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Sortir de la tribu pour défendre des valeurs universelles

Je voudrais revenir sur le débat entre Meïr Waintrater et moi sur Facebook à propos de l’« Affaire Prasquier », et pousser un peu plus loin la réflexion. Sur les faits, il n’existe plus le moindre doute. Le 20 décembre, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) accuse Salah Hamouri, à peine libéré de près de sept ans de prison, d’avoir déclaré que le rabbin « Ovadia Yossef mérite la mort ». Non seulement le texte de la première dépêche de Reuters ne rapporte pas ces paroles, mais elle est aussitôt annulée par l’agence, qui en publie une seconde démentant sans ambiguïté les propos prêtés au jeune Franco-Palestinien. Ce que lui-même avait fait immédiatement…

 

Et pourtant, quinze jours plus tard, Richard Prasquier n’a toujours pas informé les lecteurs du site du CRIF qu’il s’était trompé, encore moins présenté ses excuses à l’intéressé, et même pas pris ses distances avec des sites d’extrême droite qui se réclament du judaïsme et appellent au lynchage de Salah Hamouri. Ce silence est politiquement et moralement insupportable : il faudra bien que le président du CRIF en sorte – ne serait-ce que devant le tribunal, où, a annoncé le Comité de soutien, il sera poursuivi.

Comment, cela dit, expliquer que Meïr Waintrater se refuse à critiquer l’attitude de Richard Prasquier ? Encore une fois, le fait qu’il ait lui-même été victime d’une décision arbitraire du Fonds social juif unifié – la suspension de L’Arche, la « revue du judaïsme français » qu’il dirigeait depuis longtemps – explique sans doute conjoncturellement cette loyauté, à mon avis bien mal placée. Mais allons plus loin, car mon désaccord avec lui me semble de caractère plus fondamental.

Je citais hier l’appel lancé par une centaine d’intellectuels arabes au début des années 2000 contre la multiplication, à l’époque, d’actes de violence antisémite : « Nos partenaires et nos partisans les plus précieux – écrivaient-ils – sont les Israéliens et les juifs qui œuvrent aux côtés des Palestiniens contre l’occupation, la répression, la colonisation, et pour la coexistence de deux États souverains palestinien et israélien. Un bon nombre d’entre eux ont une histoire familiale tragique, marquée par l’Holocauste. À nous de leur rendre hommage et de les rejoindre sur cette ligne de crête qui consiste à savoir quitter la tribu quand il s’agit de défendre des droits et des libertés universels ([1]). »

Près de dix ans après, ce texte me paraît toujours autant visionnaire. C’est, pour ma part, sur cette ligne de crête que j’essaie – car ce n’est pas toujours facile – de réfléchir, d’écrire et d’agir. Et là réside sans doute ma divergence avec Meïr Waintrater et un certain nombre de Juifs de gauche, dont j’apprécie par ailleurs l’engagement : leur réflexion reste plus « tribale » qu’ « universaliste ». Selon moi, le conflit israélo-palestinien doit être analysé et résolu sur la base du droit international, en rejetant toute prétention à l’« exception ». De même, l’antisémitisme doit bien sûr être combattu, mais au même titre et en même temps que les autres formes de racisme, islamophobie comprise, en refusant toute hiérarchisation.

Répondant, sur mon « mur » Facebook, à Nebbia Zoutat, Meïr Waintrater affirme : « Si les défenseurs des droits des Palestiniens, dont je respecte le combat et avec qui je partage un certain nombre de valeurs, étaient plus sensibles à la défense des droits des Juifs israéliens, le dialogue serait bien plus aisé. » Mais qui, cher confrère, défend les droits des Juifs israéliens ? Benyamin Netanyahou, Avigdor Lieberman, Ehoud Barak et leurs partisans, qui entraînent Israël vers le suicide ? Ou les militants pacifistes et anticolonialistes israéliens ainsi que ceux qui en sont solidaires, pionniers d’une paix fondée sur la décolonisation, la liberté et l’égalité ?

C’est bien pourquoi, en ce qui me concerne, je récuse l’étiquette de « pro-palestinien » : je me considère comme « pro-droit international », car seul ce dernier permettra de répondre aux aspirations de l’ensemble des hommes et des femmes qui vient sur cette terre endeuillée depuis plus d’un siècle. Bref, le problème n’est pas d’« équilibrer » notre approche, mais de la fonder sur des valeurs universelles. Celles-ci doivent nous amener à condamner sans appel l’occupation et la colonisation des Territoires palestiniens avec leur cortège de crimes, mais également la répression brutale du mouvement des peuples arabes en lutte pour la liberté et la dignité. De même, elles rendent insupportables les cris de « mort aux Juifs ! » qui viennent d’accueillir Ismail Haniyeh à l’aéroport de Tunis ([2])…

