Jeu.
24
Jui

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Jean-Louis Bruguière, même les paranoïaques ont des ennemis

Erreurs de date, confusions, amalgames en tous genres, les copieux mémoires du juge Jean-Louis Bruguière ont été publiés un peu vite. Histoire de voler au secours des juges d'instruction menacés ? Pas sûr, dans ce cas, que la profession lui en soit reconnaissante. Emporté par la passion, Bruguière franchit une fois de trop la ligne rouge, et une plainte en diffamation a été déposée contre lui et sera jugée en mars.

photo_1257524187665-1-0.jpg

492 pages bruguierisées, c'est le pensum. Les nombreux magistrats qui ont eu à se pencher sur les instructions du juge anti-terroriste me comprendront. Au demeurant, la plupart des journalistes de la presse française se seront bornés à explorer un ou deux chapitres - rapides - sur les affaires contestées en cours , Tibéhirine [1]ou le Rwanda,  à souvent opter pour l'interview du candidat malheureux de l'UMP aux dernières législatives du Lot-et-Garonne.

 

Et pourtant, pourtant, Ce que je n'ai pas pu dire gagne à être lu de près. On y voit en action, revendiqués, ce que Human Rights Watch nomme la « stratégie anti-terroriste qui étire l'état de droit jusqu'au point de rupture », une pensée en boucle, un itinéraire dans sa complexité...

 

Car le petit Jean-Louis a commencé rebelle. Un jour, il a fait exploser un pétard en salle de classe. « Presque un attentat ? », demande, facétieux, le journaliste Jean-Marie Pontaut qui tout au long du livre  ponctue le récit de ses « questions » ( pas une seule de dérangeante). Eh oui, le jeune homme issu d'une lignée de magistrats depuis 11 générations - une vocation familiale affirmée - a eu bien de la chance. Son papa, peu amateur de répressif, a opté pour les affaires de Sécurité sociale, afin de donner libre cours à ses vraies passions : la philosophie, les surréalistes , la peinture contemporaine. Ainsi Jean-Louis écume-t-il à sa suite les ateliers d'artistes tels que Giacometti. En mai 68, âgé de 25 ans, le voici traînant entre maos et trotskystes, mais qu'on se rassure, jamais il n'approcha une barricade, ce qui lui confère un profil d'aimable suiviste plus que de forte tête, comme il se revendique.

 

Le voici même au Syndicat de la magistrature, sur le point de mal tourner,  mais très brièvement. Il s'aperçoit que le SM est politique, «  à gauche du parti communiste », c'est dire. Ouf. Ce jeune juge qui pense que l'anti-psychiatrie était « opposée à toute mesure répressive ou contraignante » ( on évoque alors les pervers, les psychopathes récidivistes, bien sûr) n'est pas taillé pour la contestation.

 

Suivent dix-sept chapitres. Un seul est consacré aux affaires de droit commun, le reste aux affaires politiques  et au terrorisme revu par Jean-Louis Bruguière. Les lire est un défi, les énumérer une punition. Avalanche de noms, de dates, de lieux, liaisons rapides entre des faits distincts, superbe ignorance de toute décision judiciaire ( surtout celles qui ne lui ont pas convenu, fort nombreuses) , insinuations, raccourcis,  abruptes accusations assaisonnées de « sans doute »... (tiré à bout portant), de « on peut le penser », de le « bruit court alors » ( que de hauts responsables  proches de l'Elysée ont livré en pâture un indicateur assassiné peu après, en 1982 ...) Distinguer le vrai de l'approximatif, l'extrapolé du faux, l'événement certifié du raisonnement hasardeux exige de l'endurance.

 

Mais pour quiconque ayant suivi la carrière de Jean-Louis Bruguière, membre de la section anti-terroriste depuis sa création en 1986, à sa tête pendant plusieurs années, tout sonne étrangement familier.

 

Ca rappelle quoi ? Mais une instruction du même ! De celles qui faisaient marmonner les cours d'assises spéciales (les « lacunes » de l'instruction pour les uns, les « ni fait ni à faire » des autres). Le livre est l'illustration parfaite de la fameuse « théorie de la mouvance » du juge : les amis des amis des suspects sont des suspects.

