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« Madame Courage » : la drogue au cœur de la crise sociale en Algérie ?

10 août 2011 : je sursaute en découvrant dans l’édition du jour du quotidien francophone algérien El Watan un article peu banal de Saci Kheireddine, intitulé presque banalement « Violence urbaine : Alger sous l’emprise des bandes rivales ». Sous forme d’encadré, on y lit : « Connaissez-vous “Madame Courage” ? Ce sont des comprimés de barbituriques appelés dans le langage des jeunes Algérois “Madame Courage”. Ces pilules font perdre à ceux qui les consomment toute connaissance de la réalité. Ils sont l’une des causes qui poussent les jeunes délinquants à commettre des agressions et des meurtres. Selon un spécialiste en psychiatrie, ces psychotropes diminuent de 80 % les capacités de jugement, ce qui rend le passage à l’acte plus facile, car l’individu “drogué” n’apprécie pas ses agissements à leur juste valeur, sauf après la disparition des effets de la prise de toxiques. La consommation de telles substances est devenue, au fil du temps, monnaie courante dans les quartiers populaires. Hamid, un jeune de Bab El Oued, ne s’en cache d’ailleurs pas : “Je prends de l’Artane pour avoir du courage et me sentir fort. En prenant ma dose de comprimés, je peux faire n’importe quoi, sans même m’en souvenir”, témoigne-t-il fièrement. »

Pour ceux qui suivent de longue date l’actualité algérienne, cette évocation de cette drogue terrible qu’est l’Artane rappelle en effet d’autres moments atroces. L’Artane est un médicament normalement utilisé pour soigner la maladie de Parkinson ou les effets secondaires (dits « extrapyramidaux ») des neuroleptiques. Mais pris à fortes doses (souvent avec de l’alcool), il a pour effet de faire perdre toute inhibition et de transformer le drogué en « Rambo », capable alors des pires violences, qu’il aura totalement oubliées le lendemain. Or, dans son livre La Sale Guerre que j’avais publié à La Découverte en 2001, l’ex-sous-lieutenant des forces spéciales Habib Souaïdia avait raconté comment ses collègues militaires, dans les années 1990, recouraient habituellement à la consommation de « Madame Courage » pour perpétrer les pires crimes contre les populations civiles : « La drogue la plus demandée par les soldats était surnommée par eux “Madame courage”. Au sein des forces spéciales, ce produit a presque la même valeur que la Kalachnikov. Comme son nom l’indique, il donne du courage aux soldats quand ils doivent affronter la mort. Et ils en prennent aussi quand c’est eux qui doivent la donner… De nombreuses fois, j’ai vu des sous-officiers de mon régiment sous l’emprise de cette “Mère courage” : leurs yeux étaient brillants et injectés de sang, ils parlaient plus lentement que d’habitude et ils avaient l’air d’être “ailleurs”. Et le lendemain, souvent, ils ne se souvenaient de rien de ce qu’ils avaient dit ou fait : quand ils étaient dans cet état, ils pouvaient tuer n’importe qui sans même se rendre compte de ce qu’ils faisaient. Le nom de cette drogue était l’Artane. »

Plusieurs indices semblent aussi attester que les membres des groupes armés se réclamant de l’islam (les GIA), alors largement contrôlés par les services secrets de l’armée (DRS), étaient sous l’emprise d’une drogue de ce genre quand ils ont perpétrés les pires massacres des années 1996-1998. Nesroulah Yous, l’un des rescapés du massacre de Bentalha, près d’Alger, qui fit plus de quatre cents morts dans la nuit du 23 septembre 1997, rapportait par exemple dans son livre Qui a tué à Bentalha ? (La Découverte, 2000) : « Nous avons trouvé des seringues et des sachets avec de la poudre blanche. […] Un des assaillants tués, un géant, portait une ceinture avec des seringues et de la drogue. » L’enquête sur ce point, particulièrement difficile à mener, reste à faire. Mais il me semble hautement probable que l’usage de la drogue a joué un rôle majeur dans la sauvagerie dont ont fait preuve les auteurs des grands massacres de la fin des années 1990 en Algérie.

