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La surprise du Prix Carbet de la Caraïbe
Pour son vingtième anniversaire, le Prix Carbet de la Caraïbe a créé la surprise. Le 12 décembre 2009, en Martinique, son jury international, présidé par le poète Edouard Glissant, a distingué non pas une œuvre littéraire, mais une vie humaine. De ces vies qui inspirent l'imaginaire des peuples. En l'espèce, celle d'Alain Plénel, dont l'attitude, il y a un demi-siècle, face à la répression coloniale des émeutes de décembre 1959, reste dans les mémoires antillaises.

Alain Plénel était alors vice-recteur de la Martinique, en charge de l'éducation nationale dans cette île volcanique, département français des Amériques. Je suis son fils, et j'ai grandi jusqu'à l'âge de dix ans en Martinique qui est donc mon pays d'enfance. Invité à participer à l'étonnante semaine imaginée par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau pour le vingtième anniversaire du Prix Carbet, j'ai eu la surprise de recevoir, en l'absence d'Alain Plénel, le prix qui l'honorait, durant une soirée toute d'émotion tenue à l'hôtel de région de la Martinique, en présence du président du conseil régional, Alfred Marie-Jeanne.
Sur Kadyotv, le site créé par Hélène Eloi-Blezes, on peut revoir ici l'événement. Ou encore, sous un autre angle, en visionnant cette vidéo réalisée par Guillaume Robillard pour l'Institut du Tout Monde:
Je reviendrai les jours prochains sur cette parenthèse antillaise où, au croisement de la poétique et de la politique, j'ai eu le sentiment que le Tout-Monde vibrait sur un petit pays en forme d'île tandis qu'une vieille nation continentale, supposée grande, la France, s'étiole, se recroqueville et s'épuise sous le règne sarkozyste. Dans l'immédiat, on lira ci-dessous les attendus du jury, lus par l'écrivain et poète guadeloupéen Ernest Pépin, lequel jury vient aussi bien de Trinidad que de Tunis, de Cuba que du Brésil, du Québec que de Guyane. Ils sont suivis du message de remerciement envoyé par Alain Plénel et que j'ai donc lu en son nom, après avoir reçu le prix des mains de Mantia Diawara, universitaire à New York et Malien du Tout-Monde.
Attendus du Prix Carbet de la Caraïbe 2009
C'est par leurs blessures que les nations s'expriment.
1959 fut la porte d'entrée d'une nouvelle histoire des Caraïbes. Je dis bien la porte d'entrée car les années 1960 furent traversées par de nombreux bouleversements dont l'un des derniers fut le massacre de guadeloupéens en Mai 1967 alors qu'ils réclamaient une augmentation de leurs salaires.
Pour en revenir à 1959, comment oublier que des étudiants martiniquais furent tués et que ce fait a remis singulièrement en cause la donne issue de 1946 : date de la départementalisation. Suivirent les procès de l'OJAM, le Front Antillo-Guyanais, la naissance du GONG, les indépendances de nombreux pays de la Caraïbe et de l'Afrique.
Comment oublier également qu'il se trouva un homme, fonctionnaire de l'Etat français, qui sut faire le choix de la dignité, de la fraternité, de la solidarité face à une situation où le colonialisme durcissait ses positions dans un contexte où la guerre d'Algérie, l'arrivée de Fidel Castro à La Havane, semaient nombre d'inquiétudes parmi les possédants.
Cet homme là, non seulement n'approuva pas les exactions mais encore proposa de donner à un établissement scolaire le nom de Christian Marajo. C'était pour l'époque un tremblement de terre, que ce juste paya cher tout au long de sa carrière.
Il y a là une conscience à l'œuvre dont tout nous donne à croire qu'elle est un symbole. Symbole d'un anti-colonialisme. Symbole d'une foi en un autre avenir. Symbole d'une idée noble des rapports entre les sociétés.
Il nous semble, que les questions posées par les mouvements sociaux de 2009 en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane donnent un éclat particulier au message de 1959. Souvenez-vous que dans un mouvement de crispation, l'Etat promulgua l'ordonnance de 1960 qui soumettait tout fonctionnaire jugé subversif à la sanction d'une mutation d'office, ce dont furent victimes trois enseignants martiniquais, Guy Duffond, Georges Mauvois et Armand Nicolas. Il nous semble, qu'il y à la, à nouveau, un tremblement, une interpellation, qui en appelle à la conscience et qui oblige au respect.
Nous, jury du Prix Carbet, croyons fermement que l'imaginaire, la poétique, la conscience, sont les seules crêtes d'où le monde est vraiment visible, les piliers sur lesquels reposent la beauté du monde, les leviers qui permettent de soulever les montagnes de l'injustice.
Ce Prix Carbet 2009 a décidé d'honorer un principe, une vie, un exemple. Un geste. Une conscience. La bonne conscience peut être anesthésiante. La mauvaise conscience crée des enfers solitaires. La conscience ouverte est de l'ordre de la Relation.
