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Les figures du tiers espace : contre-espace, tiers paysage, tiers lieu

éléments complémentaires : http://recherche-action.fr/hugues-bazin

Le tiers espace est à la fois une réalité de l’expérience humaine et un dispositif opératoire. Quel est le rapport entre le réseau numérique des fablabs, la culture do it yourself, l’économie solidaire du circuit court, les mouvements des indignés, les marchés biffins des récupérateurs-vendeurs, les Zones A Défendre contre les zones d'aménagement différé, l’exploration urbaine des freerunneurs, l’art outsider ? Ce sont différentes figures d’un tiers espace. Comprenons que le tiers espace n’est pas une tentative de réunir sous un même énoncé des attitudes et des mouvements qui n’ont pas obligatoirement de liens ensemble. Il ne s’agit pas de projeter ses désirs dans une construction de la réalité ou de labéliser des initiatives disparates, mais de poser l’hypothèse que le tiers espace offre une grille de lecture pour comprendre les mouvements émergents, c’est-à-dire des mouvements qui s’inscrivent entre une forme instituante et instituée, autodidacte et académique, libre et codifiée. Le « tiers » est cette part d’humanité qui fait exister l’espace. C’est une manière d’habiter le monde.

Une démarche pragmatique issue de l’expérimentation sociale

Notre démarche par de plusieurs constats :

  1. Une partie grandissante de l’activité humaine se situe dans un tiers secteur qui échappe aux modalités classiques d’évaluation et de validation. Il existe donc une part conséquente de l’expérience qui se place dans l’angle mort de la connaissance et échappe aux dispositifs d’observation.
  2. Ces espaces intermédiaires de l’expérience non seulement s’étendent, mais deviennent déterminants dans un contexte en mutation. Ils posent de nouveaux repères dans notre façon de construire notre identité et de se projeter dans l’avenir, bref de faire société. Ce qui n’est pas sans poser un énorme décalage, pour ne pas dire une fracture, entre la réalité sociale et son mode de gestion politique, en particulier dans cette incapacité avérée de concevoir de nouveaux modes de gouvernance, de s’appuyer sur l’intelligence sociale et sa capacité d’innovation, de reconnaître la jeunesse dans sa diversité culturelle.
  3. Si ces tiers espaces apparaissent souvent comme un « problème », ils sont pourtant du côté de la solution. Les réponses ne sont pas à chercher autre part qu’in vivo, au cœur des situations sociales, dans un mouvement du bas vers le haut (« bottom to up »). Ce sont des situations horizontales et si elles se construisent en conflit ou en opposition avec les situations normées et instituées, c’est qu’il manque des interfaces pour créer les conditions d’un dialogue. Ce « tiers » joue alors le rôle de plate-forme, de tremplin pour une mise en mouvement.
  4. Nous en déduisons que pour accéder à cette connaissance il faut soi-même être en implication de tiers espace. C’est ainsi que nous développons la démarche du « laboratoire social » s’appuyant sur l’implication en réseau d’acteurs-chercheurs. Parce ce qu’ils se situent justement dans ce tiers secteur de la connaissance entre recherche et action, ils sont le plus en mesure d’investir et de rendre compte de ces situations. Le laboratoire social légitime la posture de ces acteurs et ce qu’ils produisent comme nouveaux référentiels pour l’action et la recherche.

Nous allons nous attacher à trois figures du tiers espace (il en existe bien sûr d’autres). Sous des angles différents, elles éclairent des dimensions complémentaires :

  • Le contre-espace pour sa dimension sociopolitique,
  • Le tiers paysage pour sa dimension écologique et écosystémique,
  • le tiers-lieu pour sa dimension d’auto-fabrication économique et culturelle.

