C'est de Maurice.
A la suite de mes deux derniers billets, Maurice, agacé, prend le manche.
Et il est catégorique :
"La victoire du NON sera révolutionnaire, si elle advient.
Il faut le souhaiter.
Résumons-nous.
Au regard du montant de son endettement la Grèce est insolvable définitivement.
Il y a eu par ailleurs de nombreux précédents historiques.
L'affaire de la dette n'est donc qu'un prétexte.
(Notons au passage, qu'à la différence de ce que nous vivons aujourd'hui avec l'affaire grecque, les précédents historiques ont été entérinés en leurs temps dans le cadre d'accords dont les négociations sont restées parfaitement inconnues de l'immense majorité des citoyens concernés, qui n'ont d'ailleurs jamais été consultés. Et que ce n'est pas tellement le montant des enjeux financiers qui justifie cette mise à l'écart des peuples, mais bien la portée "morale" et symbolique de telles décisions. Il ne faudrait quand même pas que chacun, chaque gugus, vous et moi, ou Maurice, se sente tout d'un coup légitimé à revendiquer l'effacement de ses dettes au motif qu'il est surendetté. Pour le coup, la portée serait beaucoup plus que symbolique, ce sont les fondements même de l'économie marchande et du capitalisme qui sont là en cause. D'ailleurs, ne nous rabache-t-on pas depuis le début de l'affaire grecque l'exemple de nos sages comportements familiaux privés. Obéissants au sens du devoir, du respect de nos dettes et de nos banques, nous nous acquittons sans broncher, et avec gratitude, de nos mensualités. Les grecs n'ont qu'à faire comme tout le monde.
Je rends le manche à Maurice.)
Pourquoi donc ce bras de fer depuis 5 mois ?
Pourquoi cette surenchère finale et ce blocage sur la dette de la part des "institutions".
Quelle est donc la véritable affaire ?
La prise du pouvoir par un parti authentiquement de gauche ? et le risque de contagion ?
Certains veulent le croire, mais que nenni !
Il suffisait pour l'exemple d'exclure la Grèce dès le début, de lui couper les vivres et de la laisser patauger pour que rapidement :
- l'extrème droite prenne le dessus dans la rue grecque, avant une normalisation droitière classique au bout de quelques temps
- personne n'est envie de suivre le même chemin
Mais alors ???
L'affirmation d'une souveraineté nationale en dissidence, préfigurant le démembrement de l'union ?
Certains, encore plus nombreux car de tous bords, même les moins recommandables, veulent le croire aussi, mais pas mieux.
Simple variante de l'hypothèse précédente. Même traitement.
Faut pas croire, la dette, la grèce, les équilibre budgétaires et tout le toutim, l'Europe elle-même ! z'en ont rien à faire.
Mais que diable faut-il donc comprendre ?
Il faut bien entendre le message de Tsipras et du peuple grec.
En clair : on veut rester dans l'Union, garder l'Euro, mais... changer les règles.
Autrement dit changer d'Europe.
Oui, parce que... si on le fait pour un, il faudra forcément le faire pour les autres.
Autrement dit pour tous.
Mais c'est l'Europe sociale, démocratique et solidaire que vous nous demandez là mon pauvre monsieur.
C'est une révolution !
La révolution européenne !
Parfaitement.
Un état, européen transnational, fédéral et redistributeur, veillant à l'égalité en droits de tous ses ressortissants et à la paix civile. (Un peu ce que préfigure Piketty au micro de Bourdin.)
Un état normal quoi, souverain. (Il est taquin Maurice)
(Et) Il est fou ce Tsipras.
C'est bien ce qu'on veut nous faire croire.
Comme on voudrait bien nous faire croire aussi, qu'il ne voit pas plus loin que le bout de sa Grèce.
(Au passage -le deuxième- il faut bien voir aussi la position des négociateurs zorropéens eux-mêmes.
Il n'y a qu'un truc qui les intéresse : leurs places, perso.
Leurs positions et les émoluments qui vont avec, en leur qualité de tauliers de la barraque Europe. Les uns à la table du conseil d'administration, ou aux divers postes de direction fonctionnelle des institutions communes, et tous les autres, enrolés dans les armées de sous-fifres nécessaires au bien être et à la sérénité des premiers.
Ce sont des cuistres. De sinistres cuistres.
Bouffis d'égoïsme et de cynisme.
Et qui ont les chocottes.
Et qui sont prêts à tout pour sauver leurs croutes.
Je repasse le manche à Maurice.)
