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Tiananmen, une «vieille histoire» ?
Il y a 20 ans, se produisait Tiananmen. Première des rébellions du monde communiste – populaires ou autres – qui mirent à bas l’Union soviétique et son pacte de Varsovie. Et répression impitoyable visant à remettre le peuple à sa place. De ce dernier point de vue, un succès.
Un enfant chinois né durant ces journées-là n’a aucune raison de s’interroger à leur sujet. En tout cas, tout a été fait en ce sens. Mémoires occultées. Célébrations assourdissantes de la nation et de ses progrès en deux décennies. Bâillon policier appliqué à quelques obstinés qui s’efforcent toujours d’en parler. Condescendance officiellement affichée à l’intention des étrangers qui ramènent sur le tapis « cette vieille histoire ». Il y en a de moins en moins, du reste.
A Pékin, la répression armée du mouvement de protestation pacifique, à l’aide de munitions de combat, n’a probablement pas fait moins d’un millier de morts si l’on s’en tient aux chiffres fournis dans le moment par les hôpitaux chinois, des médecins de la Croix rouge chinoise et diverses instances vite reprises en mains par le gouvernement. Celui-ci ne concède que quelques morts parmi les manifestants et davantage chez les militaires chargés du sale travail. A ces derniers, alors, le gouvernement a pris soin de dire toute sa reconnaissance sous la forme dérisoire d’une montre frappée à l’effigie d’un fantassin de l’Armée populaire de libération et gravée d’une formule glorifiant l’anéantissement « des troubles contre-révolutionnaires, le 4 juin à Pékin ». Les intéressés se sont empressés de revendre l’objet au marché noir ou de le faire disparaître dans une poubelle avant de rentrer dans leurs foyers.
Les études qui ont été effectuées depuis le turbulent mois de mai 1989 et sa brutale conclusion, nécessairement à l’étranger mais à partir de documents et témoignages émanant de Chine, n’ont pas permis de répondre à la question de fond que pose cet événement, révolte visible en direct à l’échelle de la planète grâce aux télévisions étrangères : ce qui se révélerait rétrospectivement être le lever de rideau de la chute du mur de Berlin, quelques mois plus tard, et de la fin du système soviétique et de la guerre froide se devait-il de finir dans cet épilogue ?
Oui, répondent tous ceux qui, peu ou prou, font la cour aux occupants du trône rouge, préférant voir un pouvoir énergique cadenasser une situation que peu seraient à même de contrôler si l’autorité se délitait, et, qui par la même occasion, a fourni une main d’œuvre pléthorique à la planète entière en échange de quelques miettes de croissance.
Non, répliquent ceux qui, lors du drame, ont réagi non pas en « donneurs de leçons », comme aiment à le répéter tous ceux que l’idée même de droits de l’homme indispose, mais en individus responsables dignes de leurs fonctions. Qui imaginerait, de nos jours, le chef de l’Etat français donner son accord à ce que, lors du défilé du 14 juillet commémorant le Bicentaire de la « Grande révolution », l’armée française soit précédée sur le pavé des Champs-Elysées par une bande d’étudiants chinois rescapés de la répression chez eux, battant tambours à la gloire « la liberté » ?Son ministre des affaires étrangères qualifier les dirigeants de Pékin d’« assassins » à la tribune de l’Assemblée nationale ?
Si la pusillanimité dans laquelle l’époque s’est endormie est un fait universellement constaté, de simples observations factuelles devraient faire réfléchir les perpétuels admirateurs de la Chine de Mao et de ses successeurs, qui croient au calcul économique basique sans voir ce qu’il masque.