C'est cette dernière qui fait sens pour nous et nous invite à considérer le signal fort que cet homme envoya en 1959 en faisant comprendre que les victimes de cette guerre incarnaient et manifestaient un rempart contre la barbarie.
Cinquante ans après, alors que rôdent tant de démons, que se multiplient tant d'appels à la justice, que se soulèvent tant d'espérances, il nous a paru faire acte non seulement de mémoire mais encore de la plus haute des exigences esthétiques en décernant à M. Alain Plénel, et à l'unanimité, le Prix Carbet de la Caraïbe 2009.
Cela revient, pour nous, à ouvrir le grand chantier d'un renouvellement du Prix Carbet qui, désormais s'engage dans le champ turbulent du Tout-Monde en recherchant une poétique qui sans déserter le champ littéraire illustrerait la diversité de l'expression humaine et l'audace des esthétiques du XXIème siècle.
Message de remerciement du lauréat, Alain Plénel
Adolescent à Rennes en Bretagne, je voyais souvent au grand jardin du Thabor une stèle dédiée à Vaneau et Papu, deux polytechniciens qui, comme 300 autres jeunes, furent tués au cours des journées de juillet 1830. C'est ce souvenir qui me revint en mémoire, voici cinquante ans, alors que je coupais le ruban d'inauguration d'une nouvelle école au Morne-Rouge. Très ému par la mort injuste et inadmissible du jeune Christian Marajo, âgé de 15 ans, le 21 décembre 1959 à Fort-de-France, je ne pus m'empêcher de comparer les « Trois Glorieuses » de Paris et de Martinique. Mêmes frustrations des jeunes et même aspiration romantique à l'émancipation, au progrès et à la liberté.
Cinquante ans, c'est peu de chose dans la longue durée de l'histoire. A tel point qu'à mes yeux, les événements de février 2009 sont les conséquences des événements de 1959. Il faut toujours du temps aux prises de conscience, du temps pour réviser les idéologies installées, en l'occurrence, celle de l'assimilation de 1946, dont les « Trois Glorieuses du peuple martiniquais » marquèrent, en 1959, le premier ébranlement. De même, si le 22 mai 1848 a marqué la fin officielle de l'esclavage, nous savons bien que la fin de la servitude n'a été réalisée qu'avec l'insurrection du Sud en 1870. Oui, de 1959 à 2009, c'est une même trace. Et en 2009, tout le monde a compris, même ici en Europe où je vis, que les Antilles ne changeront que lorsqu'il y aura une transformation profonde des structures sociales.
A l'époque, certains, mal intentionnés, virent là l'occasion de régler son compte à une jeunesse frondeuse qui, non plus sur la plantation, mais en ville même, défiait la domination d'une caste. Et ils s'empressèrent de mettre en cause ses éducateurs, ceux qui formaient cette jeunesse, l'ouvraient au monde et aux autres et, surtout, lui faisaient entrevoir des idéaux de liberté et d'égalité que la réalité quotidienne trahissait. On commença donc (car bien d'autres actes de répressions suivirent) à frapper à la tête, celle du responsable administratif de l'Education, le vice-recteur que j'étais.
Je garde pour toujours en mon cœur le souvenir de la solidarité qui m'a alors été témoignée par le peuple martiniquais, et notamment ses éducateurs, face à cette épreuve qui devait déterminer toute ma vie. Cinquante ans plus tard, en ce mois de décembre 2009, c'est aux instituteurs, aux professeurs, à tous les enseignants des Antilles, ces patients porteurs de lumières, que doit revenir le mérite de recevoir ce prix prestigieux. Je les associe donc dans l'honneur qui m'est fait, en ce vingtième anniversaire du Prix Carbet, ce prix qui symbolise toute la vitalité de la Caraïbe, de ses peuples et de leurs imaginaires.
Cette mer Caraïbe que bien des fleuves ont enrichie... Trop souvent fleuves de larmes, fleuves de sang, mais aussi fleuves d'amour. C'est l'un de ces fleuves qui me fit connaître Edouard Glissant et je me souviens avec émotion de mon enthousiasme quand, en 1958, je découvris La Lézarde, symbole d'une subtile et poétique étude de l'âme martiniquaise, et de mon désir de le faire partager au plus vite avec mes amis de Martinique.
Plus tard, au delà d'un océan et non plus d'une mer, nous nous retrouvâmes alors que nous animait ce même désir de voir couler l'onde bienfaisante de l'émancipation. C'est un chemin de lente impatience, et Edouard Glissant le sait mieux que quiconque pour en avoir fait la matrice de son œuvre. Je le remercie chaleureusement de cette occasion, inattendue et imprévisible comme le Tout-Monde, de lui témoigner de ma durable amitié et de ma profonde admiration.