Ce qui m’amène à une autre remarque, qui concerne, elle, le mouvement de solidarité. À mes yeux, ce dernier ne peut plus pratiquer l’inconditionnalité qui fut, autrefois et trop longtemps, la règle. La défense de l’Union soviétique, bastion du socialisme, impliquait, selon certains, l’acceptation du Goulag ou de l’intervention en Hongrie. L’enthousiasme pour la Révolution culturelle chinois taisait les millions de victimes de celle-ci. L’attachement à la Révolution cubaine bâillonnait toute critique de la répression contre les dissidents ou les homosexuels…

Cette tradition persiste, hélas, sous la forme de réflexes dommageables. Je pense à la difficulté qu’ont éprouvé certains à critiquer les pratiques autoritaires de l’Autorité palestinienne et du Hamas – comme si notre solidarité allait à ces appareils, et non au peuple palestinien et à ses droits. Plus récemment, les illusions sur le caractère anti-impérialiste ([3]) du régime de Bachar Al-Assad ont gêné le développement de la solidarité avec le peuple syrien massacré et torturé par un pouvoir barbare…

Dans un mouvement de solidarité lucide et critique, parce qu’universaliste, les Français d’origine, de religion ou de culture juive ont évidemment toute leur place. En tout cas  ceux qui – comme je l’écrivais dans Le Mal-être juif ([4])  – « refusent de laisser les ultras, ulta-nationalistes comme ultra-orthodoxes, confisquer le judaïsme. Entre Spinoza et ses juges, ils n’hésitent pas. Ils éprouvent plus de nostalgie pour Martin Buber que pour Vladimir Jabotinsky, pour le Bund que pour le Betar, pour la MOI que pour l’UGIF ([5])… » Il es temps, plus que temps, de dire – et de prouver – que le CRIF ne parle pas « en notre nom ».


([1]) Cf. Le Monde, 10 avril 2002.

([2]) Cf. http://www.youtube.com/watch?v=x321iDqPySM&feature=youtu.be

([3]) Et pourtant la Syrie baasiste n’a plus tiré un seul coup de fusil contre Israël depuis 1973. En revanche, son intervention au Liban, en 1976, a commencé par le massacre du camp palestinien de Tal Al-Zaatar… 

([4]) Le Mal-être juif. Entre repli, assimilation & manipulations, Agone, Marseille, 2002.

([5]) Philosophe et théologien (1878-1965), Martin Buber prônait État binational – judéo-arabe – en Palestine. Fondateur du sionisme révisionniste (1880-1940), Vladimir Zeev Jabotinsky prônait la constitution d’une « muraille d’acier » afin d’imposer aux Arabes la création d’un État juif sur les deux rives du Jourdain. Le Bund était l’Organisation social-démocrate des ouvriers juifs. Fondé par Jabotinsky, le Betar bénéficiait de l’aide de l’Italie fasciste. C’est dans les groupes de la Main d’œuvre immigrée (MOI), constituée par le Parti communiste français en 1923, qu’on été recrutés les premiers groupes de résistance armée, majoritairement composés de Juifs, d’Arméniens et d’Espagnols. Créée en 1941 par Vichy, l’Union générale des israélites de France (UGIF) a été critiquée pour sa collaboration avec l’Occupant.

Tous les commentaires

Je n'ai pas trouvé ce que le "livre magnifique" de Shlomo Sand pouvait apporter, sauf de nouvelles questions......sans réponse. Ceci dit nombre de mes amis un peu judéiphobes s'en sont délectés.

Le fait est que ce livre n'apporte rien de nouveau car tout cela est connu depuis fort longtemps. L'auteur le dit d'ailleurs lui-même. Un autre livre du même auteur est beaucoup plus novateur : Les mots et la terre - les intellectuels en Israël.

 

Toutefois, le concert d'imprécations que Comment le Peuple juif fut inventé a provoqué (sans que nul ne conteste quoi que ce soit de son contenu historique) montre à quel point sont fragiles, les mythes sur lesquels repose l'idéologie nationale israélienne.

J'ai globalement bien apprécié votre article, mais une partie de celui ci me semble obscur, faisant appel a des informations que je ne connais pas ou que je ne maitrise pas  :

//// Comment, cela dit, expliquer que Meïr Waintrater se refuse à critiquer l’attitude de Richard Prasquier ? Encore une fois, le fait qu’il ait lui-même été victime d’une décision arbitraire du Fonds social juif unifié – la suspension de L’Arche, la « revue du judaïsme français » qu’il dirigeait depuis longtemps – explique sans doute conjoncturellement cette loyauté. 

Quel rapport entre le "Front Social Juif Unifié et les déclarations de départ du jeune franco-palestinien ? 

Ma phrase, vous avez raison, était sans doute elliptique. Permettez-moi de l'expliciter. 

