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Le cycle économique infernal de la financiarisation de l’enseignement supérieur. "MOOC fiction"

Un récit en six phases de la financiarisation de l'enseignement supérieur et pourquoi ça ne peut que se terminer mal. Avec une phase actuelle qui est celle de la bulle des MOOC (Massive Online Open Courses), avant la prochaine phase qui est encore prospective mais probable. Le récit est délibérément international, le lecteur appportera les nuances qui conviennent selon les particularités institutionnelles de son pays ou de son établissement.

Phase 1 : Le libéralisme dénigre systématiquement les impôts et l’omniprésence de l’Etat pour faire prospérer la rentabilité financière des entreprises,  la pression est forte pour diminuer les impôts par principe,  la chasse aux coûts est lancée dans les services publics  pour éviter les déficits, mais tous les états s’endettent massivement pour compenser cette perte de ressources.

Résultat : Les crédits publics pour l’enseignement diminuent ou n’augmentent pas à la hauteur des exigences de qualification des populations, la qualité des conditions d’accueil voire des enseignements baisse,  les inégalités entre filières et établissements s’aggravent selon leur mode de financement, leurs règles de recrutement et leur notoriété.

Phase 2 : Cette inégale qualité devient indiscutable car « objectivée » dans des rankings  généralisés des lycées, des universités, des enseignants-chercheurs, des pays, etc. avec l’effet performatif des rankings que l’on connait. Tout le monde conteste par ailleurs la pertinence de ces rankings mais finit par les prendre en compte  (modèle des agences de notation) pour attribuer des aides, orienter les politiques, etc.

Résultat : la réputation de certains établissements est compromise, par la baisse des étudiants ou le tri social de fait, créant un cercle pervers de baisse de la qualité, sans ressources compensatrices sauf augmentation massive des frais d’inscription pour les institutions qui le peuvent ou selon les politiques nationales. L’attractivité de ces établissements qui peuvent majorer les frais d’inscription sans plafond est accrue. Toutes les recherches, les formats pédagogiques, les structures d’établissements sont standardisées selon certains critères dits internationaux avec élimination de la diversité y compris linguistique ou conceptuelle.

Phase 3 : Une  pression maximale s’installe sur les étudiants et leurs familles pour s’inscrire dans les meilleures universités selon le ranking énoncé, universités qui sont toutes à coûts de scolarité élevés. L’industrie financière sauve la situation en  proposant des  crédits sur plusieurs années pour tous les étudiants.

Résultat : La formation se retrouve financiarisée avec la création d’une bulle de crédit  car on prête même à des étudiants qui seront peu solvables, mais cet endettement généralisé profite aux établissements financiers prêteurs et met les étudiants en position précaire dès leur départ dans leur vie active. Le crédit a pénétré l’université comme il l’a fait pour les consommateurs et les états, dès lors qu’on a comprimé les salaires et les impôts pour accroitre la valeur pour l’actionnaire.

Phase 4 : La pression est continue sur tous les autres établissements pour diminuer leurs coûts et trouver de nouvelles ressources, la compétition ne se limite plus aux tarifs et aux réputations, elle se transforme en chasse aux étudiants partout ailleurs dans le monde et les  plate-forme en ligne de cours en masse ( MOOC) sont un bon levier pour cela.

Résultat : Quelques investisseurs américains (Coursera, Udacity) mettent sur pied des plates-formes pour profiter de la rente de réputation de quelques grandes marques universitaires pour pouvoir capter le public large sous la forme classique du marché à double versant : gratuit pour attirer le public, puis premium dès qu’il y a certification, ou rémunéré par la publicité ou le commerce des données des étudiants.

Phase 5 : Les universités du monde entier se trouvent mises sous pression pour répondre à un tel challenge qui aboutirait à les priver des étudiants solvables ou à faire disparaitre leur propre rôle de formateur  spécifique  à leur pays, à leur langue ou à leur approche pédagogique. Toutes prennent des initiatives désordonnées et précipitées ainsi que les gouvernements en craignant "le retard".

Résultat : Une offre pléthorique de cours est mise en ligne, tous standardisés selon les critères des MOOC des investisseurs et reposant sur de la vidéo sans innovation pédagogique, pour des contenus standards prétendument  universels. Les investissements sont énormes et demandent un endettement pour les établissements publics ou sans ressources privées suffisantes,  pour des résultats limités car la concurrence est sévère,  les taux d’abandon sont élevés, le public mesurant la faible qualité des produits proposés à l’exception des plates-formes qui présentent des cours de célébrités académiques ou qui offrent une certification des institutions déjà réputées. Les enseignants se révoltent contre ces propositions (Duke, Amherst, San José, etc.) qui disqualifient leur propre rôle et qui siphonnent des ressources au détriment de l’enseignement ordinaire.

Phase 6 (futuriste) : Les investissements réalisés se retrouvent nettement moins rentables que prévus car les coûts de production  et surtout d’animation pédagogique des groupes d’étudiants sont nettement plus élevés pour ceux qui veulent malgré tout atteindre une qualité dans ce domaine. Les investisseurs perdent leur mise et/ou abandonnent brutalement les plates-formes récemment créées en demandant des aides publiques sous peine de fermeture immédiate alors que tout le système d’enseignement est devenu dépendant de leur offre. La bulle des MOOC explose. La bulle de l'endettement étudiant explose car toutes ces dettes ont été titrisées à outrance sans référence aux risques réels qui apparaissent au grand jour quand les étudiants ne peuvent plus rembourser leurs prêts. L’enseignement supérieur a cru trouver un raccourci à son sous-financement public et se retrouve pris dans un piège financier analogue aux pays étranglés par les banques qu’ils ont voulu sauver alors qu’elles avaient spéculé sur leurs dettes.

Résultat : Les faillites d’universités se multiplient avec arrêt des paiements des salaires ou des charges. Les universités doivent recycler des contenus devenus inadaptés, des personnels embauchés sans modèle économique sérieux, le cimetière des innovations dans l’enseignement à distance se peuple de nouveaux cadavres, la culture numérique n’a pas avancé chez les enseignants qui étaient hostiles au départ et a reculé chez ceux qui étaient enthousiastes parce qu’on leur avait promis un eldorado fondé notamment sur leur propre notoriété (enseigner à 100000 personnes à la fois, le rêve d’avoir ses 15 minutes de célébrité mondiale distribuées en autant d’étudiants).

Conclusion : C’était l’acmé de ce qu’on avait appelé la « société de la connaissance » à Lisbonne en 2000, quelques mois avant l’effondrement de la bulle internet. Bref, réfléchissons-y à deux fois avant de lancer des investissements sans avoir aucune idée originale et aucun esprit d'innovation autre que de répondre à la pression des plates-formes américaines ou pour trouver de nouvelles ressources  à tout prix.

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17/05/2013, 14:56 | Par olivier ertzscheid

Merci pour ce billet. Je me suis permis d'en reprendre de larges extraits dans ma propre analyse et prospective sur le sujet : http://affordance.typepad.com//mon_weblog/2013/05/de-qui-se-moocs-ton.html

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