Rue 89 et d’un  grand hebdomadaire  parce qu’ils voulaient organiser un face à face journalistique avec Jean-Marc Rouillan. Interdit de séjour à Paris, et pas vraiment client du plateau-télé. Et pourtant.. malgré, ou  à cause de tout cela, Clairvaux Instants Damnés ne coule pas. France Inter est passé, les Inrocks, le Canard, Libé et Le Monde sont attendus….

Peut-être parce qu’il s’agit d’un livre bien, comme on dit un homme bien. Une suite de brefs chapitres sur 300 pages, avec, en alternance, les portraits de ceux qu’il a côtoyés pendant un quart de siècle,« les gens qui peuplent ces pages aussi ont laissé en moi des traces, aujourd'hui eux aussi me "constituent". Ils m'ont aidés  à me situer, par adhésion ou par répulsion, c'est selon. Je tenais à rendre hommage à ceux qui m'ont permis de demeurer un être capable d'émotions et de choix. », dit-il. Ces gens ce sont d’abord les prisonniers, mais aussi quelques gardiens, du Vieux réglo, à la Goutte, imbibé en permanence, sur lequel pour ainsi dire veillent ceux qu’il est censé garder. On visite au passage la fameuse dynastie Suchet, matons de pères en fils ou neveux depuis la nuit des temps carcéraux.

Les autres chapitres racontent, crûment, drôlement, avec une distance et une empathie  acquises au long cours, le quotidien de Clairvaux. Les frites du mercredi, les parloirs – saviez-vous que pour bénéficier de ces parloirs familiaux , soit trois heures d’intimité trimestrielle, il faut convaincre, via une lettre de motivation ? – le mitard, le catalogue des Trois Suisses, les portables, la promiscuité, le marathon, la saine gestion de la dope en prison « la taule pour ronronner a besoin d’un flux d’anxiolytiques voisin de celui de la société ».

Ils racontent les minuscules territoires qui balisent le temps infini, permettent d’échapper «  à la glaciation intérieure ». Pour Schleicher, mésanges et chardonnerets sur un toit hérissé de barbelés, pour le Gros, en espoir toujours déçu de libération , des timbres délicatement ordonnés, pour pépé Goleck, aux intestins raccourcis par une rafale, la pornographie en folle collection.  Ou bien l'angoisse du braqueur devant le lave-linge en panne, l'indignation ménagère d'un perpète dont on salit l'impeccable parquet, car penser à ici et maintenant, c'est ne pas penser à.. quand ?

Apanage du long séjour, entré à 26 ans, sorti quinquagénaire, Schleicher aura combattu avec d’autres pour obtenir des barres parallèles, planté des rosiers, connu quelques heures de nudité frisquette mais fière, le jour où tous exigeaient des parloirs décents ( et bien plus dur, mais ce n'est seulement évoqué) vu défiler des générations taule, arrivée de l’islam post-1995 comprise.

A l’ersatz de vie sociale que constituait la promenade, avec ses parties de cartes, ses discussions, ses clopes dans l'air froid, sa bataille de boules de neige évoquée des années durant,  ses bannis et ses bagarres, succède aujourd’hui un vide de cité endormie. Tout le monde devant l’écran , télé, ordinateur, jeux…. Silence des âmes.

© France 2

Petits et grands cercles de l’enfer, Schleicher a visité, et s’est visité lui-même. Voir l’homme derrière le pointeur abhorré, le génie de la bricole d’un « mœurs », ne pas pouvoir parler au « monstre », qui a fait la Une. Reconnaître, au détour d’une ordinaire conversation, le noyau dur intact d’un pervers, officiellement amendé. Savoir jour après jour, que l’application dérisoire des « soins » n’est rien. L’administration reine voit dans la soumission un retour de citoyenneté, dans le combat pour la dignité une dangerosité : n’est-ce pas l’inverse ? Pas de haine recuite, cependant."Ce que je sais, c'est placer quelqu'un entre quatre murs et l'y laisser croupir pendant des lustres, sans travail civique institutionnel, sans pédagogie citoyenne, relève de l'aberration". Et ensuite, il dit qu'il ne se sent pas jouer les spécialistes praticiens de la taule, que ça soit clair.

