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Prostitution, trafic de femmes et d'enfants en Asie (entretien avec Pierre Le Roux, Actualité de l'histoire, n°2, nov 2011)

Eric MICHEL, pour ACTUALITE DE L’HISTOIRE : En 2006, Pierre Le Roux, vous avez lancé le projet d’un Observatoire international sur l’esclavage et la traite humaine. Le constat qui suit, sans concession, est le résultat inédit d’une enquête de plusieurs années sur un terrain bourbeux, dans les sociétés concernées et parmi les trafiquants, par le fin connaisseur de l’Asie du Sud-Est que vous êtes, dénué de moyens mais non de patience et d’un don certain d’observation. En quoi est-il dérangeant ?

 

Pierre Le Roux : Car il peut remettre en question nombre de dogmes, notamment au sein des agences internationales et onusiennes et des ONG luttant contre le trafic humain : en gros, chez la plupart des « experts ». Récemment, la prostitution de masse et le trafic des femmes et des enfants provenant de sociétés pauvres et de pays émergents ont pris une ampleur sans précédent, particulièrement en Asie du Sud-Est, comme si cette aire constituait un terreau privilégié pour leur croissance effrayante. Pour bien saisir l’ensemble de ce phénomène complexe il faut également inclure, outre l’asservissement sexuel, d’autres crimes comme la servitude au travail, les migrations illégales, le trafic d’organes, l’adoption d’enfants dans des conditions étranges, la drogue... Cette traite relève purement et simplement de l’esclavage. Parce que l’exploitation sexuelle y domine, ce « bétail humain » peut être qualifié de « bois de rose », à l’image et en souvenir des esclaves originaires d’Afrique noire jadis appelés « bois d’ébène » par les négriers et planteurs qui les achetaient à bon prix aux Amériques, aux Antilles, aux Mascareignes, à Zanzibar...

 

A.H. : Pour autant, mondialisation, pauvreté endémique et pénurie économiques expliquent-elles seules ce désastre ?

P. L.R. : Non. À cela s’ajoute une compréhension erronée de l’histoire et de la morphologie de sociétés souvent perçues comme « tribalisées ». L’écart des réalités économiques et politiques du monde et l’impact de la globalisation sont les premières et quasi seules explications retenues par les agences citées, qui ne voient que les aspects socio-économiques, au détriment de facteurs culturels et historiques plus difficiles à saisir en raison de l’extrême spécialisation disciplinaire qui caractérise notre époque. La réalité est différente. Pour l’Asie du Sud-Est, ce phénomène composite, très mal connu et en progression rapide, profite surtout de causes culturelles déterminées et précises, intrinsèquement liées à l’histoire de la région et à la mosaïque des sociétés, grandes ou petites, qui l’habitent. La verticalité des relations politiques, la forte stratification sociale, la rémanence de l’engagement des personnes et de l’esclavage, le prix de la fiancée comme compensation financière à l’alliance, l’importance sociale et culturelle du sacrifice, de la dette cultuelle, la nudité corporelle traditionnelle liée au climat et une très libre sexualité non dénuées de pudeur, caractérisent en effet l’Asie du Sud-Est ancienne et contemporaine.

Ces facteurs culturels venus des temps anciens, les mentalités qui en résultent, les schémas sociaux dominants issus de cet étrange et néanmoins réel héritage historique profitent aux trafiquants d’hommes qui trouvent un vivier favorable à leurs activités néfastes, tant dans les grands espaces sociaux que dans les groupes ethniques restreints et autres minorités culturelles. Cela éclaire pourquoi les populations, notamment femmes et enfants, tombent avec une facilité incroyable dans les rets de ces marchands de chair humaine. Cela explique enfin les ravages et la progression de la prostitution de masse, du tourisme sexuel, du trafic humain. C’est là l’effet pervers et involontaire d’un système social traditionnel qui, dans un contexte mondial impitoyable pour les faibles, profite grassement à des criminels habiles à tirer parti de toute fissure dans le substrat social. Il faut savoir aussi que les Occidentaux, toutes nationalités confondues, ne constituent probablement que moins de 10% des touristes sexuels en Asie du Sud-Est.

 

A.H. : Quid des 90% restant et quelles sont les conditions de ces enfants et femmes exploité(e)s ?

P. L.R. : Si bien des pays d’Asie sont pourvoyeurs d’exploités sexuels, certains les fournissent de façon plus massive et alarmante : Chine, Vietnam, Thaïlande, Indonésie, Philippines. En Asie du Sud-Est, trois pays parmi les plus riches de la Péninsule indochinoise forment une sorte d’entonnoir que j’ai qualifié de « fatal » : la Thaïlande, la Malaisie et Singapour. Ils drainent vers eux, notamment dans des villes-champignons des frontières, surgies aux portes des no man’s lands, des milliers de jeunes femmes à fin d’exploitation sexuelle, dans des conditions indignes et cruelles. Maltraitées, électrocutées, brûlées à la cigarette, droguées le matin à l’héroïne pour les calmer et aux métamphétamines le soir pour les exciter, affamées, cachées durant une descente de police dans les murs mêmes de leur prison, parfois à quarante pendant deux ans dans une pièce aveugle, elles sont obligées de coucher chacune avec au moins huit hommes par jour, sans être payées.