 

D'où, pour ne citer qu'un  exemple, l' « Outreau de l'anti-terrorisme », le dossier Chalabi : des centaines d'interpellations et gardes à vue, 138 personnes jugées  en 1998 dans un gymnase près de Fleury-Mérogis, 55 relaxes au final ( mais après détention provisoire) , 39 à des peines de moins de deux ans ( couvrant souvent ladite détention provisoire) , les plus lourdes condamnations plafonnant à huit ans.. De quoi douter ? ( Jean-Marie Pontaut, dans un sursaut investigateur, pose tout de même la question). Que nenni. Le juge le dit, il y en a, on les a retrouvés ensuite... Mais il ne cite qu'un seul nom, celui d'un homme, qui, précisément, avait échappé à la célèbre « opération chrysanthème ».

jean-louis-bruguiere_335.jpg

Et ainsi, de page en page, se voient épinglés feu Nelly Azerad, la doctoresse de l'affaires des grâces médicales, Jacques Vergès, sur la foi des dossiers de la Stasi, ou encore les politiques socialistes, coupables de s'être précipités rue des Rosiers après l'attentat ( amusant, chez un supporter de Nicolas Sarkozy, le fait-diversier le plus rapide de France). Passons sur les bricoles, le juge ne doit pas être grand lecteur, ni spectateur de Guediguian, pour ignorer que Marcel Rayman fut un héros de la Résistance, qui figure sur l'Affiche rouge.

 

Le parcours judicaire de Jean-Louis Bruguière fut long. Sa mémoire flanche-t'elle ? Ou bien au contraire règle-t'il des comptes, estimant que les instances de jugement, en ne le suivant pas, ont failli ?

 

Tel est le cas du chapitre consacré à Action Directe, qui lui vaut aujourd'hui une plainte en diffamation. C'est un chapitre qui pullule de peut-être, sans doute, et conditionnels. Un dropping names de l'infâmie ( des gens qui apparurent dans le dossier il y a un quart de siècle, et vivent depuis loin de tout cela se voient désignés nommément). Au mépris parfait de la chose jugée ( l'arrêt de cour d'assises n'est pas même évoqué), et du droit moral à l'oubli.

 

Le juge, qui n'a pas hérité des dossiers Besse et Audran ( tiens, pourquoi ?), s'attache à la fusillade de l'avenue Trudaine, où deux policiers furent tués après rencontre inopinée avec un groupe de militants d'extrême gauche, les uns français, les autres italiens.

 

L'instruction ne fut pas exactement couronnée de succès. Au total, comparaissant devant la cour d'assises spéciale siégeant pour la première fois ( et peu encline à l'empathie avec AD, on s'en doute), trois accusés... mais pas un seul tireur. Ce que 80 témoins confirmèrent les uns derrière les autres. Au total, deux lourdes condamnations (fuite musclée en éjectant une conductrice de sa voiture, complicité) et un acquittement, celui de Claude Halfen. Les débats le montrèrent, il n'était tout simplement pas là.

 

Mais dans ce chapitre, Jean-Louis Bruguière fait comme si. Il était là, il s'est enfui avec les autres. Un lecteur innocent ne peut que comprendre que Claude Halfen est coupable. Libéré depuis des années, toujours militant, Claude Halfen et son conseil Me Thierry Lévy attaquent en diffamation : « D'un côté il mélange tout, tord le cou à la vérité sur Trudaine alors même que je n'y étais pas, que j'ai été acquitté. De l'autre, on réemprisonne Jean-Marc Rouillan, pour avoir simplement déclaré qu'il n'avait pas le droit de s'exprimer sur les actions qui lui ont valu d'être emprisonné 22 ans »,dit Claude Halfen.

 

 jack.jpg

Sur un autre plan, tout aussi intéressant, on assiste dans le livre à un pétage de plombs en direct. Ah, « cibler », « repérer », œuvrer avec la DST. Ah, rencontrer Yasser Arafat en vrai, dealer avec les affaires étrangères, s'en aller en Lybie avec un navire de guerre rien que pour soi, pouvoir évoquer « mon bureau à Washington », « Bush m'a dit que... ». Progressivement, Jean-Louis Bruguière se convainc qu'il est l'ennemi incontournable de Ben Laden. Désormais, il  a « traversé le miroir », il œuvre « au cœur du système », comme le rapporte Florence Aubenas dans un article du nouvel Obs[2].Il l'écrit : si les Usa l'avaient écouté, le 11 Septembre n'aurait pas eu lieu.On peut y voir une touche de mégalomanie.

 

Et tout ceci ne serait pas bien grave, la retraite venue, depuis 2007, juste une configuration mentale qui laisse rêveuse, si Jean-Louis Bruguière n'avait pas réussi, tant en Europe qu'aux Etats-Unis, à convaincre qu'il était désormais le meilleur spécialiste de l'anti-terrorisme, même si ses discours mêlent lieux communs et déductions un peu évidentes : le Pakistan est un chaudron. Ben oui, ben oui.

