Jeu.
23
Oct

MEDIAPART

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A vrais journalistes vrai journal...

Il y a longtemps que je ne lis plus mes quotidiens que sur internet, voire uniquement au travers de leurs flux RSS.
Il y a longtemps aussi que la publicité incessante en ces lieux m'ennuie, au point que je suis presque devenu spécialiste des logiciels permettant de la filtrer.
C'est dire si l'initiative Médiapart était faite pour moi -j'y suis depuis le début.

 

Une question qui revient souvent lorsqu'on considère les sites d'information "d'accès gratuit payé par la pub" est l'indépendance vis-à-vis des annonceurs, sujet fort inflammable qui a causé de multiples envolées, depuis le Café du Commerce de tonton Marcel pour les plus vieux d'entre nous jusqu'aux modèles basés à l'inverse sur la promesse d'irrévérence, en passant par les "marchands de cerveaux disponibles".

 

En France, seuls le Canard Enchaîné, sur papier, et Médiapart, sur internet, peuvent se vanter d'échapper complètement à l'affaire.

 

L'on pourrait dire qu'ici on vit heureux en toute indépendance, n'ayant de comptes à rendre qu'à nos lecteurs, ce qui permet une objectivité d'airain.

 

Voire.

 

Je vais vous conter un cauchemar auquel je me suis heurté récemment à deux reprises, et qui pour être précisément l'apanage de sites-payés-par-la-pub m'a cependant beaucoup fait réfléchir sur Médiapart. (ne vous en faites pas, l'histoire finit bien)

 

Le modèle de Médiapart, soutenu uniquement par les lecteurs, supprime un risque sérieux, même si difficile à calculer, de censure par les annonceurs.
Cela dit, étant désormais entièrement tributaire de son lectorat, il a terriblement besoin de leurs abonnements.
Jusqu'où irait-on dans le traitement de l'information, pour ne pas perdre des lecteurs?


Mes deux cauchemars sont deux articles récents trouvés l'un sur MSNBC, l'autre sur Rue89.
Chacun met en scène une information réelle, intéressante, mais basée sur une hypothèse à la limite du crédible, plus exactement: une affaire à la mode mais très probablement stupide.

C'est la manière de la présenter qui est frappante dans les deux cas.

 

Résumons-les:
[mars 2008] Un américain doté d'un diplôme en droit et d'un vernis en sûreté nucléaire attaque en justice le Centre Européen de Recherche Nucléaire (CERN) pour mise en danger de l'Humanité (!) parce qu'il craint que le collisionneur de particules en cours de mise en place à Genève ne puisse créer un petit trou noir, lequel de proche en proche dévorerait la Terre entière.
article MSNBC: http://www.msnbc.msn.com/id/23844529/

 

[décembre 2007] Un grand nombre de site américains détaillent aujourd'hui une "théorie du complot" à propos des sillages laissés dans le ciel par les avions long-courriers, et considèrent que ces traces très visibles correspondent à un épandage de produits destinés à contrôler les populations.
article Rue89: http://www.rue89.com/american-ecolo/panaches-davions-chimiques-un-complot-a-la-mode

 

Ne discutons pas ici de l'incompétence de l'émetteur; l'idée n'est pas d'attaquer l'information en elle-même, d'en jauger l'importance ni même le potentiel d'attraction vis-à-vis des lecteurs.
Ce qui est significatif et même spectaculaire pour moi, c'est uniquement, dans les deux cas, le soin extrême pris par le journaliste à ne pas prendre parti, à ne surtout pas pointer la faiblesse de l'argument: présenter les faits de façon exactement symétrique, "certains disent que...", "d'autres à l'inverse pensent que c'est faux".
(Il y a quelques années, on aurait dit "Une minute pour Hitler, une minute pour les Juifs...")

 

Pourquoi ce manque de courage? Si dans le premier cas on pourrait invoquer la crainte (un peu lâche) de diffamer le plaignant, le second ne concerne vraiment que des ragots...
Mon explication inquiète est la suivante: on veut éviter de perdre des lecteurs.
De bons lecteurs sonnants et trébuchants, si j'ose dire. Les plus naïfs, les moins éduqués ou les adeptes du sensationnel paient comme les autres après tout.

 

Alors, voilà. Vous connaissez mes cauchemars à présent. Médiapart échappe brillament à la censure des annonceurs, mais comment se fait-il qu'il échappe aussi à la prostitution envers ses "clients"?
Car enfin ce sont bien deux sites gratuits et publicitaires que je viens de citer. Quelle est notre différence?
On ne va quand même pas les accuser d'avoir pris l'habitude de courber l'échine face à l'annonceur, le même geste devant le public étant la suite logique: ce serait naïf et largement forcé ce me semble.

 

La réponse, selon moi, est ailleurs et plus simple: elle est dans le métier des journalistes.

 

Je m'étais toujours posé la question du destin d'un journaliste-pour-gratuits: qui est-on finalement lorsqu'on n'est qu'un appât pour cerveaux disponibles.
La réponse est claire je le crains. On ne joue pas dans la même catégorie que les vrais.

 

Avec l'espoir sincère que l'avenir ne me détrompe pas, je dédie cette page à l'équipe de Médiapart...

 

H.

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