 

A.H. : Vous avez analysé en détail les causalités du phénomène et proposé une description générale des modalités et réalités du trafic humain en Asie du Sud-Est dans deux ouvrages collectifs successifs : Bétail humain. La traite des femmes et des enfants en Indochine et en Chine du Sud (Paris, Connaissances et Savoirs, 2009) et The Trade in Human Beings for Sex in Southeast Asia (Bangkok, White Lotus, 2010). Quelle solutions efficaces peut-on opposer à ce phénomène dramatique en perpétuelle mutation ?

 

P. L.R. : Il faut au préalable éclairer les pays-cibles, observer à la loupe les sociétés civiles concernées pour saisir la réalité concrète du trafic et leur relation à ces facteurs culturels et historiques décisifs, afin de repérer les populations les plus à risques et proposer des solutions viables. Je suggère des solutions détaillées pour remédier à ce drame mondial dans Bois de rose. Prostitution et trafic de femmes et d’enfants en Asie du Sud-Est, à paraître bientôt en français. Outre les souhaitables actions politiques, policières, juridiques, médicales, pédagogiques, l’aide humanitaire, le développement économique, étant donné l’importance des facteurs culturels et historiques mentionnés, des solutions ne pourront émerger qu’en en appelant à la recherche scientifique appliquée, dans une approche interdisciplinaire au plan régional. Il faut prendre pour aire de départ l’ensemble de l’Asie du Sud-Est et non seulement tel ou tel pays. Les ethnologues sont les premiers concernés car spécialistes de fait des langues, mentalités et cultures étudiées. Il faut créer une unité de recherche, d’observation et analyse sur l’Asie du Sud-Est en tant que projet pilote susceptible d’être appliqué ensuite à d’autres aires géographiques. D’autant que les organisations déjà citées ne sont actuellement pas armées pour répondre à ce défi, ne disposant à ce jour d’aucune équipe dédiée concrètement à ces questions. Aux chercheurs il faudrait associer des policiers, des juristes, des experts d’Internet, des enquêteurs locaux et internationaux parlant couramment les langues orientales concernées jusqu’à comprendre les argots et les nuances dialectales, autrement dit maîtriser les outils conceptuels nécessaires aux investigations et aux analyses résultantes pour être nantis d’une expérience réelle d’enquête en milieux difficiles.

 

A.H. : Nécessaire, mais vaste programme...

P. L.R. : Oui... Pour tenter de mobiliser l’opinion à mon modeste niveau j’ai accepté, en 2005, au risque de ne plus pouvoir enquêter efficacement, que les journalistes espagnols Pedro Barbadillo et Carlos Ayuso réalisent un film en suivant, en caméra cachée, une des mes enquêtes sur la trace des ravisseurs malaysiens d’une jeune Cambodgienne âgée de 17 ans au moment de son enlèvement (elle s’est échappée, laissant dans leur enfer commun trois amies). Nous avons retrouvé les trafiquants – part d’une triade sino-malaysienne – mais pas les trois malheureuses Cambodgiennes. Ce film, Mariposas del Mekong (52 mn), Mekong Butterflies dans sa version anglaise, a été sélectionné et présenté au Festival One World-HumanRights 2007 de Prague en République tchèque, en Espagne et aux Etats-Unis. Il n’a encore pas été diffusé en France.

 

A.H. : Outre l’opinion publique, j’imagine que vous avez essayé de faire levier sur les décideurs ?

P. L.R. : À mon retour, en 2007, après quatre années d’enquêtes directes en zones sensibles, j’ai contacté de nombreuses personnalités politiques et institutions dans le monde entier : UNODC, UNESCO, UNICEF, UNIAP, HCR, etc. ; agences intergouvernementales (OMI, BIT, FMI) ; nombreuses ONG et fondations philanthropiques luttant contre ces fléaux (ANESVAD, Scelles, Caixa Galicia, etc.). Des personnalités politiques en Espagne et en Australie, très concernées par la lutte contre la traite humaine ; la Maison Blanche et le Département d’Etat américain. En France, j’ai interpellé le président de la République, le premier ministre, les ministres de la Justice, de l’Intérieur, des Affaires étrangères, de la Défense nationale, du Travail et de la Solidarité, ainsi que de nombreux députés et sénateurs, y compris dans l’opposition... Les membres du gouvernement contactés m’ont tous fait une simple réponse de politesse, y compris Bernard Kouchner. Le premier ministre, le ministre de l’Intérieur et la secrétaire d’Etat aux droits de l’homme sont restés silencieux. La plupart des députés et personnalités, y compris de gauche, ont fait de même. Seul Nicolas Dupont-Aignan a proposé de me rencontrer pour débattre de ce sujet grave. À gauche, Elisabeth Badinter m’a aimablement reçu à titre privé en 2006 pour me signifier son intérêt. D’Espagne et d’Australie, des encouragements à poursuivre. Des Etats-Unis, rien ! Des agences intergouvernementales et onusiennes, idem ! Seul Yuri Fedotov, l’actuel directeur de l’UNODC m’a m’incité à poursuivre, sans proposer de moyens. Pourtant, une telle unité de recherche et d’analyse des situations, indispensable, n’existe pas encore au sein des institutions chargées de comprendre et combattre le trafic humain, l’esclavage et l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants.