En convergeant, ces trois éclairages font apparaître le tiers espace comme un fait social total :ilregroupe dans une complexité toutes les dimensions humaines et offre la possibilité à partir d’un espace-temps micro-sociologique de comprendre la totalité d’un fonctionnement sociétal. Nous pourrions dire autrement que ces tiers espaces sont aujourd’hui les nouveaux espaces du commun où peut se croiser une diversité tout en constituant une communauté de destin. Pourtant cette notion de tiers espace n’est pas une nouveauté, l’intérêt est donc ici de comprendre comment une nouvelle génération se l’approprie et lui donne un sens contemporain. C’est ainsi que nous trouvons une base d’expérimentation fructueuse aussi bien pour la recherche que pour des formes alternatives de développement.

Contre espace

Le contre espace fait appel à la notion d’hétérotopie chère à Michel Foucault. C’est l’idée qu’il existe des espaces réels pas précisément cartographiés, « emplacements sans lieu » en contre marche des lieux, ce qui fait lien entre deux lieux. Ce sont des espaces qui poussent du milieu. Ils ne sont pas pour autant des espaces neutres, mais des espaces libérés puisqu’ils ne se définissent pas par ce qui les borne, mais par leurs capacités à développer en leur sein un processus autonome et autogéré. C’est en cela qu’ils deviennent des lieux d’élaboration d’une autre manière de faire société.

Les époques diffèrent et les mouvements se prévalant aujourd’hui d’une alternative ne ressemblent pas à la contre-culture des années 60/70. Mais finalement la nature contemporaine de ces zones autonomes temporaires remplit la même fonction de contre espace. Le meilleur exemple actuel est les ZAD comme celle de Notre-Dame-des-Landes contre l’aéroport de Nantes. Ce n’est pas simplement une opposition à un projet, c’est une autre façon d’habiter l’espace.

Les contre espaces ne sont pas tous aussi visibles. Ils peuvent se former à partir de micro-mouvements chaque fois qu’entre en conflit une légitimité institutionnelle avec une légitimité processuelle et d’une manière générale là où le manque d’interfaces grippe les rouages démocratiques. Les contre espaces nous renvoient donc directement à l’exploration de nouvelles formes de gouvernance qui manquent cruellement aujourd’hui dans la manière de concevoir le développement des territoires et la prise en compte des acteurs populaires, c’est-à-dire ceux dont le rôle n’est pas légitimé par une forme instituée de mandat ou de mission. Nous voyons alors que le « tiers » définit aussi ce que l’on appelait en 1789 le tiers état, c’est-à-dire la partie la population oubliée ou invisible qui n’entre pas dans le champ de la reconnaissance du politique, autrement que de manière populiste. Les modes insurrectionnels ou émeutiers sont une manière de faire sauter cette chape de plomb comme le vivent les banlieues de manière récurrente depuis une trentaine d’années.

On pourrait donc qualifier le laboratoire social comme une forme hybride en correspondance avec la posture hybride de l’acteur chercheur et celle du tiers espace dans ces différentes acceptions : le contre espace du politique et de la gouvernance, le tiers paysage de l’écodéveloppement durable et le tiers lieu d’une nouvelle économie de la mobilité.

Tiers paysage

Le tiers paysage est une deuxième source d’inspiration pour le tiers espace. Il fut rendu célèbre par Gilles Clément et son manifeste. Le tiers paysage est ce qui échappe à l’emprise fonctionnelle ou d’une certaine rationalité économique. Ce sont des morceaux de territoires délaissés qui peuvent alors retrouver la fonction d’accueil d’une diversité et de réservoir écologique.

L’idée d’inclure dans les projets de développement une part d’espace non aménagé peut aussi bien s’appliquer au monde rural qu’au monde urbain. C’est ainsi qu’est venue s’immiscer une génération de jardins partagés en plein cœur des cités dans des zones en friche non encore attribuées ou réaménagées. La question est alors comment ces îlots peuvent faire archipel et constituer véritablement une écologie urbaine, permettant de vivre d’espace en espace comme le dit si bien Georges Pérec. Concevoir le tiers espace comme une nouvelle modalité de gestion de l’urbanité serait une véritable révolution qui s’appuierait sur la maîtrise d’usage des habitants du territoire. L'Atelier d'Architecture Autogérée mène en région parisienne une expérimentation appelée R-urbain mêlant agriculture urbaine, économie sociale et solidaire, culture locale et réflexion sur l’habitat, dans une logique de création de réseaux locaux et de circuits courts.