(1) Il est certain que la Chine n’aurait pu poursuivre sa croissance au rythme effréné des années 1990 et du début du XXIe siècle (plus de 10%). Les premières difficultés sérieuses sont apparues depuis quelque temps déjà. La plus préoccupante pour Pékin est sans doute la contestation sociale qui alimente chaque année des milliers d’accrochages entre non-syndiqués et responsables locaux, risques d’émeutes à la clé, dans cette bulle de non droit quasi-total qui caractérise et nourrit le monde du travail en Chine. Or, à moins de 8% de croissance par an, le pouvoir chinois considère qu’il est en danger. C’est le pacte qu’il a imposé à la société pour faire passer la pilule de la répression. C’étaient là les données d’avant la présente crise économique mondiale.
(2) La bourrasque mondiale a déjà commencé à produire, en Chine, des effets dont on n’a pas l’air de soupçonner l’ampleur et la gravité dans les chancelleries occidentales. La fermeture des carnets de commande des grandes firmes mondiales qui produisent en Chine renvoie des dizaines de milliers d’ouvriers au chômage – c'est-à-dire, pour le coup, à l’absence totale de revenu. Celle des chantiers repoussent vers leurs campagnes au moins 25 millions de travailleurs de force dont la condition en semi esclavagisme permettait tout de même de fournir une maigre assistance financière à leurs proches, en surnombre pour la surface cultivée. Les millions de jeunes diplômés qui déboulent chaque année sur le marché du travail et s’y entassaient depuis quelque temps sans trouver d’emploi à la hauteur de leurs études vont grossir. Sauf à suspendre les cours, idée honnie de tous qui rappellerait l’époque maoïste. Le pouvoir a déjà entrepris de les assigner à des emplois administratifs subalternes dans des régions rurales pour éviter qu’ils traînent en ville.
(3) Il est totalement exclu que le marché intérieur chinois, encore embryonnaire, prenne avant de longues années le relais des exportations pour appuyer la croissance, quelle que soit l’ardeur avec laquelle on s’en gargarise chez la plupart des penseurs de l’économie mondiale.
Ceux qui, en Occident, ont oublié depuis belle lurette Tiananmen et l’émoi qui en a résulté hors de Chine, feraient bien d’écouter, pour une fois, ce qu’en disent les dirigeants chinois eux-mêmes, plutôt que de former leur jugement au travers de prismes déconnectés du réel. « La crise est un test pour la capacité de gouverner du parti » : ce n’est autre que Hun Jintao lui-même, le « numéro un » du régime, qui, en février, a dressé ce constat, cité par Thérèse Delpech dans Le Monde (16 avril 2009). Ce propos une fois traduit pour lui rendre toute sa valeur en langue de bois chinoise, il faut lire : « un test pour la capacité du parti à se maintenir au pouvoir ».
Ils feraient bien aussi de s’informer du torrent de protestations qu’ont soulevées, récemment, en Chine même, malgré la censure, des déclarations de l’acteur hongkongais Jackie Chan qui s’interrogeait devant une assemblée de nababs chinois sur les bienfaits de la liberté pour les Chinois. Il y eut jusqu’à des blogs hébergés par le Quotidien du peuple, organe officiel du parti communiste, pour signifier à l’acteur chinois le mieux payé de la planète Hollywood, ressortissant de Hong Kong et probablement d’ailleurs mais pas en Chine, qu’il avait perdu une magnifique occasion de se taire. Son attaché de presse a tenté un rétropédalage sans grand succès.
En 1989, derrière les manifestations souvent gigantesques, folkloriques et dépourvues de grande substance qui réclamaient « la démocratie » et la mise au pas de « la corruption officielle », encore dérisoire comparée à nos jours, c’était tout simplement de l’instauration de régulateurs sociaux, en lieu et place de l’arbitraire, qu’il était véritablement question sur la plus grande place du monde. Le meilleur signe en fut, dans les derniers jours, l’arrivée en renfort derrière les étudiants, de la population civile débordant le compartimentage serré du régime communiste, secteurs sociaux professionnels ou appartenance administrative. « Le peuple de Pékin » et « la classe ouvrière », ainsi qu’ils s’affirmaient. Alors, le pouvoir prit vraiment peur.