 

A.H. : Désintérêt, sentiment d’impuissance... Qu’est-ce qui coince ?

P. L.R. : Concernant les experts chargés d’investigation sur le trafic humain, la plupart ne parle pas les langues orientales concernées. À cause de procédures internes contraignantes, ils passent l’essentiel de leur temps à rédiger des rapports déconnectés du terrain, à s’exprimer dans les colloques internationaux, souvent en vain. Pour peu qu’on se penche en détail sur la question de la fiabilité des sources, les chiffres relatifs à l’esclavage et à la traite des personnes ne reposent souvent sur rien de sérieux. Cela est dû à l’aspect secret de ces informations, l’évidente tendance des criminels à rester discrets, la peur, l’aphasie, l’impuissance des victimes qui n’osent ou ne peuvent faire appel à des avocats, à la justice, et n’obtiennent pas gain de cause même quand elles osent entamer ce difficile combat au bénéfice de tous et d’abord de l’avenir. C’est dû aussi à la guerre des polices et services chargés de réprimer ces situations criminelles. Il faut compter enfin avec l’opportunisme et la surenchère de nombreux individus, institutions et ONG face à une véritable manne financière alimentée par la générosité calculée de grands Etats pourvoyeurs, au prétexte du terrorisme notamment. Mais, face à ce panier de crabes gesticulant d’impuissance à grands effets de manches on trouve des mafias et des syndicats du crime très organisés, eux richissimes, efficaces, outre de nombreux petits artisans opportunistes profitant des failles et des manques, notamment juridiques, du système mondial.

Pour répondre à ces problèmes, il faut favoriser un rapprochement concret entre l’action humanitaire internationale, associant des actions médicales, policières, économiques et juridiques, et la sphère aujourd’hui délaissée de la recherche fondamentale, prétendument enfermée dans sa tour d’ivoire, où sont pourtant des savoirs immédiatement utilisables et des chercheurs compétents et motivés à agir pour le bien commun. Le secteur privé est essentiel pour le financement à prévoir (les fondations et le mécénat d’entreprise en attestent). L’ensemble serait à la disposition de la communauté internationale comme outil adapté aux circonstances, apte à éclairer la réalité de la traite humaine , ses acteurs volontaires ou forcés, victimes, criminels, agents qui en profitent (dont offices de tourisme, agences de voyage, entreprises, etc.), et leurs clients, d’où qu’ils proviennent. L’éclairage concernerait aussi tous autres facteurs associés, permettant de proposer aux décideurs nationaux et internationaux des statistiques plus fiables que ce qui existe, et surtout de leur préconiser et suggérer des réponses possibles.

 

A.H. : Voire, donc, des solutions ?

P. L.R. : Oui, des solutions existent, que je viens d’esquisser. Mais la lutte contre ce fléau est avant tout affaire de décisions politiques. Deux exemples : les femmes rescapées du trafic humain doivent être systématiquement débriefées selon un protocole adapté, ce qui n’est pas encore le cas : elles se souviennent même du numéro de plaque minéralogique de leur tortionnaire... Tous les pays d’Asie du Sud-Est doivent s’accorder sur une même politique juridique en la matière, et sur son application. Aujourd’hui, une Vietnamienne trafiquée par des Malaysiens ne peut pas porter plainte contre eux faute d’accords entre Etats. En gros, c’est l’impunité pour les trafiquants et la double peine pour les jeunes femmes qui en sont victimes.

 

Pierre Le Roux est ethnologue, docteur de l’EHESS, chercheur hors-statut, longtemps associé au CNRS. Parlant plusieurs grandes langues orientales, il travaille depuis 25 ans, parfois en zone de guérilla, en Asie du Sud-Est, et prépare sous la direction de Philippe Descola (professeur au Collège de France) un ouvrage majeur sur la prostitution et le trafic humain en Asie du Sud-Est, Bois de rose, déjà cité. Il est l’auteur, entre autres, de Histoires des Jawi (avec Claire Merleau-Ponty, Actes Sud, 2005), des documentaires Burông Tité (1998) et Le Bambou enchanté (2011), et il a codirigé Les Réfugiés d’Asie du Sud-Est et leur insertion en France (1991) ; Le Sel de la vie en Asie du Sud-Est (1993) ; Poids et mesures en Asie du Sud-Est (2004, 2008) ; Les Messagers divins (2006), Bétail humain(2009) ; The Trade in Human Beings for Sex in Southeast Asia (2010).

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