« Témoignage », dit la quatrième de couverture, oui. Lire «  c’est le premier perpète à la sortie duquel j’ai assisté, leur nombre est inférieur à 10 en 26 ans », résume bien des cohortes chiffrées de la statistique. Et on se réjouit, vraiment, lorsqu’une rapide fin de chapitre nous apprend que l’un est assis en terrasse sur l’île de Ré, un autre conduit son camion, un dernier, eh bien, pas trop de détails, mais vit sa vie…

Les retours, venus de Clairvaux, Régis Schleicher les attend (air détaché, pas détaché du tout). Le temps, en centrale, est ralenti. La circulation des livres, surtout ceux qui parlent de prison, délicate. Mais déjà, l’un de ceux qui figurent en chapitre, aujourd'hui presque libre, lui a écrit : j’ai eu l’impression de relire ma vie.

mirador à Clairvauxmirador à Clairvaux © dr

Commencé sous forme de notes éparses à Clairvaux, Instants damnés a été écrit dans cette zone grise qu’est la semi-liberté. Une reproduction pointilleuse du metro-boulot-dodo, travail dans la journée, retour en foyer carcéral le soir, sans halte au bistrot, ni où que ce soit… Assez de liberté pour écrire, assez d’enfermement pour se souvenir avec acuité.

Aujourd’hui, Régis Schleicher travaille avec l’EHPAD (personnes âgées dépendantes), les « sans abris du 3e âge », dit-il, il trouve des financements pour compléter les retraites insuffisantes. Dans l’actualité, en somme, et dans la filiation.

Car si son livre est dédié à Hélyette Besse, amie de toujours et visiteuse opiniâtre, à Blanqui, pensionnaire de Clairvaux qui manqua y laisser sa peau, à Chriske, l’ami de prison qui illustre le livre, il l’est d’abord à son père, un monsieur que j’avais croisé, il y a longtemps, quand le nom de Schleicher valait condamnation. Syndicaliste – du type pas pour de rire – amour paternel et solidarité chevillée au corps, quels que soient les désaccords politiques. « Pour m’avoir appris à ne jamais renoncer », lit-on. Leçon retenue.

 Clairvaux, instants damnés, l'Editeur, 19 euros.

(1) Les périodes de sûreté, qui interdisent tout aménagement de peine, introduites en 1978, renforcées par Albin Chalandon en 1986, puis en 2005 par Perben. L’extension de la période maximale de sûreté (30 ans), à un plus grand nombre de crimes a été votée en 2007. Nicolas Sarkozy a introduit, lui, la rétention de sûreté qui fait suite à la peine, sans limite de durée.

(2) Jean-Marc Rouillan publie ces jours-ci un livre, Infinitifs présents, sur son parcours carcéral. En semi-liberté depuis 2008, il a été réincarcéré en octobre 2009 après un entretien accordé à l’Express et se trouve actuellement à Muret.

Tous les commentaires

09/11/2010, 13:16 | Par Anne Guérin-Castell

Quel beau billet, Dominique, qui donne très envie de lire un livre qui me semble aussi important, pour notre époque, que les Souvenirs de la maison des morts de mon cher Dostoïevski.

09/11/2010, 12:20 | Par Néfertari...Partie.

Dominique le Retour, moment très attendu.

Tu en as mis du temps, mais ça valait la peine.

Quel beau billet ! Simple, émouvant, magistralement écrit.... Dominique est belle et bien revenue. Qu'on se le dise.

Salutations et respect pharaonniques.

(Et ne nous abandonne plus aussi longtemps, c'est pas drôle ! Sourire)

09/11/2010, 19:04 | Par raybor en réponse au commentaire de Néfertari...Partie. le 09/11/2010 à 12:20

Nefertari

Dominique est BEL ET BIEN revenue. Mais après tout, vous l'avez peut-être fait exprès et peut-être que, en plus de ses autres qualités, Dominique est belle. Quant à Schleicher, respect et sympathie.

09/11/2010, 21:08 | Par Néfertari...Partie. en réponse au commentaire de raybor le 09/11/2010 à 19:04

Pour moi, elle est belle et bien revenue. Sourire

Et je m'en fiche de savoir si elle est belle tout court. Elle écrit beau, c'est l'essentiel.

09/11/2010, 13:08 | Par Pointvirgule

Ce serait donc possible ?

Possible de faire entendre aux nantis de l'identité, aux enracinés de naissance et aux bouffis de certitudes ce qu'il en est, souvent, de l'exil ?

