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Semences : les graines de la discorde


Image Kokopelli

Tout vient de la graine. Objet rituel, symbole de fertilité, la semence est le premier maillon de la chaîne alimentaire. Le XXe siècle aura opéré une révolution sans précédent sur son rapport à l’homme. La génétique et l’industrie semencière ont engendré l’hydre à deux têtes : productivité accrue et privatisation du vivant. Depuis, la semence n’appartient plus au peuple. Elle est devenue un enjeu économique, politique et plus que jamais, environnemental.

L'intégralité du reportage de  Maylis Jean-Préau sur www.frituremag.info

Kokopelli est-il nuisible à l’agriculture ? Affirmatif a répondu la Cour de justice de l’Union Européenne. Le 12 juillet 2012, elle a condamné cette association vouée à la distribution de semences rares ou anciennes à payer 100 000 euros de dommages et intérêts pour concurrence déloyale à son accusateur, Graines Baumaux (14 millions d’euros de chiffre d’affaire en 2011). Le crime de Kokopelli ? Distribuer des semences paysannes non inscrites au catalogue officiel. Car les graines ne peuvent plus être utilisées librement. Au cours du XXe siècle, de nombreux alibis ont justifié l’édification d’un cartel législatif permettant de confisquer les semences à leurs détenteurs naturels, les paysans.

La sélection des plantes est vieille comme l’agriculture. Les paysans ont toujours sélectionné et échangé leurs semences pour les adapter à leur environnement et obtenir une meilleure récolte. A la fin du XIXe siècle, la découverte de la génétique ouvre des perspectives. Le productivisme, nouveau dogme de l’après-guerre, s’en empare. Pour garantir sa sécurité alimentaire, il faut produire plus et acheter des variétés standard très prolifiques mises au point par la recherche. Avec elles, le rendement explose. De 2 tonnes de blé à l’hectare en 1880 à 9 tonnes aujourd’hui. « Il y a plusieurs facteurs, la fertilisation, la mécanisation, mais surtout la génétique qui à elle seule représente 50% des progrès obtenus », assure Michel Denuc, agriculteur et semencier à Lavaur (81). Parmi ces avancées, le fameux hybride F1, débarque d’Amérique dans les années 30. Le principe : croiser deux lignées génétiques très distinctes pour donner naissance à une première génération hyper productive. Entre 1950 et 2000, le rendement moyen du maïs a ainsi été multiplié par 5,7 en France (1). Mais le miracle a un coût : les graines issues des hybrides F1 donnent des plantes dégénérescentes et ne peuvent donc être ressemées. Les agriculteurs sont condamnés à racheter chaque année ces semences et à devenir dépendants de l’industrie et de ses tarifs.

Peu à peu, le système s’est verrouillé. Le catalogue officiel a été créé pour garantir l’identité des variétés (2). Une garantie devenue obligation. En 1949, un décret interdit la commercialisation des variétés n’y figurant pas. Or, le coût d’inscription élevé et les critères requis excluent de fait les variétés traditionnelles. Ces semences paysannes, reproductibles et libres, ne peuvent plus être vendues, données ou échangées à des fins commerciales. Une liberté fondamentale sacrifiée par la politique agricole sur l’autel de la productivité. Selon le Gnis (groupement national interprofessionnel des semences et des plants), le catalogue « permet de lister, dans les espèces considérées comme importantes par l’Etat, les variétés commercialisables car utiles » (2). Les semences « inutiles » peuvent aller se rhabiller. « Tout l’enjeu de demain sera de nourrir 9 milliards d’habitants », assurait en novembre dernier devant un parterre d’agriculteurs, Gérard Crouau, délégué du Gnis pour le Sud-Ouest. Au nom de ce même argument aux accents humanistes les mailles du filet se resserrent. La loi sur les semences de ferme, ces graines issues de variétés standard achetées, ressemées librement par l’agriculteur pendant quelques années, en est l’un des derniers exemples. En 2011, en catimini, l’Assemblée nationale a imposé une Contribution Volontaire Obligatoire (CVO) sur 21 espèces en plus du blé tendre. Un agriculteur qui achète ces espèces doit payer une taxe supplémentaire pour avoir le droit de ressemer sa propre récolte. Il est interdit de ressemer les autres espèces.