 

Pas grave, si à l'évidence, Jean-Louis Bruguière  ne caressait des ambitions. La suppression du juge d'instruction n'est « pas jouable », dit-il ( même s'il illustre assez bien,personnellement,les dérives de la fonction), il se verrait bien en recours, pour Sarkozy. Celui-ci n'est-il pas venu le décorer , en personne et dans le Lot et Garonne, le 28 septembre dernier ?

 

Lot et Garonne qui lui a infligé en 2007 un camouflet électoral. L'évocation très identité locale de ses racines, les agents du FBI invités, les rencontres avec Poutine, rien n'a fonctionné. Damned. A Marmande, on a surtout ri lorsque l'homme du terroir s'est planté en s'en allant distribuer ses tracts sur un marché... en dehors de sa circonscription. Mais on le sait, il en faut plus pour décourager le cow-boy de la galerie Saint Eloi.

 

 

Ce que je n'ai pas pu dire, Jean-Louis Bruguière, entretiens avec Jean-Marie Pontaut, Robert Laffont, 22 euros.

Lire, Human rights watch

 

Crédits photo: Lionel Bonaventure, AFP et Charles Platiau, Reuters.

[1] Lire sur Mediapart : http://www.mediapart.fr/journal/france/201109/affaire-des-moines-de-tibehirine-la-these-de-la-bavure-militaire-plausible

[2] http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2222/articles/a346416.html

Tous les commentaires

23/11/2009, 14:35 | Par Unidentified

Western mâtiné d'OSS 117, ça doit être le bouquin marrant à offrir, pour Noël, à un copain sarkoziste!

23/11/2009, 14:47 | Par leo de lune en réponse au commentaire de Unidentified le 23/11/2009 à 14:35

 

Dommage, l'histoire ne dit pas s'il a pris la peine de ramasser ses tracts dans le caniveau de sa non-circonscription.

 

23/11/2009, 16:52 | Par Gil Gosseyn

Difficile de ne pas penser à P. Desproges en lisant votre billet : "Je sais que je suis paranoïaque, mais ce n’est pas parce que je suis paranoïaque qu’ils ne sont pas tous après moi."

23/11/2009, 18:47 | Par Ben.

Lu et recommandé

Je t'embrasse , Dominique

23/11/2009, 18:54 | Par dianne

Trop fort OSS 117, il réécrit même l'histoire de l'Afrique.

23/11/2009, 21:46 | Par cabouin

Dans le milieu policier sérieux, ce monsieur n'a jamais été pris très au sérieux, justement.

La boursouflure du personnage, surtout dans le monde du renseignement, a beaucoup indisposée. N'est pas Kim Philby, ou Richard Sorge qui veut. C'était peut-être un de ses rêves. Hélas , la réalité du terrain l'a ramené à sa juste mesure.

 

 

 

23/11/2009, 22:02 | Par Dominique Conil

@ Dianne Revenir sur chacune des instructions, c'était long, long... Et surtout, d'autres l'ont fait, ou le font, bien mieux que moi: http://www.legrandsoir.info/Rwanda-l-enquete-du-juge-Bruguiere.html

Par exemple. On peut juste relever que le formidable respect du droit, et l'indépendance farouche revendiqués par le juge Bruguière, de Khadafi à Karachi, en passant par l'Algérie et le Rwanda, s'adaptent plutôt bien à la real politik.

23/11/2009, 22:53 | Par dianne en réponse au commentaire de Dominique Conil le 23/11/2009 à 22:02

Merci beaucoup pour le lien.

 

24/11/2009, 08:01 | Par kairos

Le combat contre le terrorisme ne se déroule-t-il pas toujours un peu de "l'autre côté du miroir"? Et c'est tout l'intérêt du personnage pour l'écrivain que vous êtes? Comme toujours, vous lire fait bouger quelque chose...

24/11/2009, 15:33 | Par Dominique Conil en réponse au commentaire de kairos le 24/11/2009 à 08:01

Cher Kairos, là, je vais vous décevoir, car mon intérêt est des plus limités en ce qui concerne le juge Bruguière: j'ai fait partie de ses nombreux gardés à vue, il y a longtemps.Il a d'ailleurs retrouvé face à lui l'un de ses mis en examen lors de sa campagne électorale. A force, le monde rétrécit...

Sur le combat contre le terrorisme, et l'autre côté du miroir, ce mot de terrorisme recouvre des réalités et des actes bien différents, le terme, générique, est celui de Jean-Louis Bruguière, d'une section particulière au palais de justice: pas étonnant que ce magistrat ne sache pas bien qui est Marcel Rayman, terroriste de la Résistance.