On dirait bien que oui, grâce à ce récit.

Bon retour parmi les vivants, Régis Schleicher !

09/11/2010, 13:45 | Par Dominique Bry

Fascinant ! Merci.

09/11/2010, 16:02 | Par Mandrake

Magnifiques mots mis ensemble qui font que l'on aimerait que cela ne s'arrete pas.

Je vais lire le livre de Régis Schleicher.

 

09/11/2010, 16:49 | Par elise david

Bonjour Dominique .Ravie de votre retour .Régis Sleicher nous ramène à une époque de luttes pour l'amélioration des conditions de vie dans les prisons et notament dans les QHSsi je ne m'abuse.Le renforcement sécuritaire a été trés présent sous la droite ,mais la pale revient tout de même selon moi à Sarkosy (la peine après la peine ,inoui...)Comme d'autres je vais lire ce livre .Ceci dit votre dernierroman est-il disponible chère madame occupée?

09/11/2010, 21:15 | Par Christine Marcandier en réponse au commentaire de elise david le 09/11/2010 à 16:49

@ Elise : Actes Sud, février 2011.

09/11/2010, 21:17 | Par elise david en réponse au commentaire de Christine Marcandier le 09/11/2010 à 21:15

Merci Christine .

12/11/2010, 00:34 | Par elise david en réponse au commentaire de elise david le 09/11/2010 à 16:49

Désolée ,il s'avère que je me suis trompée pour les QHS.Ce n'était pasà la même époque ilsont été fermés quelques années avant .

09/11/2010, 17:58 | Par Jean Baumgarten

Bonjour

Amitiés profondes à Regis schleicher ! J'ai envoyé à Caroline le disque que j'avais créé en 1962 et que j'ai réédité en 2003 qui comprend une chanson très émouvante sur Clairvaux qui a due être composée aux débuts des années trente et qui est chantée avec la belle voix de Lydia Kilian mon amie de Gordes, toujours vivante ...

 

Jean Baumgarten

09/11/2010, 21:30 | Par JoHa

Toujours autant de plaisir à vous lire, Dominique,

Beaucoup de noms que je ne connais pas - vous invitez à découvrir les humains qui vivent sous ces noms -, un livre à lire certainement.

Je le croiserai avec Urkas ! de Nicolaï Lilin que je lis en ce moment, avec Imre Kertész, et avec Illégal, ce très beau film d'Olivier Masset-Depasse (distributeur Haut et court !).

09/11/2010, 22:40 | Par Luciole Camay

Merci Dominique pour cet aperçu de Clairvaux. Entré à 26 ans en prison, ressorti quinquagénaire, Schleicher doit avoir l'impression de naître une deuxième fois.

09/11/2010, 23:05 | Par Serge Koulberg

Beau texte Dominique et j'ai bien envie de lire ce livre pour "comprendre" le petit miracle de la vie qui résiste à 26 ans de prison.

10/11/2010, 00:31 | Par Dominique Conil

Merci, vraiment, à toutes et à tous pour vos mots. Que ce livre sans complaisance ni pathos, mais nourri de vies soit lu, serait déjà une brèche dans le silence carcéral.

Et je profite de l'occasion:

Malencontreuse association d'idées, j'ai confondu La Goutte avec Tête d'ail.

Et précision de Régis Schleicher: il travaille pour une association, La Pierre Angulaire, sur les EHPAD (établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes).

Point de détail, mais pas tant que ça: ils ne sont pas si nombreux, ceux qui font confiance à l'issue de 26 ans de prison.

10/11/2010, 09:11 | Par marguerite

Je salue moi aussi votre retour Dominique Conil, et la publication de ce livre qui, à lire vos lignes, me fait penser, avant même de l'avoir lu - je rejoins ce que qu'écrit Anne Guérin-Castell - à Souvenirs de la maison des morts.

15/11/2010, 18:54 | Par Dominique Conil en réponse au commentaire de marguerite le 10/11/2010 à 09:11

J'y ai pensé, comme vous et Anne, il y a peu, en voyant la première partie du film de Iossif Pasternak et Hélène Chatelain, Goulag, qui traite en fait du bagne des Solovki avant la révolution, là aussi un endroit qui fut d'abord monastère et lieu de retrait. Puis je me suis souvenue qu'Hélène Chatelain - parmi bien d'autres choses - était la sublime femme de La Jetée signée Chris Marker. Puis que Chris Marker avait, dans la récente réédition du Fond de l'air est rouge, écrit des lignes chaleureuses à propos de Régis Schleicher. D'un regard l'autre...