Les formes de production dans des espaces interstitiels discontinus finissent par se réunir en un tiers espace où chaque personne peut reconstituer la globalité d’un processus en y trouvant un mode d’implication cohérent à la hauteur des responsabilités qu’il veut prendre. Une application de cette construction écosystémique nous serait utile par exemple pour intégrer l’économie du recyclage de la récupération-vente dans une conception de la rue marchande et ouvrir ainsi des véritables espaces d’intégration au micro-monde des marchés biffins plutôt que de les faire pourchasser par les forces de l’ordre.

Tiers lieu

Le tiers lieu devient aujourd’hui un référentiel initié par la culture numérique si l’on veut bien ne pas résumer le « numérique » aux « nouvelles technologiques », mais aussi inclure une recomposition de nos rapports à l’économie et à la culture dans la dématérialisation et la rematérialisation des supports de la connaissance. Ces espaces se sont souvent développés de façon plus ou moins expérimentale et intuitive. Le tiers lieu n’est pas obligatoirement fixe, il peut être nomade. Il est basé en particulier sur le principe du coworking, qui comme son nom l’indique est un travail partagé autrement que sur les critères d’entreprise classique, selon un espace-temps différent reposant sur un esprit entrepreneurial propre à cette génération numérique selon certaines valeurs et méthodologies :

  • L’esprit d’ouverture et la possibilité d’accéder au lieu par tous. Le tiers lieu doit permettre de créer les rencontres, accueillir une diversité et rester disponible à l’inattendu.
  • Le principe d’espace intermédiaire entre dimensions publiques et privées, entre le lieu du travail est le lieu d’habitation dans un accompagnement mutuel à l’autoformation où sont validées des compétences collectivement par les pairs.
  • Assujettir l’économie au processus de création et non le contraire, associer le consommateur au processus de production, développer une consommation partagée.
  • Le lieu est conçu par les usagers. C’est le principe de maîtrise d’usage. Il n’y a pas de tiers lieux types, c’est un espace idéal type à atteindre.
  • Ce sont des lieux non disciplinaires, ils croisent  différentes approches sans se ranger dans l’une d’elles : sociologique et psychosociologique (dynamique de groupe), socioprofessionnelle (formation), économique (incubateur d’initiatives), culturelle (grammaire de la multitude), territoriale (centre de ressources, pôle de créativité), etc.
  • Le principe d’innovation inclut une tolérance à l’erreur à la déférence de l’ingénierie de projets classiques.
  • La liberté naît de la possibilité de jouer entre les postures d’agents, d’acteurs et d’auteurs.

Le tiers lieu renvoie à une micropolitique des groupes : le vœu d’instaurer des relations équitables entre les différents acteurs en coprésence entre en tension avec l’inégalité des rapports à l’usage des espaces de collaboration. La dimension écosystémique peut être mise à mal par la cohabitation d’activités disparates tout en se nourrissant d’elle.