Habib Souaïdia avait d’ailleurs appris que l’Artane, médicament produit par les laboratoires suisses Sandoz, était commandé en grandes quantités par le ministère de la Défense algérienne pendant les pires années de la « sale guerre ». Et depuis, on a su que cette drogue, dont l’usage régulier à haute dose finit par provoquer une accoutumance presque toujours mortelle, était toujours consommée par d’anciens membres des forces de sécurité algériennes devenus SDF à Paris, comme l’a révélé en 2005 un article assez terrifiant de la journaliste Linda Bendali : « À peine arrivé à la caserne, en 1997, le jeune Walid, vingt-et-un ans, est embarqué pour une opération commando. Les heures passent à travers le Djebel. Le jeune appelé ignore sa destination. Des sous-officiers font circuler une gourde et des comprimés. Chacun se sert et passe au voisin. Walid fait comme tout le monde et découvre l’ivresse de celle que les soldats surnomment “Madame Courage”. Walid n’apprendra que plus tard le véritable nom de cette pilule-miracle : l’Artane, un psychotrope destiné à soigner la maladie de Parkinson. Ainsi drogués, les soldats se sentent invulnérables, surpuissants. Pris d’hallucinations, ils débarquent euphoriques dans les villages où les cris des victimes des massacres résonnent encore. Le lendemain, ils ne gardent aucun souvenir, aucune image des atrocités qu’ils ont vécues, aucun flash des barbaries qu’ils ont commises. Cette douce inconscience a un prix : une forte dépendance. Très vite, comme nombre de ses compagnons. Walid avale de l’Artane tous les jours. Jusqu’à ne plus pouvoir s’en passer. Arrivé en France il y a quatre ans, aujourd’hui SDF, il n’a pas réussi à échapper à ses démons, ni à son enfer médicamenteux. »

À Alger, des rumeurs invérifiables affirment depuis des années que certains cercles du pouvoir encouragent toujours, voire promeuvent, l’importation de cette drogue de mort qui, avec bien d’autres, gangrène la jeunesse perdue des quartiers populaires. Outre le profit qu’ils y trouveraient, ils y verraient désormais un moyen efficace pour détourner la colère majuscule de cette jeunesse. Au lieu de se tourner contre eux en se joignant aux autres secteurs de la société qui tentent d’organiser la révolte sociale, comme les syndicats autonomes – que nous sommes quelques-uns en France à soutenir, au sein du Comité international de soutien au syndicalisme autonome algérien (CISA) –, ces jeunes se perdent ainsi dans les stériles violences que décrit l’article d’El Watan. Cette réalité est certainement l’un des facteurs qui expliquent que la révolte sociale, dont les manifestations – émeutes urbaines et grèves à répétition – sont pourtant de longue date quotidiennes, ne débouche toujours pas en Algérie sur des mobilisations de plus grande ampleur, à l’image de celles d’autres pays du monde arabe, de la Tunisie à la Syrie. Jusqu’à quand ? La drogue est sans conteste, au sens strict, un atroce et efficace « opium du peuple ». Mais en Algérie, l’extrême fragilité d’un système à bout de souffle pourrait bien être lourde de surprises…

Tous les commentaires

C'est là une perspective intéressante et éclairante pour certains aspects de cette guerre civile. Il semble difficile néanmoins d'évaluer le pourcentage de personnes touchées par cette sorte d'addiction.

Effrayant. Merci d'avoir signalé cet article.

À Alger, des rumeurs invérifiables affirment depuis des années que certains cercles du pouvoir encouragent toujours, voire promeuvent, l’importation de cette drogue de mort qui, avec bien d’autres, gangrène la jeunesse perdue des quartiers populaires.

Maintenant, il faut des preuves de ce que vous nous dites. Chacun peut avancer sa propre thèse pour expliquer pourquoi l'énergie révolutionnaire des jeunes n'a pas été suffisante en Algérie.

Si tout ce que vous avancez est vrai, c'est abject mais pas vraiment surprenant quand on connait la cruauté des hommes.( Avant, on les faisait picoler pour aller au combat )

interesant mais effrayant

GS

l'Artane est effectivement une belle cochonnerie, utilisée par pas mal de jeunes défavorisés. Le paradoxe est qu'il ne sert à plus à rien dans le traitement de la maladie de Parkinson et qu'on se demande pourquoi Sandoz le commercialise encore. Je n'en ai prescrit que trois ou quatre boites au cours d'une carrière de maintenant 40 ans. Apparemment la réponse est dans l'article

Vous avez vu des toxicomanies à l'Artane ?

Encore une fois, je crois que je n'ai vu que quelques 3 cas et chaque fois j'ai constaté un état de confusion et de perplexité qui n'aurait pas eu les effets euphorisants décrits ici. Ce qui m'ennuie c'est qu'on peut, en en parlant comme ça, donner des "idées"...