Pour faire passer la pilule, le Gnis justifie cette dîme moderne par le besoin de financement. Pourtant, le secteur est florissant. « La recherche semencière en France est synonyme d’activité économique avec 2,9 milliards d’euros de chiffre d’affaire en 2011-2012 », précisait Gérard Crouau. Rémunérée grâce aux droits de propriété industrielle, la recherche manque-t-elle vraiment d’argent ? « Pour rester compétitive face aux géants américains, elle doit assurer son financement. D’autant plus que les pouvoirs publics se sont désengagés, l’INRA a cédé le pas aux privés. Mais la méthode n’est pas la bonne. Semer sa récolte est un droit inaliénable », expose Miche Denuc. Face à la CVO, les agriculteurs grondent. Ils rappellent que les semences de ferme garantissent la récolte en cas d’accident et nécessitent deux fois moins d’insecticides. Mais l’aspect financier pèse davantage que l’aspect environnemental. Deuxième exportateur mondial de semence, la France compte 72 entreprises de sélection et génère 15 000 emplois dans la filière. En termes de superficie, le Sud-Ouest est le premier territoire semencier de l’hexagone.

Sur le terrain environnemental, le bât blesse. La FAO estime que 75% des variétés cultivées ont disparu entre 1900 et 2000. La sélection intensive accroit l’homogénéité des cultures et diminue la biodiversité. La pollution des eaux par les nitrates et les pesticides et la dégradation de l’environnement, sont directement liées aux nouvelles variétés, sélectionnées pour mieux s’adapter aux intrants chimiques. Dans les textes, le Gnis affirme désormais orienter la recherche vers des semences limitant les intrants de synthèse. Le mot « biodiversité » est sans cesse galvaudé. Au nom du respect de l’environnement, la filière vante même les mérites des variétés transgéniques réclamant moins d’eau et d’insecticide.
C’est dans ce contexte qu’est né le réseau Semences paysannes. « Dans les années 90, nous avons pris conscience du danger avec l’arrivée des OGM. Des paysans et jardiniers se sont mobilisés pour conserver des variétés anciennes », explique Michel Metz, administrateur du réseau à Toulouse. Depuis, les Semences paysannes agissent sur le terrain : « Nous avons semé des variétés de blé qui n’existaient plus que dans les banques de l’INRA ». Reste à toucher la majorité des agriculteurs, coincés par le système, et à leur expliquer que « le modèle qui nous a sorti des disettes d’autrefois est dans l’impasse », poursuit Michel Metz. Pour ce jardinier, un autre type d’agriculture est possible avec des semences paysannes et des exploitations plus petites transformant leur production.

Tous les commentaires

19/04/2013, 11:55 | Par Corinne N

"Alliance Planétaire pour la Liberté des Semences"
Vandana Shiva

https://kokopelli-semences.fr/actualites/?page_id=147


19/04/2013, 17:30 | Par thomas75013

Encore et toujours la même antienne, selon que vous serez puissants ou misérables ... cela ressemble de plus en plus à une association de malfaisants, attachés à des privilèges indus pour leur plus grand profit, pour rester courtois ...

19/04/2013, 19:30 | Par greenmood

Et dire que le même semencier Baumaux a, avant la fin de la procédure, déposé une marque pour une tomate ... nommée Kokopelli ... Cynisme  ?   provoc ?   arrogance ?

19/04/2013, 23:23 | Par Violette.M_C

Soutenez en achetant des semences.  ici acheter c'est : répandre les graines et revitaliser les terres.

https://kokopelli-semences.fr/

20/04/2013, 06:01 | Par nicole gmeiner

Et une bonne petite famine si le peuple n'est pas sage !

20/04/2013, 11:40 | Par marie-claire capoulade

encourageons tous Kokopelli à resister contre Baumaux .

20/04/2013, 21:44 | Par Jannic BENEAT

....tactique Monsanto?!!!!!!!!!!

20/04/2013, 22:44 | Par démonstratif

Je suis adhérent de kokopelli (pas très actif je le reconnais) et je suis étonné par le début de l'article, car nous avons reçu voici quelques temps un courrier nous indiquant que kokopelli n'avait PAS été condamné....

Quoiqu'il en soit le sujet mérite les efforts de l'association.

Deux remarques :

  - Point clef, il faut que le public (l'INRA) reprenne la main sur la recherche. Il ne s'agit pas d'interdir au privé de chercher, mais d 'avoir une dynamique de recherche publique et des brevets... publics, donc partageables, en tous cas en France

  - En attendant d'obtenir une remise en cause de la notion de "liste fermée de semences autorisées à la commercialisation" ce qui peut prendre du temps, au lieu de dire que tout est trop cher, nous devrions nous mettre en quete de sous pour faire inscrire des semences tradi dans cette liste. A partir de là, il y aurait une sous liste "open".

Maintenant, je vois dans les magasins bio des céréales bien sympathiques (petit épeautre, le blé ancestral, en particulier) et j'aimerais bien qu'on m'explique dans quel contexte elles sont cultivées.

Xavier

 

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