Pas plus que, jadis, le nuage de Tchernobyl aux portes de l’Europe occidentale, la probable crise sociale chinoise qui va résulter de la tourmente mondiale n’a aucune raison de s’arrêter à l’intérieur des frontières de la République populaire. Elle va constituer un facteur aggravant pour tous les pays de la région, Japon compris. Plus loin, elle causera des soucis à l’Europe et à l’Amérique du nord, pour ne rien dire des rêves de conquête économique chinois en Afrique et en Amérique latine.
Les amorces de reprise du dialogue du parti communiste avec des segments bien délimités de la société civile sont des armes bien faibles dont on verra vite les limites en cas de vague de fond. En 1989, à Pékin, le pouvoir, lui-même alors divisé jusqu’à ce que tombe le verdict, a gagné vingt ans de tranquillité relative alors qu’il n’était menacé que d’une exigence de réformisme. On atteint, peut-être, l’heure où les vrais débats occultés dans la pagaille de la place Tiananmen puis dans la répression vont refaire surface. Tout porte à craindre que le retour aux réalités soit pour le moins brutal.


Tous les commentaires
Cher Monsieur, Vous avez un défaut à mes yeux: vous n'écrivez pas souvent. Merci pour votre article. Qu'elle est votre opinion sur la "perte de puissance" future du dollar, prognostiquée par un des économistes chinois? Que voyez-vous dérrière cette "analyse indépendante"?
Les mêmes économistes chinois et ceux qui les écoutaient commencent à réviser fortement à la baisse cette prédiction qui tenait du rêve éveillé, au mieux d'un sympathique mais excessif, enthousiasme juvénile, au pire d'une forfanterie nationaliste qui n'a finalement pas impressionné grand monde. Pour la première remarque, merci!
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Bonjour, Merci pour votre article qui met l'accent sur le mirage chinois. Beaucoup de patrons d'entreprises françaises, y compris la mienne, voient dans la Chine un nouvel El Dorado. Or, comme vous l'avez bien dit, la Chine n'a pas de marché intérieur mûr pour nos exportations. Shanghai et Shenzen sont les arbres, certes immenses, qui cachent une forêt bien plus vaste : les campagnes sont pauvres et il n'y a pas grand chose à faire dans les grandes villes des provinces éloignées. Il y a 20 ans, j'avais tous les accords pour aller travailler plus d'un an en Chine, à Lanzhou, ville de l'ouest sur la route de la soie. Qu'est ce que Lanzhou ? Une île de civilisation au milieu du désert. Le Tibet n'en n'est pas très loin... Vint alors la révolte de Tiananmen dont, contrairement à beaucoup de mes concitoyens, je me souviens très bien. C'est alors que j'ai pu mesurer la puissance de l'état policier chinois. Certains de mes amis chinois de l'époque sont allés manifester devant l'ambassade de Chine à Paris dans le sillage des manifs de Tiananmen. Quand ils en sont revenus, il affichaient une tête d'enterrement. Pourquoi ? Parce qu'ils ont tous été filmés depuis l'ambassade. Mais la mentalité chinoise est complexe. Certains de mes amis, des gens cultivés, avaient peur du Tibet, parce que, disaient-ils, il y avait là bas des bêtes sauvages. Ils leur arrivaient aussi de faire des rêves de la Grande Chine, celle qui possédait la totalité de la Mongolie. Aujourd'hui, le même régime qu'il y a 20 ans est en place, capable de la même brutalité. Or derrière chaque entreprise chinoise se trouve le régime. La règle, dans la négociation des contrats, est d'accepter d'effectuer le transfert de technologie de sorte à ce que l'entreprise chinoise "partenaire" puisse fabriquer sur place. J'aurais bien aimé partir à Lanzhou, mais finalement Tiananmen a eu raison de mon projet. Le Quai d'Orsay m'a appelé pour me dire, par téléphone, que si j'allais là bas, ce serait à mes risques et périls... J'ai donc choisi une autre destination. La Chine est une ancienne civilisation, mais la forme qu'elle prend aujourd'hui ne me plaît pas.
