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Chroniques du couvre-feu (4)

Lieu de transition fixe

La semaine passée, tout le monde a reçu un e-mail d'un oncle ou d'une tante à qui il ne parle pas tellement plus d'une fois par année bissextile en temps normal et qui, au sujet de votre emménagement dans un pays turbulent de la zone – l'Egypte -, s'est contenté, un jour, il y a longtemps, par exemple aux fiançailles de votre cousine, de vous adresser un vibrant « Surtout, ne nous ramène pas un Egyptien ! ».

Avec 600 morts en un jour et la Une des journaux TV pendant presque une semaine, votre pays d'adoption a réussi à attirer l'attention de cette partie de votre entourage qui d'habitude se méfie de la géopolitique. Cet oncle ou cette tante, ce frère ou cet ami s'inquiète. Il s'inquiète parce qu'il a en sa possession des informations nouvelles et irréfutables au sujet de la dangerosité de votre lieu de résidence et qu'il voudrait les partager avec vous. De ces informations, il tire une analyse éminente de la situation qu'il est sûr que vous sous-estimez par sentimentalisme, et peut-être même par fierté. Ces pauvres, pauvres égyptiens qui croyaient sortir de l'obscurantisme en faisant une révolution qui n'en était pas une. Nous, en France, on a mis un siècle pour la faire, et on n'avait pas les Frères Musulmans !

A partir de cette analyse, votre interlocuteur formule des recommandations, qu'il pense être le seul à être assez lucide et prévoyant pour vous adresser. Il faut rentrer tout de suite, maintenant, ça suffit là. Tu as bien rigolé, on a tous été patients, on a laissé faire, mais maintenant la vraie vie t'attend à Paris (ou, selon votre nationalité, à Londres, à New York). 

J'aimerais, en ces lieux, et au nom de tous mes camarades cairotes d'adoption qui ont reçu ce genre de missives, y répondre une fois pour toutes.

Certainement, quand ils pensent à « la vie au Caire », les oncles et les tantes et les amis inquiets s'imaginent que la progéniture de leur soeur - ou leur copine de lycée délurée - loue une chambre de bonnes au milieu d'un souk, que le chant du muezzin la réveille chaque matin, que des grappes d'hommes hagards la suivent au hasard des rues si elle ose s'y aventurer seule passé vingt heures, et qu'il ne sert à rien, de toute façon, de savoir parler arabe, que quitte à perdre son temps à apprendre une langue rare, il vaudrait mieux se mettre au chinois.

En dépit des difficultés connues de la capitale égyptienne (poussière, pollution, chaleur, harcèlement, instabilité politique), vivre au Caire n'est pas une lubie. Surtout si ce choix s'inscrit dans la durée. Les étés au Caire sont chauds mais ses hivers sont doux comme les printemps dans le sud de la France. Ses journées sont bruyantes et peuplées, mais ses nuits sont de loin les plus fabuleuses de la région. Paris se couche à 2 heures les soirs de week-end quand Le Caire veille jusqu'à l'aube tous les soirs, indifférente aux débuts, aux milieux et aux fins de semaine. Là où Paris se tasse dans des 2 pièces de 25 mètres carré, Le Caire se repait d'espace, d'appartements aux plafonds hauts, aux terrasses ensoleillées. Quand on a la chance d'y gagner sa vie en euros, on n'a pas à penser à l'argent au Caire, on n'est pas obligé de compter pour dépenser, et en plus, on se retrouve avec du temps sur les bras, pour écrire, lire, nager, repeindre le salon. Et puis il y a des gens au Caire, des gens que précisément on ne risque de croiser ni à Paris ni à New York, des gens qui ont à la fois quelque chose en plus et une case en moins, des gens qui ne se sentent à leur place nulle part, qui n'ont ni de certitude, ni d'aptitude au confort, ni peur d'être d'éternels débutants.

Dans ce contexte, pour quelle raison, exactement, devrait-on se dépêcher de faire sa valise pour retrouver des pays saturés par une crise carnivore quand on mène ici une vie de princes qui offre le luxe du temps et de l'espace ? Pour quelle raison, vraiment, devrait-on s'arracher au théâtre d'un pays en transition post-révolutionnaire pour retrouver le cocon ronronnant d'un système politique solide comme un château de cartes ? Qu'est-ce qui est pire, l'autoritarisme ou la xénophobie ? L'aveuglement ou l'arrogance ? Une fois les valises ramenées, qu'est-ce qu'on est sensé faire: jurer devant Twitter, Skyper jusqu'au bout de la nuit avec ceux qui seraient restés ? 

Ca ne va pas bien au Caire, ça, personne ne peut dire le contraire, mais ça ne va pas tellement mieux ailleurs. Et contrairement à ailleurs, les amis réceptionnaires d'emails déplaisants et moi-même avons ici un éventail de références qui fait le ciment de la vie quotidienne. Un supermarché préféré, un parc préféré, une piscine préférée, un marchand de bières préféré, un restaurant préféré.

Parce que nous ne sommes pas des arbres, mais des êtres humains, et que nous avons la chance de ne pas être attachés au sol par des racines inamovibles. 

Parce que la vie est faite d'habitudes et de choix subjectifs et que ceux qui font semblant de l'ignorer mériteraient en retour de recevoir des recommandations sur leur vie à eux. 

Parce qu'il n'y a, en fin de compte, rien d'autre à ajouter de plus que : Je ne rentre pas parce que je vis ici, et que rentrer reviendrait à partir. 

 

Tous les commentaires

28/08/2013, 21:23 | Par francoishuguet

Bravo!

28/08/2013, 21:29 | Par Isabelle Mayault en réponse au commentaire de francoishuguet le 28/08/2013 à 21:23

^^

28/08/2013, 23:56 | Par Victor Dixmier

Belle déclaration d'amour :) oui difficile d'expliquer pourquoi on aime tant cette sacrée ville, je l'ai quittée il y a 10 ans, y revenir me.donne à chaque fois l'impression...de rentrer à la maison. L'amour du chaos urbain et d'une douceur de vivre.

30/08/2013, 08:52 | Par GILLES WALUSINSKI

Que voilà une belle manière d'éteindre la flamme de l'interlocuteur inconnu!

30/08/2013, 21:38 | Par vertige

"Qu'est-ce qui est pire, l'autoritarisme ou la xénophobie ? L'aveuglement ou l'arrogance ?" Je ne poserais peut-être pas la question ainsi, trouvant en fait pires, et l'un, et l'autre ! Différents mais pires...

Mais quel que ce soit ce lieu, ici Le Caire, là un nouvel ailleurs, qu'il est difficile pour eux d'imaginer une vie, choisie, non un séjour...

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