Meïr Waintrater a dirigé pendant des années "L'Arche", "revue du judaïsme français", que le FSJU a suspendue arbitrairement. Et je ne sache pas que le CRIF ait refusé cette décision. Vu ce contentieux, politique mais aussi personnel, j'ai écrit que les scrupules de notre confrère vis-à-vis de Richard Prasquier étaient à son honneur.

Sauf qu'en l'occurrence sa loyauté est mal placée: depuis plus de deux semaines, le président du CRIF sait que ses accusations contre Salah Hamouri n'avaient pas de fondement. La dépêche corrigée de l'agence Reuters ne comporte pas la moindre ambiguïté. En ne rectifiant pas son éditorial du 20 décembre, en ne présentant pas ses excuses au jeune Franco-Palestinien et, pis, en ne dénonçant pas les appels au lynchage lancés contre lui par des sites d'extrême droite se réclamant du judaïsme, Richard Prasquier ne déshonore pas que lui, mais aussi l'institution qu'il préside.

Voilà pourquoi, à mon humble avis, Meïr Waintrater devrait rérpouver ce silence. Parce que ce dernier est politiquement et moralement scandaleux. Parce qu'un journaiste se doit d'observer la déontologie de notre profession. Et parce qu'un homme du "sérail" devrait avoir le courage de le dire clairement. Il est temps d'en finir avec le "Right or wrong, my country" - en l'occurence, "my CRIF"... 

Je comprend mieux, effectivement ! Moi j'aurais tourné ça autrement. 

Y a-t-il quelque part un exposé détaillé de l'affaire ?

Nous manquons en France d'une étude sur le lobby pro-israélien comparable à celle de Mearsheimer et Walt sur les Etats-Unis.

Merci pour ce superbe texte. J'adhère totalement à cette façon de voir : soyons pro-droit international. Partout. Les droits des peuples en priorité.

Cordialement,

Raoul 

 

Je me demande si, d'un point de vue juif, ce n'est pas en intégrant la tribu, en la ré-intégrant, que l'on accède aux valeurs universelles.

Voir, pour ceux que ça intéresse le Moïse devenu grand revint parmi les siens (Exode

A toutes fins utiles...

A propos du CRIF... lire Jean Daniel - La nocivité du CRIF)

 

 

Comment se fait il qu'il n'existe qu'une seule association d'envergure en France ?

Pourquoi n'y a-t-il pas eu sécession au sein de la communauté ?

 

Il ne faut pas quitter  cette fraction de la tribu à moitié,  en continuant de ménager l'éthiquement déjà inadmissible. Alors que les sionistes  - , mais pas les disciples de Buber, Magnes, Kavislky, Szold, Simon,  etc - se servent fallacieusement pour revendiquer leur speudo légitimité  d'un vote faussé : moins de 24 « Yes » libre sur 56 « présents ». Et encore parce que certains ignoraient que le fourbe  Ben Gourion n'avait pas la moindre intention de respecter les quatre clauses à leurs yeux indissociables de ce qui n'était qu'une recommandation.


L'antisémitisme, c'est en fait de l'antijuivisme puisque les Palestiniens sont aussi des sémites ; l'islamophobie, c'est, en fait, la crainte des adeptes d'une certaine vision de l'islam, comme il y a diverses visions du judaïsme; une crainte   qui peut être justifiée, sans que cela aille jusqu'à la haine de tous les musulmans ou mysislamisme.


Le choix du juste mot pour la juste chose

 

«  pionniers d’une paix fondée sur la décolonisation, la liberté et l’égalité ? » Les Palestiniens patriotes n'ont pas besoin de paix, puisqu'il n'y a pas guerre, pas deux états, pas deux armées en présence . Ils ont besoin et droit  de Justice dans le sens de l'ODSG et d'Omar Barghouti


Et il m'étonnerait fort, M.Vidal, que vous signez un jour la pétition de l'ODGS


«  je me considère comme « pro-droit international » Dans ce cas M. Vidal, relisez Henry Cattan, et vous serez peut-être obligé d'admettre que , non, vous n'êtes pasdu tout  « pro-droit international ». même sans prendre en considération le vote falsifié ci-dessus évoqué qui n'était pas conforme à l'article 12 de la Charte de l'ONU.

le choix du mot juste pour la juste chose ?

antisionisme

Je ne me sens ABSOLUMENT pas représenté par le CRIF, mais

peut être faudrait il donner à Mr Prasquier un droit de réponse oral, juste 

pour voir comment il s'en sort.. Je dis oral parce que sinon,

il peut demander à quelqu'un d'écrire à sa place....

Des gens comme vous j'en rencontre beaucoup et je repose ma question.Pourquoi n'y a -t-il qu'une association représentative ? Surtout si elle ne représente pas tout le monde ?

Cordialement 

C'est en effet, chère Leila, une question, voire LA question...

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