Ce qui est incroyable dans Tian an Men, c’est la formidable capacité du régime à effacer l’événement de l’histoire et des consciences. Personne n’en parle, ne veut en parler. Qui se souvient de Tian an Men aujourd’hui en Chine ? Pas la génération des jeunes qui ont 20 ans, en tout cas. Tout juste circule une rumeur, une sorte de légende urbaine par bouche à oreille. Les plus curieux des gens de la jeune génération sont allés faire des recherches sur l’événement via les sites étrangers, mais qui est encore curieux à ce sujet? A moins de fréquenter des étrangers, les jeunes Chinois ne savent pas ce qui s’est passé et ne veulent pas savoir parce qu’ils ne remettent pas en cause, dans une sorte d’aveuglement collectif, la version officielle (protéger la Chine contre une tentative de rébellion contre-révolutionnaire). Je me souviens de la surprise d’un Chinois de 27 ans quand il a vu la vidéo des chars de Tian an Men. Quand on a grandi dans le respect de la patrie, le lever de drapeau chaque semaine dans les cours d’école, mais aussi dans le soupçon (teinté paradoxalement d’admiration) de ce qui vient de l’étranger, par nature toujours susceptible d’aller à l’encontre des intérêts de la Chine, il ne faut pas s’étonner de ce "défaut de mémoire". La réussite du régime est au moins celle là. Le contrôle des esprits, de l’histoire, en contrepartie d’une plus grande liberté individuelle (liberté de faire sa vie, sans franchir la ligne rouge, qui d’ailleurs fluctue). Jusqu’à quand? L’avenir le dira. En tout cas pour l’instant, l’édifice semble tenir. Il ne faut pas s’étonner de voir que c’est au moment ou la Chine se sent le plus vulnérable sur le plan social et politique qu’elle lance un vaste plan de couverture sociale (on vous protège, taisez-vous).
Ce qui est incroyable dans Tian an Men, c’est la formidable capacité du régime à effacer l’événement de l’histoire et des consciences. Personne n’en parle, ne veut en parler. Qui se souvient de Tian an Men aujourd’hui en Chine ? Pas la génération des jeunes qui ont 20 ans, en tout cas. Tout juste circule une rumeur, une sorte de légende urbaine par bouche à oreille. Les plus curieux des gens de la jeune génération sont allés faire des recherches sur l’événement via les sites étrangers, mais qui est encore curieux à ce sujet? A moins de fréquenter des étrangers, les jeunes Chinois ne savent pas ce qui s’est passé et ne veulent pas savoir parce qu’ils ne remettent pas en cause, dans une sorte d’aveuglement collectif, la version officielle (protéger la Chine contre une tentative de rébellion contre-révolutionnaire). Je me souviens de la surprise d’un Chinois de 27 ans quand il a vu la vidéo des chars de Tian an Men. Quand on a grandi dans le respect de la patrie, le lever de drapeau chaque semaine dans les cours d’école, mais aussi dans le soupçon (teinté paradoxalement d’admiration) de ce qui vient de l’étranger, par nature toujours susceptible d’aller à l’encontre des intérêts de la Chine, il ne faut pas s’étonner de ce "défaut de mémoire". La réussite du régime est au moins celle là. Le contrôle des esprits, de l’histoire, en contrepartie d’une plus grande liberté individuelle (liberté de faire sa vie, sans franchir la ligne rouge, qui d’ailleurs fluctue). Jusqu’à quand? L’avenir le dira. En tout cas pour l’instant, l’édifice semble tenir. Il ne faut pas s’étonner de voir que c’est au moment ou la Chine se sent le plus vulnérable sur le plan social et politique qu’elle lance un vaste plan de couverture sociale (on vous protège, taisez-vous).