Car s'il est évident que Tsipras et son équipe sont aux prises avec l'opinion publique grecque et qu'il faut donc interpréter leurs prises de positions au plan des stratégies d'affrontements partisans pour le pouvoir national, il est tout aussi évident qu'il ne faut pas en déduire une inconscience de leur part de la réalité des enjeux idéologiques du bras de fer qu'ils ont engagé. Réalité qui dépasse comme il est on ne peut plus évident en l'occurrence, la vieille problématique des affirmations nationales et de l'affrontement des intérêts nationaux, exclusive en bout de course (il veut dire au bout de la trajectoire des projectiles guerriers) de la question sociale.
Ils n'ont d'ailleurs pas le choix, pour le peuple grec et dans le contexte d'aujourd'hui il n'y a d'hypothèse de sortie de crise par le haut que dans le cadre d'une solidarité européenne qui reste à inventer, soit une profonde réorientation politique à l'échelle de l'Union. Sauf à parier que d'une plongée plus profonde encore des grecs dans la misère puisse sortir une solution à la fois progressiste et pacifique. Ce serait bien la première fois.
Par ailleurs, leur engagement se trouve ainsi parfaitement en phase avec la mondialisation capitaliste et sa financiarisation qui ont d'ores et déjà disqualifié les états-nations comme instances d'arbitrage, voire de "résolution" en dernier recours, des conflits sociaux, et impose enfin la transposition à l'international de l'affrontement politique entre les tenants de l'ordre établi et ceux du progès social.
Ramener leur combat à ses seules dimensions nationales, au prix des traditionnels chantages et instrumentations des peurs, est d'ailleurs l'obsession de tous les conservateurs.
(Au passage -le troisième-, il ne faut pas perdre de vue les dernières révélations sur les "écoutes" tous azimuts, et Maurice oublie aussi de nous parler de l'ère naissante de la "gouvernementalité algorithmique" dont nous avions pu débattre ici même. C'était là, et aussi là. C'est terrible ça... de toujours tout oublier ! De ne jamais mettre les choses en relation, les unes avec les autres. On dirait du Pujadas !)
Bon... les enjeux étant maintenants clairs, où va-t-on ?
(Je sens que Maurice va prendre des risques. Il est joueur le bougre.)
Si le oui l'emporte, démission de l'équipe Tsipras, élections... au mieux la Grèce s'enfonce un peu plus pendant quelques mois, puis cherche un échappatoire vers d'autres horizons, on dissimule une fois de plus, irresponsablement, la question sociale derrière des affrontements de territoires en blocs... (faudra bien que ça repète un jour) et l'europe s'enfonce un peu plus également, dans la bêtise ("l'être in-humain" dirait Stiegler, pour appeler un chat, un chat). Au pire... c'est pareil, mais plus rapide et avec des morts violentes en Grèce tout de suite.
Et si le non l'emporte ?
En toutes hypothèses, la victoire de Tsipras en Grèce, sera la victoire de tous ceux qui savent qu'il faut politiser les institutions européennes. C'est à dire en faire des choses publiques européennes, objets et enjeux de la délibération publique européenne. Et non plus objets, parmi d'autres, des stratégies manipulatoires de conquête et de conservation des pouvoirs nationaux par des élites nationales ineptes et impuissantes. (Et qui le savent, mais font semblant.)
C'est une révolution.
Le combat mené par Tsipras depuis 5 mois et sa victoire resteront comme l'acte de naissance de la citoyenneté européenne, (remarquable clin d'oeil à la grande l'histoire de ce continent).
L'acte de naissance de la conscience politique et du débat public européens, c'est à dire aussi et indissociablement, l'irruption de la question sociale comme objet de l'Europe.
Depuis maintenant plus d'un mois, peu à peu, à travers la "question grecque", l'Europe et la politique de ses institutions se sont imposées au devant de l'actualité dans tous les pays membres et font l'objet de toutes les polémiques.
Avec la victoire de dimanche, il s'agira donc de "transformer l'essai" qui a déjà été marqué.
Ça ne changera pas grand chose tout de suite, mais c'est "la porte entrouverte", et le "pied dans la porte". (Comme il a été dit chez Monica. Faut rendre à César...)
La victoire de Tsipras ne sera qu'un début.
Si elle advient, mais c'est pas gagné.
(Il est chaud Maurice, inquiet mais chaud.
D'ailleurs... je vais changer le titre, je vais mettre Victoire ! en lieu et place de synthèse... comme si Maurice faisait des synthèses... Pfff !)