On s'en sert encore avec les neuroleptiques...

je reviens d'algérie ou je constate que les algériens ont découvert la société de consommation ils s'y adonnent sans complèxe ni réfléxion un gaspillage monstre.tous le monde est engoufré dans les achats de fripes chinoises qui envahissent les étals des marchés ce qui expliquent en partie pourquoi ils ne se révoltent pas.leurs seule préoccupation consommés.Il n'y a que les avocats, médecins qui manifestent. les jeunes n'ont pas d'avenir mais le peuple ne suis pas.

 

 

A la lecture de ces informations sur la jeunesse algérienne, au prise avec une drogue issue d'un médicament qui est sensée soigner, je ressens de l'horreur mais aussi de la peur ... jusqu'où iront certains pouvoirs pour contrôler leur peuple ? Ces faits, s'ils s'avèrent vrais, expliquent en partie la folie et l'horreur des années de guerre civile. Comment un peuple peut il survivre à tant de barbarie venant de leurs propres frères ? Y-aura t'il un jour réparation ? Peut il y avoir pardon ? Et comment vivre et avec quels espoirs ? Beaucoup de questions à propos d'un pays et d'un peuple que j'aime et qui font partie de notre histoire.

Tahar Ben Jelloun déclare que " le seul espoir pour ce pays est qu' un jour, un militaire honnête prenne le parti du peuple " Qu' en pensez-vous ?

@Patricia, ne faîtes vous pas allusion à la venue du sauveur sous une forme d'un militaire honnête, un genre de de Gaulle algerien qui redonnerait à son peuple travail, dignité et courage ? Mais vous devez savoir qu'il ne peut y avoir de sauveur que le peuple lui-même..cela peut prendre du temps mais le recours à un sauveur fait perdre du temps!!!

amicalement

Vous avez tellement raison .

L'Artane n'est que l'arbre qui cache la forêt.Il est une drogue encore plus redoutable et qui est l'alcool héritée de la colonisation et qui a fait des ravages dans les familles magrébines en Algérie et en France.Les Tunisiens et Marocains ont été plus épargnés.

Ce retour aux " sources "des jeunes musulmans n'est pas anodin.Les pères ont essayé l'intégration à la française tout en se faisant insultés ( melon,bougnoule...)et dans le même temps se sont mis à picoler générant des problèmes sociaux insoupconnés vu de l'exterieur.Un non dit autour de cette consommation perdure.Les journeaux Tunisiens sont plein de faits divers concernant les rixes entre Tunisiens et Algériens imbibés prenant leurs vacances ds le sud Tunisien.L'artane en soi n'est rien,c'est la polytoxicomanie qui pose problème.

Les "mercenaires" français à Djibouti prennent aussi du Kath pour résister aux scrupules et assumer leurs actes, selon un ami, vite réformé. Déshumanisation.

J'ai le souvenir d'avoir lu un article expliquant que l' artane était consommé à l'Ile de la Réunion associé à l'alcool ou au cannabis pour remplacer l'ecstasy chez les jeunes de milieu défavorisé parce qu'il coûtait beaucoup moins cher.

La honte d'un journal (journalisme, on le sait, est honte depuis toujours... paliatif de blessures que l'on ose nommer...) est de laisser croire à l'évènement raconté par François Gèze depuis maintenat une semaine sur sa Une. Inédit sur Mediapart.

J'ai honte de cela... de ces fantasmes... d'ignorances...Vides et qui trompent...

Mediapart par François Gèze drogué, politiquement, n'est-il pas lui aussi dogué pour qu'il lui laisse pendant une semaine signature d'un tel billet ? Un peuple drogué dans sa crise sociale! Mediapart n'en a pas vu une insulte froide et inconsciente à ce peuple qui sans relâche et tous les jours se bat comme un Lion... Bien avant tous...

François Gèze si au moins pouvait faire un effort de nous parler de cela, des combats de ce peuple, de ses citoyens de ses syndictas autonomes et associations plurielles qui résistent... bien sûr ! nous allons l'écouter.

Mais François Gèze nous parle comme un islamiste algérien du FIS. François Gèze nous parle comme élément d'une autre faction du pouvoir algérien, pas de cette tierse voix, qui n'est ni reconsilatrice, comme Gèze, ni irradicatrice dans ce pays.

François Gèze a choisi, idéologiquement, un clan du pouvoir algérien qu'il défend comme militant et responsable et de la bureaucratie de 1962 et de l'islamisme enfanté en son sein depuis.

Mediapart, parce que, c'est Gèze, lui a offert une tribune, pendant une semaine, pour un billet aussi ridicule et jusqu'à tomber le pantalon sur sa Une.

Ainsi vont donc pensées et les idées progressistes dans ce monde...

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