Qualités et caractéristiques des tiers espaces

À travers les trois figures, contre espace, tiers paysages, tiers lieux, résumons les principales caractéristiques du tiers espace :

  1. Le tiers espace aménage des formes écosystémiques : diversité (écodéveloppement), interdépendance (transaction), régulation (micropolitique). La forme écosystémique indique que la réponse est dans le système, dans sa capacité à créer du lien en termes d’intelligence sociale.
  2. Le tiers espace favorise les processus de résilience. C’est une manière de s’en sortir face à l’adversité, d’absorber une perturbation et de retrouver ses fonctions dans un nouvel équilibre. La résilience produit une défense-protection, un équilibre face aux tensions, une confiance dans l'engagement, une positivité de soi.
  3. La gestion de l’indétermination se traduit par un art du bricolage où l’innovation sociale répond aux conditions de la précarité : la prise en compte de l’aléatoire dans une culture de l’incertitude, l’absence de projet au profit du processus, le dialogue avec les matériaux pour de nouvelles formes, la revalorisation des situations marginalisées.
  4. Les rapports entre mobilité mentale, sociale et spatiale, participent à un capital social. L’important n’est plus la rapidité d’un déplacement, mais la capacité à créer du lien susceptible d’ouvrir un champ du possible d’où la réintroduction de la lenteur, un « slow mouvement » comme culture et économie de la connaissance. Cette mobilité conduit par exemple à une redéfinition du rapport entre espace public et privé.

Le travail de la culture peut être considéré comme l’expression synthétique de ces différents processus, ce qui permet à chacun de les saisir dans la perspective d’une émancipation et d’une transformation sociale. Ce n’est pas la culture au sens « cultivé et académique » plaçant l’art comme aboutissement et norme supérieure qui résout les problèmes, c’est la résolution des problèmes, notamment à travers les luttes, qui crée une culture commune dont  la symbolisation de l’art révèle la portée universelle au-delà de chaque contexte particulier.

Le laboratoire social, un tiers espace de la connaissance

Le laboratoire social est le dispositif qui correspond le mieux pour mettre en visibilité et lisibilité les tiers espaces puisqu’il se situe lui-même dans un tiers espace scientifique entre recherche fondamentale et recherche appliquée, recherche positiviste et recherche pragmatique, recherche académique et expérimentation sociale. Il peut se définir comme la capacité in vivo de dégager un processus de coproduction sociale et scientifique en mettant des acteurs dans une posture réflexive, c’est-à-dire en tant qu’acteurs chercheurs et co-auteurs des processus.

Il ne s’agit pas d’une simplement demande de « participation ». Le laboratoire social se différencie en cela des formes plus classiques d’une recherche partenariale ou collaborative qui invoque une coopération entre chercheurs et acteurs tout en restant tributaire des enjeux sectoriels et des logiques disciplinaires. Le laboratoire social permet au contraire de mettre en décalage et en synergie les postures d’agent (capacité à se missionner), d’acteur (capacité d’agir) et d’auteur (capacité à produire de nouveaux référentiels).

On pourrait donc qualifier le laboratoire social comme une forme hybride en correspondance avec la posture hybride de l’acteur chercheur et celle du tiers espace dans ces différentes acceptions : le contre espace du politique et de la gouvernance, le tiers paysage de l’écodéveloppement durable et le tiers lieu d’une nouvelle économie de la mobilité.

C’est un morceau de société qui se met en recherche sur elle-même. Le tiers espace comme l’acteur n’est pas objet, mais sujet de la recherche. Les axes de recherches pourraient épousent les formes processuelles que nous venons d’évoquer écosystème et diversité, résilience et art du bricolage, mobilité et reliance, travail de la culture et transformation sociale.

Les principes d’une recherche-action en laboratoire social sont une production de l’espace par le bas, « au rez-de-chaussée de la ville » accueillant une diversité capable de préserver un espace du commun. C’est-à-dire un espace qui n’est pas standardisé et stéréotypé selon des normes et des règles « d’en haut », mais qui s’aménage selon une maîtrise d’usage, un espace qui permet alors la construction d’une parole légitime, une parole en acte agissant sur les processus.

Le laboratoire social ne craint pas d’aborder cette complexité propre à toute forme écosystémique. Chaque élément compose un tout comme ces espaces interstitiels qui constituent des micros villes. Des micro-mondes qui préfigurent de ce que pourrait être autrement la ville et vivre en ville.

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