Exception à la règle, pub pour les Inrocks qui publient sur quatre pages un entretien avec Schleicher intéressant: on y parle un peu du livre, beaucoup de la prison, de la politique et de la vie..

10/11/2010, 10:09 | Par en6

Merci Dominique pour cet article, il inspire confiance (pourquoi ?)comme les lointains précédents et donne envie de lire le livre.

10/11/2010, 11:28 | Par fliflo

 

Vifs remerciements pour cet article profond et sensible. Il nous donne envie de les lire... Schleicher, Rouillan...et de ne pas rester inactifs!

10/11/2010, 11:40 | Par Anne Gentry

Vous me donnez envie de le lire ...

10/11/2010, 12:21 | Par Fantie B.

Les conditions de vie en prison sont "plombées" par une surpopulation structurelle.

L'état de la prise en charge sanitaire des prisons reste déplorable malgré la loi qui a prononcé l'égalité des droits des détenus avec ceux des autres citoyens. En particulier pour la santé psychique et le rapport aux dépendances diverses.

La prise en charge sociale des détenus reste dérisoire malgré la loi.

Celle ci assigne pourtant désormais deux missions à la prison : la punition et la réinsertion.
Or pour 100 détenus on compte environ 40 gardiens et 1 travailleur social.

 

La prison reste donc seulement un lieu de punition :

Et le pire est que celle ci ne se limite pas à l'enfermement matériel du temps de l'incacrécération, mais que tout est fait (ou laissé à se faire...) pour atteindre durablement a personne du détenu dans son être : pour que la punition continue après la sortie. A vie.

Avec l'accord de nos concitoyens ?

 

 

11/11/2010, 07:58 | Par françois périgny

Enfin. Merci.

Je me procurerai ce livre.

Je ne sais pas combien de temps je mettrai pour le lire. (Parfois il faut presqu'autant de temps qu'il a fallu pour l'écrire. Comme quand on se rencontre dans un miroir, ou de l'autre côté d'un miroir, ou d'une vitre blindée, n'est-ce pas. Comme, par exemple, pour "Souvenirs de la maison des morts".)

12/11/2010, 09:45 | Par pleineaile

Rien à dire, à part bonjour, merci et bonne route au gars Régis!

Et que la prison (je ne résiste pas à celle-là, excusez, c'est nerveux) ne puisse plus jamais être Régis-cide!

12/11/2010, 19:00 | Par ka

Merci pour ce texte qui ouvre sur un autre que je vais me procurer.

Régis Scleicher : que votre voix retentisse par delà tous ceux qui n'ont voulu faire de vous qu'une masse. Votre expérience me rapelle Antelme lorsqu'il écrivit:" Le langage était une sorcellerie. La mer, l'eau, le soleil, vous faisaient suffoquer".

12/11/2010, 22:24 | Par Dominique Conil

Cher ou chère ka,

c'est ça, même si je sais à quoi, et à quand, se rapportent ces lignes de Robert Anthelme. C'est ça et merci de l'avoir perçu.

13/11/2010, 13:20 | Par tamariss

Sans ton billet, Dominique, je serai probablement passée à côté de ce livre.

Ce témoignage me parait humainement et politiquement important. Je vais me le procurer au plus vite.

Merci de si bien savoir faire partager tes coups de coeur .

13/11/2010, 13:58 | Par ambrino H B

Très beau billet

13/11/2010, 22:29 | Par ambrino H B

Vous avez lu le petit article dans le canard ?

13/11/2010, 22:29 | Par ambrino H B

Vous avez lu le petit article dans le canard ?

14/11/2010, 21:43 | Par Mireille BOSSIS

enfin sorti, salut fraternel d'un ancien de lisolement et des QHS. Alain Caillol

15/11/2010, 19:18 | Par Dominique Conil en réponse au commentaire de Mireille BOSSIS le 14/11/2010 à 21:43

Et donc, Alain Caillol, merci de votre présence, vous savez mieux que quiconque ce no man's land ni politique, ni truanderie. Empain n'est pas seulement un film ( d'un très estimable cinéaste) . Vous savez la prison et annexes..Vous passez ici, votre attention est importante.