Je voudrais dire enfin au jury que, pour moi peu porté sur l'écriture mais géographe admirateur des paysages, historien soucieux des mémoires, et surtout homme curieux des richesses humaines, il réunit un trésor. Dans le divers qui le tisse, ce Prix Carbet porte une promesse. Une promesse, encore inaccomplie, mais déjà féconde. La promesse que, dans ce diadème, encore incomplet, de Cuba à Curaçao, de Port-au-Prince à Port-of-Spain, s'enrichissent et se renforcent tous les espoirs qu'un jour, toutes ces perles enfin réunies, l'archipel caraïbe offre au Tout-Monde le plus beau des cadeaux.
Je remercie, avec autant de surprise que d'humilité et de sentiment, ceux qui me font cet insigne honneur et, comme le poète Mallarmé, je vous salue, « moi déjà sur la poupe, vous, l'avant fastueux qui coupe le flot de foudres et d'hivers ».
Alain Plénel à l'aéroport du Lamentin, lors de son départ de Martinique, le 30 janvier 1960


Tous les commentaires
"...que ce juste paya tout au long de sa carrière..."
C'est heureux que cet hommage soit arrivé du vivant de ce "juste":
"Le crayon de Dieu lui-même n'est pas sans gomme" Aimé Césaire
Lorsque j'avais tourné ma série intitulée "Le miroir colonial" dans les années 80,j'avais eu le grand honneur de rencontrer Aimé Césaire,qui m'avait parlé d'Alain Plénel. C'est pourquoi je ne suis pas surpris d'apprendre que lui soit attribué le prix Carbet. Je m'en réjouis.
Je suis ravi que ce prix ait été décerné à Mr PLENEL qui n'a pas hésité à l'époque à prendre position contre ce qu'il considérait comme une injustice.
Je suis ravi que ce prix ait été décerné à Mr PLENEL qui n'a pas hésité à l'époque à prendre position contre ce qu'il considérait comme une injustice. Quel bonheur
quelle famille, ca donne de la graine! Par contre, je ne sais pas pourquoi, mais je suis un peu déçu que votre papa n'ait pas de moustache.
Dans ces temps si difficiles que nous vivons, c'est un peu comme une lumière, une espérance que représente pour moi ce prix. Il redit, s'il en était besoin, que la richesse nait de la diversité. En cet instant, j'ai le sentiment que la Martinique nous rappelle aux vraies valeurs de notre civilisation, à commencer par le respect de la dignité des hommes. A nous qui, ici en Métropole errons, essayant de nous débarrasser de ce bling-bling que, sans cesse, on nous jette à la figure.
Avec aussi, bien sûr, au delà, toute en pudeur, les mots d'un fils sur son père. Encore une vraie valeur!
En regardant la vidéo, j'entends pleurer Edwy Plénel et suis profondément touchée par cette émotion si intense. Les pleurs d'Edwy Plénel pour son père, ce sont pour moi les pleurs du monde entier que personne ne veut entendre. Et la mère en moi a envie de bercer ce tout petit, en fermant les yeux.
Silence.
Si profondément révoltée au fond.
Magnifique séquence en lien.
Et si comme Alain Plenel, tous les enseignants disaient NON. Et si les Français les soutenaient ? Le projet de saccage de leur formation joint au projet de saccage des contenus est une entreprise sauvage de destruction de l'intelligence collective. Il serait peut-être temps que la résistance s'organise vraiment... Il ne manque pas de justes dans ce pays...
vous avez mille fois raison ,Diane, dans votre analyse.
mais il est plus facile de soumettre des gens incultes que trop informés n'est ce pas ...
Mithra, permettez de faire miennes vos paroles.
Ma fille qui vit en Martinique m'a appris la nouvelle le jour meme.Exaltée.
Moi aussi , vieille instit.
Lueurs d'espoirs. Franchiront-elles l'océan?
.
Oser dire : "Non ! " pendant qu'on le peut encore n'est-il pas un devoir du citoyen, plus encore qu'un droit ? Goca, philosophe mineur.
L'émotion d'Edwy et toutes ses lettres de noblesse rendue à la Fonction Publique, un homme digne honoré par des gens dignes...Grand moment.
Bonjour Edwy!!!
Respects!!!!
....je me disais bien en t'écoutant sur France info ce samedi qu' il y avait dans ta voix une vibration particuliére.....
Bravo aux Plenel et félicitation!!!!!
MERCI pour tout les citoyens du Monde et pour le coup ceux de la caraibe en particulier
Victor Matime(1960)
Woulo Bwavo Messieurs PLENEL père et fils ! Je transfère votre article à tous mes compatriotes !
Edwy parlez-vous un peu le créole ? Quels souvenirs gardez-vous de vos 10 années en Martinique ? Vous sentez-vous concerné par les revendications sociales (anti-pwofitasyon) des Martiniquais, Guadeloupéens et Guyanais ?
Sans niaise flatterie, merci pour vos réponses !
Rèspé é Lanmytié !
Vous avez ce jour là prononcer le mot fraternité d'un façon qui en indiquait toute la force. René Char disait : "Dans mon pays on n'interroge pas un homme ému". Vous l'étiez.
Merci aujourd'hui du courage de médiapart