Mais vous avez raison, l'autre côté du miroir, on a bien envie d'y aller voir, et penser. Prenez donc Markus Wolf...

«Je ne peux pas dire que je suis fier de ce que j'ai fait, je ne le suis pas», déclarait-il en 1997. «Mais je ne pense pas avoir vécu pour rien.»
Né le 19 janvier 1923, Markus Wolf avait fui le régime nazi avec sa famille en 1934 et s'était installé en Russie. Son père Friedrich, de confession juive, était médecin, dramaturge et communiste.
Après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Markus Wolf était revenu en Allemagne de l'Est, où il avait participé à la création des services secrets est-allemands
Durant ses années au sein de la Stasi, sa route a notamment croisé celle d'Illitch Ramirez Sanchez, plus connu sous le nom de Carlos, emprisonné en France pour terrorisme."

Alors oui, là, on s'interroge sur ce "ne pas avoir vécu pour rien". 

 

24/11/2009, 12:19 | Par jmv

Délicieux.

26/11/2009, 23:10 | Par JoHa

J'ai croisé ce nom - Bruguière - dans le Carnet de Colette Braeckman, envoyée spéciale du Soir en Afrique. Elle dit ceci à propos du "dossier Bruguière" concernant le Rwanda.

 

Alors que le dossier constitué par le juge Bruguière s’effondre par pans entiers, que sa vraisemblance est sérieusement sujette à caution, on ne mesurera jamais assez le tort causé par les allégations qu’il contient.

http://blogs.lesoir.be/colette-braeckman/2009/04/06/appel-a-temoins-pour-la-verite/

 

S’il s’est longuement attardé sur les dépositions de témoins peu crédibles, le juge Bruguière par contre n’a guère poussé très avant l’interrogatoire de témoins français de premier plan...

http://blogs.lesoir.be/colette-braeckman/2009/04/06/dossier-bruguiere-traductore-tradditore/

 

29/11/2009, 18:17 | Par auborddufleuve

Excusez moi Joha, mais citer Colette Braeckman, réactionnaire notoire et pro Kagamé exterminateur de hutus ça fait un peu bizarre...

Et surtout pas crédible du tout.

30/11/2009, 01:01 | Par JoHa en réponse au commentaire de auborddufleuve le 29/11/2009 à 18:17

Cela ne doit pas être la même Colette Braeckman !

13/01/2010, 08:49 | Par Dominique Conil

Le 5 mars prochain aura lieu la première audience après la plainte en diffamation déposée par Jean Halfen contre le juge Jean-Louis Bruguière et le journaliste Jean-Marie Pontaut, qui co-signe

Plainte que son avocat, Me Thierry Lévy éclaire comme suit:

Quant à Monsieur Jean-Louis Bruguière, il est, si l'on peut dire, encore plus inexcusable. Ayant connu l'affaire de l'avenue Trudaine en qualité de magistrat instructeur, il a été nécessairement informé de la décision de la juridiction de jugement à la suite de l'ordonnance de transmission des pièces au procureur général dont il était l'auteur et dont il a conservé assez de souvenirs précis pour en faire une exploitation commerciale.

 

Ayant estimé, dans le cadre de ses fonctions juridictionnelles de l'époque, qu'il existait des charges suffisantes pour renvoyer Monsieur Claude HAlfend evant la cour d'assises, il n'a pas pu se désintéresser de la suite et ignorer l'arrêt rendu. Connaissant nécessairement l'issue de la procédure, il a donc volontairement privé ses lecteurs d'une information essentielle, tant du point de vue des intérêts que de l'honneur de Monsieur Claude Halfen.

 

La gravité de la faute et du dommage sera également appréciée en tenant compte de l'incessant éloge des qualités de probité et de sérieux que Monsieur Jean-Louis Bruguière'adresse à lui-même tout au long de l'ouvrage ainsi que de la dureté de ses critiques du comportement d'autrui.

 

 

En se présentant au public comme un déchiffreur des crimes les plus menaçants, un protecteur infatigable des honnêtes citoyens, un lutteur contre les ennemis de la justice et un contempteur des arrière-pensées politiques, il ne laisse aucun doute à ses lecteurs sur la valeur et le sérieux de ses affirmations.

 

Personne, le lisant, ne peut croire que Monsieur Claude Halfen n'a pas participé au crime de l'avenue Trudaine ni imaginé qu'un magistrat revêtu d'une pareille aura ait dissimulé une décision d'acquittement qui lui avait sans doute déplu."


 

 

Jean-Louis Bruguière est l'heureux lauréat du Prix Vérité, décerné à Nice le 13 décembre dernier.

Newsletter