15/11/2010, 10:06 | Par pascal b

Je viens de finir le dernier livre de Rouillan, le seul que j'ai lu. Rouillan est toujours en prison si je ne me trompe.

La volonté étatique de les tuer, les conditions cacérales, l'amour fidèle, les évocations de la lutte antifranquiste et de camarades de Rouillan qui continuèrent la lutte armée avec lui, tout cela est très bien décrit et écrit.

Leur obligation de ne pas parler de leurs actions de façon précise, rend le contexte politique des actions revendiquées flou. Paradoxalement, l'analyse critique de leurs actions est impossible, du fait de la vengeance étatique toujours vive. Et cela le conduit à affirmer avoir eu raison en tout point et à chaque moment.

Les prolétaires vivants ne sont qu'entr'aperçus, les gauchistes sont moqués, les soutiens reconvertis sont raillés (ont-ils compris quelque chose en termes politiques un jour?). La société existante est décrite sans nuance, mais non sans talent. La critique politique de ces actions armées est actuellement impossible puisque suspectée d'être utilisable par les flics. Ces actions deviendraient entourées d'un halo de romantisme et de mystère; mais je me souviens de leurs actes et de leurs conséquences.

Qu'il soit libéré est une exigence élémentaire. Ce sont des prisonniers politiques.

Son livre est fort émouvant, lui aussi.

17/11/2010, 20:55 | Par JJMU

Bien sûr, le panoptique décrit par Michel Foucault fonctionne terriblement pour ces personnes à qui nos lois interdisent de prendre position publiquement sur leur expérience, carcérale ou militante, ou même active par l'assassinat et l'enlèvement. Le malaise vient, chez moi, à la lecture de l'article de Dominique, par cette grande tendresse qui est livrée. J'ai peine à accepter la souffrance de l'enfermement autant que je peine à admirer des personnes capables de tuer...

Ce tiraillement entre la compassion et la répulsion m’est difficile. Il y a de fortes chances que je fasse le choix de lire le livre de Schleicher en l’empruntant à une bibliothèque (comme je l’ai fait pour Jean-Marc Rouillan).. pour ne pas soutenir financièrement (directement, je veux dire) des actes que je ne peux m’empêcher de réprouver, même si j’en approuve, au fond, et la pensée et la révolte qui en sont l'origine.

Je prends la peine de parler à la première personne, ce n'est pas pour individualiser sur mon petit ego, mais je crois pouvoir supposer que mon malaise entre sympathie et antipathie autour des mêmes figures humaines, c'est un malaise partagé par beaucoup, dans notre société. Le prouvent assez les réactions mitigées et contradictoires du NPA à leur sujet. En exposant ce malaise, j’aimerais pouvoir faire entendre un peu de l’idée de ces pacifistes qui, comme l'exprime Xavier Renou, le jeune animateur des Désobéissants civils, peut apparaître comme un moindre mal capable d'éviter ces contradictions-là :

« Plutôt la désobéissance civile pacifique qu'une révolution armée, parce qu'au moins, si jamais on s'aperçoit s'être trompé, rétrospectivement, on n'aura pas laissé de morts entre nous et nos idées. »

Jean-Jacques M'µ

 

19/11/2010, 22:01 | Par Dominique Conil

Pardon pour cette réponse tardive.

Si le livre de Régis Schleicher n'évoque rien de ses années militantes ( à part ça, deux perpétuités, mais pas de condamnation pour meurtre) ce n'est pas seulement parce que sa liberté conditionnelle le lui interdit; c'est un choix. Comme il a choisi, aussi, de parler de ceux qu'il a côtoyés pendant 25 ans, et non de lui. Il s'explique néanmoins sur le sujet dans l'entretien avec les Inrocks: " Sans entrer dans le débat pour savoir si notre combat était juste ou pas, en étant un minimum honnête et lucide, je dois reconnaître que des gens ont souffert. Quand le soir vous rentrez à la maison et qu'au lieu d'un mari ou d'un père vous trouvez une chaise vide, c'est une douleur qui s'apprivoise mais qui ne s'efface pas. Il faut se faire petit devant ça, éviter les déclarations indécentes qui remuent le couteau dans la plaie. (...)

J'ai commencé à lutter parce que j'étais sensible aux douleurs de l'humanité. Mon adolescence, c'était Pierre Overney, le Chili, l'espagne, le Vietnam . Malgré ces élans d'humanité j'avais fini par ne plus voir l'humain, mais seulement la fonction. Quand vous vivez dans un groupe restreint, sous pression, vous avez un point de vue sectaire, le combat justifie le combat." (...)

Il y a une quinzaine d'années, j'ai perdu quelqu'un qui m'était infiniment cher. Cette mort m'a amené à réfléchir autrement que de manière théorique à la mort des autres, à la violence dont j'avais été l'auteur ou le co-auteur. J'ai compris que la douleur et la souffrance n'appartiennent pas à un seul camp."

Et, en essayant de répondre à la question qui sous-tend votre commentaire: passer un jour la porte d'une prison vous fait prendre conscience de ce qu'est l'enfermement, avec la brutalité d'un coup de foudre. Après, on oublie ou pas.

Et on peut éprouver de la sympathie, ou plus, pour un criminel. Pour la personne, pas pour le crime. Et c'est exactement ce dont parle Régis Schleicher. La persistance de l'humanité. Bonne bibli, j'espère.

 

20/11/2010, 05:27 | Par JJMU

La réponse et les arguments sont de haute tenue. Merci. Et il est bon que le malaise ressenti puisse s’estomper. J’aurai l'occasion d'en parler de manière plus approfondie et nuancée dans un ouvrage que je prépare.

Hier soir, j’avais commencé à lire Schleicher, sans avoir encore eu votre commentaire, Dominique, et j’avoue avec plaisir que j’ai alors déjà été happé par ce style tranquille, sans effets de manche, une sorte de De Profundis en rupture avec les présupposés que j'en avais, et ça m'a séduit, réconcilié, pacifié (je crois, pour dire la vérité, que j'ai un compte à régler avec la violence, mais... c’est personnel, quoique beaucoup pourraient s'y reconnaître).

De fait, si je me décide non-violent, aujourd'hui, ce n'est pas par béatitude, c’est un acte volontaire sur moi, et acquis péniblement, au fil des années, parce que j'ai pris le parti de maîtriser ce dont je suis capable.)

20/11/2010, 07:00 | Par françois périgny

A mon tour, JJMU, de dire que votre réponse à la réponse de Dominique me tranquillise. Vous dites vous-même pourquoi. Mais j'ajouterai que je craignais une de ces polémiques vaines dont le "net" (je n'aime pas ce mot appliqué à un réseau qui n'est pas toujours net) est coutumier.

Mais ce que je voulais surtout dire c'est que votre "c'est personnel, quoique beaucoup pourraient s'y reconnaitre" me parle directement.

Il faut que je lise Schleicher.

Et relise Dostoïevski, "Crime et châtiment".

21/11/2010, 08:43 | Par JJMU

+1

21/11/2010, 09:52 | Par Marielle Billy

Merci pour le billet et plusieurs commentaires.

27/11/2010, 22:39 | Par JJMU

Chroniques de... – de Rétention, ouvrage collectif de la CIMADE 23 Novembre 2010 Par JJMU

Chroniques de rétention

01/12/2010, 20:52 | Par GMM

Bravo et merci a vous Dominique Conil, je vais me procurer le livre et j'en profite pour dire mon admiration aux hommes et femmes, forts de leurs convictions, comme Régis Schleicher., Jean marc Rouillan, Nathalie Ménigon qui assument totalement ce qu'ils sont.

J'en ai d'ailleur déja parlé dans un billet de blog il y a quelques mois.

Ils avaient compris que face a l'implacable dynamique mise en place par le capital et ses représentants nul bulletin de vote n'aurait raison de ces forces maléfiques mises en oeuvre pour ramener la population à l'esclavagisme.

La crise économique son traitement leur donne mille fois raison.

C'est pour cette raison que le régime capitaliste les maintient le plus longtemps possible en détention.

je reviens sur ce message, la violence est une réponse, la non violence en est une autre, la question est : comment faire avancer et prévaloir son idéal dans ce monde sauvage.

 

 

07/12/2010, 12:00 | Par Michel Puech

Bon... Rien a ajouter que : Merci Dominique !

16/12/2010, 20:10 | Par profil_inactif_28112

Merci Dominique Conil, je suis en train de lire ce livre, qui est vraiment extraordinaire, grâce à vous.

Cordialement.

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